‹ Traité complet de la peintureChapitre 30 sur 114 · ECOLE ROMAINE. - RAPHAËL · texte numérisé non relu

ECOLE ROMAINE. - RAPHAËL

JAaphael est le chef de l'école romaine; mais comme on ne suivit point constamment les grandes leçons de ce peintre pendant la longue durée de cette école, il est évident que c'est par erreur que plusieurs peintres y ont été classés. Un grand nombre de ces artistes, tien que travaillant à Rome, peignirent dans des manières mixtes et souvent peu Raphaëlesques, en sorte qu'on doit hésiter à les considérer comme composant cette filiation circonscrite exclusivement dans l'école romaine proprement dite. Lanzi, qui plus qu'aucun autre écrivain a étudié l'historique de la peinture en Italie, nous indique la marche divergente de plusieurs peintres cités dans cette école romaine. Il nous fait voir que les élèves de Zucchéro, tels que Passignano et ses imitateurs; que Roncalli, que Muziano (Girolamo), dont les ouvrages sont un composé de Vénitien et de Florentin; que César Nebbia, etc., et surtout le chevalier d'Arpino, tendirent plutôt à corrompre l'art qu'à rappeler les doctrines du grand Raphaël. Je viens de choisir ces peintres parmi le grand nombre de ceux qu'a cités Lanzi, parce qu'ayant observé moi-même leurs ouvrages, je regarde comme absurde de les confondre avec ceux qui ont cherché réellement la route de Raphaël. Que dire aussi de Barrocci, dont le style ou plutôt la façon de voir est si éloignée de celle du peintre d'Urbin ? Que dire d'André Sacchi et des peintres qui vinrent plus tard,

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tels que Pietro di Cortona, Romanelli, Ciro-Féri? Carlo Maratti fut, il est vrai, un de ceux qui se rattachèrent ensuite à Raphaël ; mais ses successeurs s'en éloignèrent de nouveau. Les Lappicola, les Bénéfiale semblent n'avoir jamais entré dans les salles du Vatican. La confusion attachée à cette classification des écoles par pays se fait donc encore sentir ici, et le caractère de l'école romaine semble impossible à déterminer, si l'on associe au style de Raphaël celui de tous les peintres dont on a jugé à propos de composer cette école. Ainsi connaître le style et le caractère des ouvrages de Raphaël et de ses premiers élèves, ce n'est point connaître encore le style et le caractère de cette école romaine telle qu'on voudrait, mais en vain, la définir.

Indiquons en peu de mots ici le caractère et la marche de l'école de Raphaël. Les divers monumens de Rome ancienne étaient des modèles éloquens qui rappelèrent à Raphaël et à toute son école combien le style et le dessin sont importans dans l'art de la peinture. La noblesse et la simplicité dans la composition, ainsi que dans les formes, sont les principaux élémens de l'art romain, et le coloris, malgré ses charmes, n'y fut considéré qu'après le dessin. La pureté, l'énergie, la noblesse du dessin, la précision du trait, le relief par le clair-obscur particulier des objets, une certaine austérité dans tout le style, austérité qui n'exclut point la grâce, mais qui au contraire la rend plus puissante, un choix de draperies sage, des ajustemens d'un goût relevé, tels furent les moyens dont chercha à se parer cette école. Cependant tous les élèves de Raphaël furent loin de réussir comme le maître ; tous ne comprirent pas les modèles antiques, qui seuls pouvaient diri-

ger leurs efforts. On vit donc, au sein de Rome même, des peintres aspirer au bisarre, le confondre avec le beau et adopter à la fin le goût barbare et accrédité de quelques maîtres étrangers. Ainsi se corrompit cette école qui, plus que toutes les autres de l'Italie, semble noble, chaste, châtiée et sévère, mais qui, comparée aux grands exemples des Grecs, est lourde, plus ou moins grossière, sans vivacité et sans attraits.

Pietro Pérugino, élève d'André Verrochio, fut le maître de Raphaël. On peut dire que ce maître était excellent, et qu'aucun autre, dans toute la série des peintres modernes, ne fut aussi propre à former un élève naturellement bien organisé. Pérugino était naïf et correct ; il craignait la manière et l'enflure, et cette réserve qui le fit, il est vrai, aller terre à terre, fut cependant la source et peut-être la cause principale de l'habileté de son élève. Raphaël acquit donc peu à peu de la facilité sans prétention, de la justesse sans timidité, et de la force sans mensonge. Le maître et l'élève furent chastes et se distinguèrent par l'antique pureté.

Mais bientôt le jeune Raphaël développant une intelligence et une ame peu communes, aspira à de plus hautes leçons, a de plus grands modèles. Trop rapidement peutêtre il s'éleva vers les conceptions supérieures; trop souvent peut-être, oubliant les leçons sévères du maître, il visa avec une certaine témérité aux grands spectacles de la nature avant de la bien connaître. Pérugino déjà vieux a dû plus d'une fois s'affliger des erreurs un peu ambitieuses de son illustre élève; plus d'une fois il a dû critiquer ses formes un peu rondes, ses lignes mêmes et ses plans un peu routiniers, son anatomie peu rigoureuse. Néan-

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moins, s'il est vrai que nous soyons autorisés à désapprouver cette espèce d'indépendance trop hâtive de Raphaël, il faut convenir que c'est peut-être à ce libre élan que nous devons ces ouvrages étonnans qui ne peuvent être le résultat que d'un exercice commencé dès l'enfance dans l'art d'inventer et de disposer. Les peintures qui font aujourd'hui la gloire de Rome et de l'Italie, sont aussi les fruits de cette précoce expérience; et, puisque l'art chez les modernes devait s'élancer dans une marche si particulière, je veux dire puisque ce n'a jamais été par l'excellence des figures, mais par leur assemblage combiné d'une manière plus ou moins ingénieuse et expressive, qu'on chercha à obtenir la beauté dans les tableaux, il est heureux que le beau génie de Raphaël ait été exercé de bonne heure dans cet art difficile de combiner et de composer.

Au surplus Raphaël, en avançant en âge et en cumulant tant de parties de son art, ne fut jamais inférieur à luimême dans la science et dans l'art du dessin, et toujours dans ses tableaux exécutés soit à huile , soit à fresque, soit en grand, soit en petit, il fait voir le dessinateur correct, plein de nerf, de sentiment et de génie, toujours enfin il est enclin vers la grâce et la beauté.

Cet homme excellent eût probablement surpassé tous les peintres de l'antiquité etÂpelle même, s'il eût vécu de leur tems, c'est-à-dire s'il eût été instruit à leur école et au milieu de leurs étonnantes leçons. La nature lui prodigua tous ses dons, et nous ne voyons point dans les écrivains anciens que ce même Âpelie ou que Zeuxis ait été aussi privilégié du ciel que l'a été notre Raphaël qu'on a cru devoir appeler du nom de divin. Beauté physique, candeur

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et noblesse d'ame, énergie, délicatesse, ardeur infinie, passion pure et constante pour son art, urbanité, générosité, sublimité et finesse, tous ces dons lui furent accordés ; rien ne fut refusé par le destin à ce génie fortuné. Des circonstances presqu'aussi favorables à sa gloire et à sa fortune que celles où se trouvèrent Polygnote et Apelîe, secondèrent ses efforts. Que lui manqua-t-il donc pour égaler les Grecs ? Des émules et des maîtres Grecs. Raphaël cependant étudiait les anciens ; mais, outre qu'il faut du tems pour les comprendre, il fallait rivaliser avec îe nouveau géant florentin. Raphaël chérissait la simplicité et la grâce vive des modèles antiques; mais il était distrait et entraîné par le besoin d'éclipser des rivaux prétentieux, hardis, délirans et pleins de faste.

Cependant cette émulation fut profitable à Raphaël. Il agrandissait sa manière, il rehaussait son style, il embellissait ses effets. « Je rends grâce au ciel, disait-il, avec » son ingénuité ordinaire, d'être né du tems de Michel- » Ange. » Concourant une fois avec Fra Bastiano, il apprit que Michel-Ange faisait des dessins pour ce dernier : « Tant mieux, dit-il; si je triomphe, ce sera sur un grand •» dessinateur. » Cette émulation, redisons-le, lui fut profitable, et c'est peut-être à ce stimulant que nous devons ces ouvrages, qui, pour le tems où il vécut, ressemblent presqu'à des prodiges.

On n'a pas assez considéré, je crois, les grands services que Raphaël a rendus à son art, en ouvrant aux artistes de nouvelles voies et en parcourant presque tout le domaine de la peinture. Ce grand peintre fit connaître les grands moyens de l'expression par les combinaisons des figures réunies, ainsi que par le haut degré d'action des

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figures en particulier. Il ennoblit tout le style de ses devanciers; il porta l'imitation presqu'aussi loin que Léonard dans les formes du nu, et plus loin peut-être dans celles des draperies ; il agrandit tout le langage pittoresque sans le charger, et il imagina des spectacles intéressans, très-significatifs, pleins de dignité, dans lesquels la grâce s'alliait à l'énergie, et la délicatesse à la majesté. Quelque chose de philosophique, de saint et de solennel à la fois, décore ses belles peintures du Vatican. L'ame de Raphaël a passé dans ces images, et lorsqu'on s'identifie avec ces touchantes représentations, on en est tout ému , on en est troublé comme si Raphaël lui-même était encore là occupé à les peindre. Les grands progrès que ce peintre fit faire à Fart, sont donc aussi remarquables que le talent immense avec lequel il exécuta toutes ces belles choses. Peut-être qu'on n'a pas non plus assez considéré Raphaël sous le rapport des qualités qui lui sont particulières, et en voulant tout louer dans ce maître, on n'a peut-être pas assez signalé ce qui le différencie des autres peintres. La force et la propriété de ses expressions a frappé tout le monde, il est vrai, mais on n'a point distingué que ce qui donne cette force à ses expressions vient souvent de ce qu'elles sont exclusivement propres à la peinture, et que, si d'autres peintres (tel a été, par exemple, Correggio) ont senti et ont communiqué ce qu'ils sentaient aussi clairement que lui, ils n'ont point su faire naître cette magie pittoresque que Raphaël comprenait si bien et dont il s'efforçait toujours de tirer un grand parti. Pour citer des exemples, je dirai que l'idée de l'Ange accourant sans toucher terre et élancé vers Héliodore, produit une expression extraordinaire, essentiellement pittoresque ou

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poétique en peinture. Ce bourreau qui dans le Massacre des innocens s'avance le corps placé horizontalement, comme une bête menaçante, sur la mère infortunée dont l'enfant va être poignardé, ce bourreau, dis-je, offre un spectacle si affreux qu'il semble que cette mère ellemême doive mourir bientôt de ce seul souvenir. Ces idées sont de ces inventions appartenant véritablement à la peinture et qu'un Raphaël seul savait choisir et réaliser. Les trois têtes des femmes dont les bras s'élancent en avant, dans le même tableau d'Héliodore, sont encore de la même espèce : chaque tête est grande et belle, mais leur association produit un effet magique, inattendu et, pour ainsi dire, dramatique.

Indépendamment de ces qualités , Raphaël était supérieur à tous les peintres dans la disposition, et soit qu'il l'eût étudiée sur les bas -reliefs romains, soit qu'elle ait été le résultat de son goût naturel et de son grand sens, l'art avec lequel les parties composent le tout, est extrêmement remarquable dans ses ouvrages. Aucun peintre n'a mieux disposé que lui deux figures, telles, par exemple, que la Madonne avec l'enfant; aucun peintre n'a mieux groupé les parties dans le tout, et les détails dans les parties.

Une autre condition qui distingue Raphaël de tous les autres peintres, c'est la clarté par le choix d'aspect des objets. Chez lui tout est aisément aperçu et tout semble situé par hasard ; tout est débrouillé et rien n'est froid et vide par des intervalles ostensiblement calculés. Enfin cet heureux génie possédait comme Apeîle une grâce qui lui était particulière.

Mais à quoi ne m'engagerait pas une analyse complète

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du talent de Raphaël? Je terminerai donc en disant que s'il a parfois quelque chose de barbare dans le style; si ses draperies sont si différentes des draperies antiques; s'il a quitté de bonne heure la route de la sévérité et des finesses pénétrantes pour atteindre au grandiose ; si même l'idée du parfait était peu déterminée dans son esprit, puisque ses grands efforts dans son tableau de Galatée et de la Transfiguration , et dans sa sculpture conservée à Ste-Marie du peuple, nous démontrent qu'il ne savait pas, comme les Grecs, s'élever en interrogeant la nature, ni devenir vivant et plein de beauté en empruntant toujours à la nature; si d'ailleurs ses têtes de femmes ont, soit dans leurs traits, soit dans leur coiffure, quelque chose de judaïque et d'étranger à l'harmonie grecque ; si enfin tout le costume de ses personnages est éloigné dé la beauté antique, toutes ces faiblesses, dis-je, étaient le résultat nécessaire de l'état de l'art à Pépoque où le cultivait ce grand homme qui, eu égard à cet état de l'art et aux obstacles que lui apportait tout le reste de barbarie qui infestait encore son siècle, fut un des génies les plus admirables qui aient jamais paru.

Polydore, élève de Raphaël, ainsi que Mathurino de Florence, recherchait les traces des anciens Romains, et Raphaël les excitait à cette étude. Jules Romain tendait à conserver dans l'art la force et la vivacité de son maître, mais il n'en avait ni le grand sens ni la finesse. Jean d'Udine, sous l'inspection de Raphaël, propageait l'élégance des ornemens et des décorations. Enfin Périno del Vaga, Pellégrino de Modène, et plusieurs autres propageaient aussi les leçons de leur maître. Garofolo lui-même avait transporté dans ses peintures cette vie , cette cor-

rection et cette gravité qui préservèrent pendant longtems la dignité de l'art; mais enfin l'école de Raphaël finit par se dégrader peu à peu et s'anéantit totalement.

Lanzi semble considérer l'époque du sac de Rome, vers l'an i525, comme celle où furent dispersés les véritables élèves de Raphaël, qui ne se rallièrent plus depuis. Il ajoute que sous les papes Grégoire XIII, Sixte -Quint et Clément VIII, élu en 1572, l'art se dégrada évidemment. « Sous Sixte-Quint, dit-il, la célérité était préférée à toute » autre qualité, et sous Clément III la peinture à fresque » n'était plus qu'un métier et qu'une affaire de pratique, » chaque peintre faisant sans retenue tout ce qui lui pas- » sait par la tête... Alors le coloris ne valait guère mieux » que le dessin. Jamais on n'avait vu faire un pareil abus » des couleurs crues et entières; jamais le clair -obscur » ne fut plus faible et languissant; jamais on ne négligea » autant l'harmonie. Ce fut le tems de ces nombreux ma- » niéristes qui peuplèrent de leurs figures les temples, les » monastères et les salles de Rome... Cependant, ajoute- » t-il, il se trouve dans les cabinets quelques tableaux de » ces tems qui n'ont pas eu tout à fait le même sort, et on » voit encore des reliques précieuses du bon âge précé- » dent. » (Tom. 2. pag. 106.)

Je ne suivrai pas les traces de cette école qui va s'évanouissant et se confondant, pour ainsi dire, dans les écoles étrangères, malgré les efforts de quelques peintres très-faibles, vers le milieu du 1 7e siècle. Parlons maintenant de l'école vénitienne.

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