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CHAPITRE

ECOLE VENITIENNE.- GIORGIONE, ÏIZIANO, PAUL YE- RONÈSE, TINTORETTO, PORDÉNONE, BASSANO, ETC.

J j'école vénitienne est la grande école des coloristes; c'est l'école mère du coloris, où vinrent même s'initier les Rubens, les Van-Dyck, et dans laquelle, pour me servir de l'expression de Vasari, une foule de peintres de tout pays vinrent tremper leur pinceau.

Le célèbre Barbarelli, surnommé Giorgione, fut réellement le premier qui posa les bases de cette école, et l'illustre Tiziano Yecellio doit en être regardé comme le chef. Avant ces maîtres, deux Vénitiens très-habiles avaient déjà préparé l'éclat de cette école : Jean et Gentil Bellini avaient enseigné, vers l'an i4o,5, leur art à Giorgione et à Tiziano. Jean , plus habile que son frère , produisit des tableaux d'un assez grand style et d'une couleur fort naïve et fort délicate. Mais bientôt Giorgione, son élève, l'éclipsa par la force, la variété, la hauteur et l'harmonie de son coloris, et Tiziano, par la justesse, la suavité, la science des accords, par les effets ingénieux, simples et magiques de sa palette. Tiziano excella surtout dans l'art de colorier les carnations, et aucun peintre ne l'a jamais surpassé en cette partie.

Après ces grands maîtres, l'école vénitienne vit successivement dans son sein de très - habiles coloristes , et les exemples du célèbre Tiziano, qui peignit presque pendant la durée d'un siècle entier, formèrent un grand

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nombre d'habiles élèves. Paris Bordone, Paul Véronèse, Tintoretto, Palma le vieux, Jacques Bassano et beaucoup d'autres, propagèrent les grandes leçons de Giorgione et de Tiziano. Mais les derniers rejetons de cette école furent très-dégénérés, et l'on ne reconnaît guère les secrets et les grandes maximes vénitiennes dans les ouvrages d'Antonio Pellégrini, de Gio Batista Piazetta, mort en 1754, ni dans ceux du chevalier Libéri.

Giorgione fut un de ces hommes qui semblent s'être élevés d'eux-mêmes par leurs propres forces et sans aucun secours étranger. Il parvint seul à la plus grande énergie et à la plus grande suavité du coloris. Harmonieux et ardent à la fois, grand et châtié dans ses peintures, ce coloriste célèbre a laissé aux peintres les plus grandes leçons. A quelle hauteur ne se fut-il pas élevé, si la mort ne fut venue l'abbattre à la fleur de l'âge? Quand je parle ici de la force et de l'harmonie de coloris, j'y comprends le clair-obscur, me conformant en cela à l'usage des écrivains ; car ailleurs je me garderai bien de le confondre avec l'art des teintes qui est le coloris proprement dit, en sorte que jje ferai remarquer que Giorgione fut aussi le fondateur du clair-obscur.

Le fier élan de Barbarelli le fit donc appeler avec raison Giorgione, au lieu de Giorgio, c'est-à-dire Georges le puissant. Il peut se faire que parmi les élèves des Bellini (et Lanzi nous fait voir qu'ils ont été fort nombreux) , quelques-uns aient mis Giorgione sur la voie. Ce peintre de génie aura remarqué dans l'un une qualité précieuse, dans l'autre certains secrets de pratique : il aura, par exemple, été frappé de l'énergie de couleur qui distinguait Crivelîi, ou de la fonte suave des tons ou même des

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calculs des clairs et des bruns dans les tableaux qu'étudièrent aussi Pellégrini d'Udine, Lorenzo-Lotto et plusieurs autres. Il est à présumer même que l'invention de la peinture à huile, invention qui était toute récente alors, dut conduire les coloristes de Venise à des recherches particulières favorables au coloris ; et on en doit conclure que Giorgione sut recueillir le premier et réunir, comme en un trésor, mille remarques techniques que lui offraient cette multitude de peintures nouvellement exécutées par le procédé à huile. Mais ce fut à son génie qu'il dut ses progrès surprenans et l'artifice par lequel il sut élever si haut le coloris vénitien.

Les qualités remarquables de Giorgione sont donc la force des tons, la transparence des ombres, les heureux calculs de clair et d'obscur, et une richesse, ainsi qu'une franchise dans les teintes, qui, jointes à son pinceau suave et énergique, font de ses tableaux autant de spectacles magiques et essentiellement pittoresques. Indépendamment de ces qualités, ce peintre ajustait avec un grand goût ses figures dans les sujets qui comportaient un costume libre. Il tira le plus grand parti des vêtemens de son tems, et en cela il est d'un style plus piquant et plus varié que Tiziano.

Giorgione semble aussi avoir cherché quelquefois le goût de peinture des anciens. Le musée de Paris a possédé de cet habile peintre Adam et Eve, représentés de grandeur naturelle, et ces figures paraissent avoir été copiées d'après des antiques. J'ai vu d'autres tableaux de Giorgione, dont la disposition rappelle beaucoup le goût de l'antiquité. Il esta remarquer que Gentile da Fabriano et ses élèves, les Bellini, recherchèrent toujours la simplicité,

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Boschini, en parlant des ouvrages de ce maître à Venise, remarque certains tableaux exécutés dans la manière antique qu'il appelle Giorgionesca ; je ne sais si par manière antique il entend dire la manière des anciens.

Il semble qu'on rende plus de justice aujourd'hui au grand talent de Giorgione, qu'on ne le faisait autrefois. Plusieurs connaisseurs vantent la simplicité, la sagesse et le langage relevé de ses peintures, la force et la douceur de son coloris, la résolution de son clair-obscur et le caractère de son dessin qui est souvent châtié, pur et fini dans le goût même de celui de Léonard de Vinci.

Enfin ce peintre semble avoir animé Tiziano, son émule dans l'école de Bellini, et on est tenté de croire que sans Giorgione, Tiziano n'eût point soutenu à un aussi haut degré son harmonie et n'eût point su fixer ses effets par un clair-obscur aussi fortement déterminé et aussi bien calculé. On vit donc Giorgione embellir ses ouvrages de la pureté et du relief de Léonard, des délicatesses variées de Tiziano, de la majesté et de la naïveté de Bellini, et de la belle disposition des anciens.

Je remarquerai ici que, s'il emprunta à Léonard la science du clair -obscur vrai , il ne put apprendre de ce maître la science du clair-obscur composé. Vasari semble avoir confondu ces deux choses bien différentes. Léonard de Vinci ne connaissait point cette seconde partie du clair-obscur, en sorte que Giorgione dut puiser ou dans d'autres sources, telles que plusieurs anciennes peintures vénitiennes dont j'ai déjà parlé, peintures que durent aussi consulter Polydore de Carra vagio, Correggio, Sébastien del Piombo,etc. , ou dans son propre génie. Lanzi a prétendu remarquer l'influence de Giorgione sur Jean

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Bellini, son maître. « A la vue des peintures de son élève, » dit-il, Jean Bellini donna plus de mouvement à ses fi- » gures, plus de relief, plus de chaleur, plus de fusion à » ses couleurs et plus de suavité à son clair-obscur. II y choisit aussi mieux le nu, agrandit ses draperies,... et, » ajoute Lanzi, s'il avait pratiqué la morbidesse des con- » tours, il pourrait être proposé comme un modèle com- » plet du style moderne. »

Tiziano fut l'honneur de Venise comme Michel-Ange le fut de Florence. Né presqu'en même tems que ce dernier, Tiziano mettait au grand jour toutes les règles du coloris, pendant que celui-là répandait en Toscane de grandes leçons de dessin. Mais une différence remarquable les distingue l'un de l'autre. On a suivi et l'on suivra toujours Tiziano avec profit et sans danger, tandis qu'on ne suit guère le grand Michel-Ange sans risquer de s'égarer. Non moins fameux que l'autre, le peintre vénitien a donc l'avantage d'avoir été plus utile à son art.

Tiziano était un peintre d'un mérite transcendant, car il fit voir à la fois de l'élévation, de la fécondité, de la naïveté, de l'énergie et du charme. Cependant les grâces et la vivacité de l'expression ne furent point ce qu'il recherchait, ce qu'il goûtait le plus, et en cela même il est resté inférieur à des rivaux moins illustres que lui. Mais ce beau génie, si bien organisé, sut se rendre sévère et scrupuleux imitateur dans sa jeunesse, vrai et grand dans l'âge fait, vigoureux et poétique jusqu'à sa dernière manière, délicat enfin et magique dans tous les tems, en sorte que l'on regrette qu'un tel peintre ait été abandonné aux irrésolutions d'une école barbare et au goût dominant de son tems, goût presqu'indéfinissable, goût

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qu'aucune doctrine pure, relevée et certaine, comme celle des Grecs, ne vint jamais redresser.

On a souvent répété que ïiziano est un maître incomparable dans l'art des teintes : chacun le voit. Mais pourquoi n'a-t-on pas généralement vu et soigneusement démontré que ce grand peintre est aussi un maître dans l'art du clair-obscur ? Les bons dessins ou les bonnes gravures, d'après les tableaux de Tiziano, en offrent évidemment la preuve; car, si les teintes ont disparu dans ces dessins, le clair-obscur, qui n'en subsiste pas moins, soutient toujours l'ouvrage.

Indépendamment de cette qualité si essentielle chez ce peintre, et dont il s'était fait un secret que très-probablement il n'expliqua jamais franchement à ses élèves (car fort peu d'entr'eux semblent en avoir appliqué d'une manière fixe le principe à leurs ouvrages, et l'on sait que ce maître était d'ailleurs peu communicatif) ; indépendamment, dis-je, de cet art ou de cette méthode de clair -obscur, il faut remarquer dans ce peintre une grande simplicité de dessin. Peu profond dans l'anatomie, il avait néanmoins appris chez Bellini à copier avec justesse les mouvemens de la nature. Parfois son dessin offre quelque chose de cette qualité fine qui fait que l'art n'est point aperçu, qualité qui jette tant de naturel et tant d'attraits sur les objets d'imitation, et qui les rend, comme ceux des Grecs, ressemblans à la nature. Palma le vieux fit voir quelquefois dans ses peintures un peu de cette même naïveté.

Il semble aussi qu'on n'ait point assez reconnu dans Tiziano la qualité du grand et du pathétique dans l'expression. Cependant son tableau de S* Pierre Dominicain

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