ECOLE VÉNITIENNE. PAUL VERONESE
est rempli d'ame et de caractère; il est vraiment grand et terrible. Si cette célèbre production n'est point aussi hardie que celles de Michel -Ange, elle est tout aussi noble, tout aussi sentimentale, et même plus touchante. La tête du Christ couronné d'épines, tableau célèbre, fait voir aussi une expression forte, vive et très - pathétique. On dit que la tête du Laocoon a servi dans ce tableau à élever les idées du peintre ; néanmoins il est à remarquer que la beauté n'y domine pas assez sur l'expression.
Je viens de signaler certaines qualités dans Tiziano, parce qu'elles sont peu vantées par les écrivains qui semblent ne considérer dans ce peintre que le mérite technique du coloris. Je dirai aussi m% toujours le coloris de
°rtr ce maître est savant et naturel; cf J ^a palette est toujours
magique; que ses teintes sont belles, agréables, riches, fières, délicates et suaves à la fois; qu'elles sont variées, harmonieuses et unes en même tems ; en sorte qu'il a triomphé de ce grand problême que doivent toujours chercher les artistes, problême qui consiste à réduire les diversités de la nature à une harmonie simple et toute -puissante. Mais cet éloge, comme tous ceux qu'on ferait des coloristes modernes, suppose que le tableau est considéré dans son état premier et comme n'ayant subi aucune altération. Paul Véronèse fut un des plus grands peintres vénitiens. Il se fait admirer par l'ordonnance de ses compositions, par la légèreté et la vie des teintes, par la vivacité et la perspective du dessin, par la franchise de l'exécution. Sa grande Noce de Cana est un morceau qui réunit toutes ces qualités. Paul Véronèse n'est point un artiste philosophe, c'est un peintre qui reste aux moyens de l'art. Il ne touche point au but, mais il est tellement maître de tome m. 10
l^G HISTOIRE DE LA PEINTURE.
ses moyens, il est si libre, si résolu, si franc et si brillant dans ce qui tient a l'exécution, il est si imposant dans ses vastes et nombreuses compositions, si grand, quant à l'aspect de ses tableaux de moyenne dimension, qu'il fait l'étonnement et souvent le désespoir des peintres. Par quel merveilleux procédé, se disent-ils, peignait-il sans repentir et à pleine couleur des demi-teintes justes et diaphanes? Par quel art était-il éclatant sans être cru, arrondi sans être lourd, transparent sans tomber dans le vague? On le trouve toujours dessinant ses mouvemens avec justesse, animant toutes les actions, décorant ses figures de vêtemens très-pittoresques, quoique sans convenance, variant enfin ses têtes à l'infiri, et mettant, pour ainsi dire, à contribution toute la population de Venise. Paul Véronèse exerça donc la peinture avec une vivacité qui cause en tout tems la surprise, et avec une habileté qui le place au premier rang \
Mais quelle prise a-t-ii laissée à la critique ? Ici je ne rappelerai point la nullité de ses expressions, lorsqu'il n'introduisait pas de portraits toutefois. Je ne dirai rien de ses anachronismes , de ses étoffes qu'il appelait des vêtemens, enfin des licences sans nombre dont chacun est
1 Deux remarques sont à faire ici : l'une au sujet de son dessin, l'autre au sujet de son coloris improvisé. Il est e'vident que Paul Véronèse, dont le père était sculpteur et le destinait à son art, avait reçu de lui d'excellentes notions relatives à l'imitation des lignes et des mouvemens déterminés par les attitudes. Il posséda à fond, et supérieurement à tous les peintres d'histoire peut-être, la science de la perspective linéaire qui le conduisit à la connaissance du coloris et à certaines pratiques qui en dépendent et dont il usa de la manière la plus Vive et la plus ingénieuse. Ces pratiques devaient être absolument conformes à ce que nous exposerons aux chap. 507, 5o8, etc.