‹ Traité complet de la peintureChapitre 29 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Oi les écrivains parlent de Michel-Ange avec enthousiasme, avec extase , ils parlent de Léonard avec amour et avec une prédilection résultant du talent vraiment attachant de ce grand peintre. J'aurai tant de fois occasion de citer le dessin et le clair- ohscur de ce maître, qu'ici je m'étendrai peu sur ces qualités de ses ouvrages.

Léonard de Vinci placé à tort par quelques biographes dans l'école florentine, n'y donna jamais le ton. Plus âgé de vingt-deux ans que Michel-Ange, il lutta souvent contre ce terrible rival; mais Michel- Ange triompha. L'ardente jeunesse de Florence, tout en admirant Léonard, se laissait entraîner par son fougueux adversaire, en sorte que le peintre de Milan, dont l'influence conservait dans l'art la chasteté, la grâce, la finesse et la science, ne put cependant former une école prédominante. On vit même plusieurs de ses élèves se rapprocher peu à peu du slyle toscan qui remplissait si précipitamment de sa manière toute la Lombardie et toute l'Italie.

Les services rendus à l'art par l'immortel Léonard furent reconnus et sentis en tout tems par les vrais connaisseurs. Les artistes les plus opposés à la pureté, à la sagesse de son style châtié et délicat, lui ont toujours rendu justice. Rubens lui-même, le chaleureux Rubens écrivait son éloge % et les maniéristes les plus obstinés reconnurent

1 De Piles nous a conservé cet e'Iogc dans ses Tics des Peintres. Pag. 161,

la hauteur et la rareté de son mérite. Le talent de Léonard porte en effet un caractère si chaste et si précieux, il est tellement expressif et tellement pur à la fois, ses peintures sont si fines, si vives et si suaves en même tems, que les plus indifférons sont séduits et s'y attachent.

Léonard, bien fait de corps et beau de visage, habile dans tous les exercices, grand écuyer, musicien savant, profond géomètre, architecte, mécanicien, sculpteur, hydrauliste et physicien, poète enfin, Léonard, dis-je, fut un des principaux ornemens de son siècle; il servit noblement sa patrie, et s'il naquit d'une famille illustre , il sut l'illustrer de nouveau. François Ier l'avait appelé à sa cour, lorsqu'il était déjà fort âgé, et ce fut, dit-on, dans les bras de ce monarque qu'il rendit son dernier soupir.

Les premières leçons d'un bon maître sont des semences qui produisent toujours d'heureux fruits. André Verrochio, dont Léonard fut élève, avait l'esprit tout rempli d'excellentes connaissances en géométrie, en mathématiques et en dessin. ïl était autant sculpteur que peintre, et Léonard se ressentit toute sa vie des précieux documens qu'il reçut d'un artiste qui basait la peinture sur des sciences aussi exactes et aussi nécessaires. Le dessin fut donc la partie prédominante de Léonard. Il avait une idée si élevée de sa perfection, qu'il ne regardait jamais aucun de ses ouvrages comme terminé. Gomme Protogêne, il châtiait sans cesse ses tableaux, les améliorait et les finissait sans cesse, et tirait toujours de nouveaux perfectionnemens de son propre fond. Ce fut lui qui porta la science des lignes et du clair-obscur simple ou mathématique le plus loin parmi tous les artistes modernes; et, remarquonsle bien, si dans ses ouvrages il ne surpasse pas Raphaël

quant aux fins de l'art, il le surpasse quant aux moyens graphiques, en sorte qu'on peut avancer que les mouvemens de ses figures, et surtout des parties de ses figures, que leur graphie perspective, et j'ose même dire sentimentale, que la science des plans enfin et du modelé, est portée bien plus haut chez lui que chez Raphaël. Je m'étendrai sur ces comparaisons en d'autres lieux.

Léonard se fit aussi admirer par l'ame et l'expression vive de ses figures. Je ne parle pas de cette vie qui devait résulter naturellement de son excellente méthode de dessiner; je parle de l'expression des caractères et des passions. Sa fameuse Cène de Milan offre des têtes d'une grande force de signification, et l'ame y est peinte sur tous les personnages à un degré qu'aucun peintre n'a surpassé depuis. Léonard avait coutume de poursuivre, pour ainsi dire , la nature partout où il pouvait lui emprunter des traits caractéristiques. Dès sa première jeunesse il épouventa ses parens par une tête de Gorgone, tête effrayante par la vérité des accessoires. Enfin il voulait faire voir la vie et le moral sur les figures qui sortaient de son pinceau.

On vante de cet habile peintre plusieurs fragmens peu connus, dans lesquels la grâce et le sublime sont habilement réunis. Lomazzo vante pour l'expression naïve et cette dignité sublime une tête de Jésus représenté jeune, et que Léonard exécuta en terre. J'ai vu de lui une tête de Christ, dans laquelle tout ce qu'un poète peut avoir de divin, de pathétique, de céleste enfin dans l'imagination sur ce sujet, est réalisé. Les yeux de cette figure sont pleins de douceur et de gravité; la bouche est belle, majestueuse et animée; les joues sont grandes et jeunes; tout enfin dans cette peinture respire la poésie de l'art et le plus vif

sentiment. Winckelmann dit, en parlant d'une autre tête de Christ, peinte par Léonard, que ce grand homme est égal aux anciens dans l'art d'exprimer nohlement la heauté. Je n'eusse pas osé dire égal aux anciens, parce qu'il est évident que Léonard cherchait un peu en tâtonnant ce dont les Grecs avaient une idée nette et une pratique positive, et qu'il n'était pas instruit des grandes doctrines de Phidias ou de Lysippe; mais je pense que Léonard fût devenu un autre Lysippe ou un autre Apelle, s'il eût étudié à l'école où s'instruisirent ces maîtres. Enfin, soit par sentiment naïf, soit par instruction et parce qu'il avait consulté des monumens antiques, soit par la seule force de sa pénétration, cet illustre peintre semble avoir communiqué avec les Grecs, et il paraît nous tendre encore aujourd'hui la main pour nous aider à atteindre à cette perfection des grands artistes d'autrefois.

Comment se fait-il qu'on ne l'ait pas toujours pris pour guide ? C'est qu'on a confondu toutes les choses; c'est aussi que le chemin qu'il prescrit est étroit et difficile. On n'a pas voulu imiter Léonard et on a bien fait , car c'est toujours la nature qu'il faut imiter; mais ne pouvaiton pas, sans répéter son style, ses têtes, son clair-obscur et même sa manière d'exécuter, ne pouvait-on pas, disje, reconnaître et saisir la justesse et la sévérité de ses principes, sa correcte et fine imitation des lignes et des plans, son sentiment aidé de la science austère de la perspective, et chercher, comme lui, la vie dans l'exacte représentation des mouvemens? Les imitateurs de Léonard qui n'ont pas possédé sa science, sa rigoureuse justesse des contours, des lignes et des plans, n'ont point égalé ce maître, et ont souvent mérité d'être critiqués; cependant.

je le répète, sans l'imiter dans son style et dans ses fins, on peut chercher à l'égaler dans les moyens, car recommander l'étude de ce maître, ce n'est point prescrire pour modèle sa manière, c'est seulement prescrire sa méthode dans les parties qui le rendirent excellent.

Les amis de la peinture libre et improvisée, les amis du fracas, des charlatanneries, n'aiment point Léonard; mais ils n'aiment point non plus les Grecs, ils n'aiment point non plus la nature : c'est l'ostentation, c'est le bruit et la fortune qu'ils recherchent.

Malgré tout, l'influence de ce maître a été très-grande. La science vraie de ses contours a réformé, a guidé beaucoup de peintres. La belle fusion de ses ombres, la délicatesse de ses plans et de ses formes, leur pureté, leur rendu, lui ont attaché une foule d'artistes. De plus la grâce et le sourire décent de ses vierges et de ses enfans; le caractère animé de ses personnages virils; ses pantomimes justes, variées et appropriées au sujet; l'étude et la vérité de ses draperies, la délicatesse de son pinceau, cette simplicité enfin dans les moyens et cette constante sévérité tendant à la perfection, ont déterminé, ont entraîné un nombre considérable d'artistes. Ce ne furent pas seulement Giorgione, Tiziano, Michel-Ange, Raphaël qui profitèrent de ces belles et précieuses leçons, ce furent presque tous les peintres depuis le 16e siècle jusqu'à nos jours, et, si j'ai dit tout à l'heure que Léonard avait servi de digue pour arrêter le torrent Michel-Angelesque, je puis dire maintenant qu'il a été le plus vif flambeau qui ait éclairé les modernes et le maître le plus sûr qu'ils aient jamais étudié.

Sans entreprendre la description des principaux ou-

vrages de ce grand artiste, il suffit de rappeler que ses peintures sont les premiers joyaux des cabinets et les plus précieuses reliques de l'art du i5e siècle. Je ne reparlerai point d'une Léda qui rappelle le pinceau des Grecs, je ne dirai rien de certaines Madonnes qui m'ont paru admirablement imaginées et représentées, ni du précieux tableau de Ste-Anne, etc. ; il faudrait être poète pour décrire tant de finesses, tant de douceur et tant de savantes images.

Enfin Léonard n'est point un orateur qui expose avec fracas ses pensées à un public turbulent, c'est un confident qui nous entretient doucement, mais avec une éloquence vive et touchante. Il est à notre portée, parce qu'il n'est ni forcé ni à prétention; il pénètre nos âmes, parce qu'il est naturel, actif et tout sentiment. Il fait de la peinture un langage clair, énergique et délicat, et toutes les fois qu'on le rencontre et qu'on est seul avec lui, on l'entend, on le comprend, on l'aime et on ne le quitte jamais sans regret, parce qu'il a toujours fait éprouver quelque bien ",

1 Quoique j'aie résolu de n'introduire dans ce traité aucune de ces noies de simple curiosité et absolument étrangères à la théorie, je ne puis m' empêcher, au sujet d'une peinture aussi fameuse que celle de la Cène de Milan, de dire ici que ce tableau, peint dans le réfectoire du couvent des Grâces à Milan, a de dimension trente-un pieds quatre pouces sur quinze pieds huit pouces ; qu'il est peint à huile et qu'il a tant souffert et de l'humidité et des repeints, qu'aujourd'hui il est presqu'effacé. Aussi Morghen, dans la merveilleuse gravure qu'il a faite de ce chef-d'œuvre, a-t-il été aidé de plusieurs copies, dessins, gravures, etc. Léonard exécuta cette peinture en 1498, étant dans sa 46e année. Une copie de ce tableau, par Luini, et qu'on voit à Ponte-Capriasco, porte une inscription qui indique en latin, ainsi qu'il suit, le nom des Apôtres et la place qu'ils occupent auprès de Jésus, en commençant par celui qui est debout à la gauche du spectateur: S1 Barthélémy, S4 Jacques le Mineur, S1 André, St Pierre^udaSjS4 Jean, Jésus, S1 Jacques le Majeur, S1 Thomas, S1 Philippe, St Mathieu, StThadée, S4 Simon.

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