‹ Traité complet de la peintureChapitre 33 sur 114 · ÉCOLE VÉNITIENNE. TINTORETTO, PORDENONE. IJ^J · texte numérisé non relu

ÉCOLE VÉNITIENNE. TINTORETTO, PORDENONE. IJ^J

choqué à la vue des tableaux de ce maître. Mais puisqu'il convient de le juger exclusivement comme coloriste, je dirai qu'il n'a point saisi les secrets de Tiziano et de Giorgione dans le clair-obscur. Ses lumières sont éparses; ses masses principales sont doubles, triples, égales et jetées sans ordre et sans économie; ses bruns sont placés sans art, c'est-à-dire que s'ils servent à soutenir les moindres clairs, ils ne sont pas combinés de manière à soutenir les grandes masses de lumière. Incertain et pauvre même dans cette partie du clair-obscur, il ne se sauve qu'au moyen des grandes demi-teintes qui adoucissent l'aridité de ses effets; et s'il n'avait pas donné à ces mêmes demi-teintes de la vraisemblance, de la douceur, du moelleux et de la légèreté, ses tableaux seraient certainement petits d'effet, secs, papillotans et sans attraits. Mais il faudrait renvoyer le lecteur aux chapitres où sont expliquées ces questions techniques.

Paolo fit aussi beaucoup de portraits, beaucoup de Vénus ou de femmes demi-nues. Les demi-teintes en sont excellentes, les carnations en sont sanguines, quoiqu'un peu uniformes; et bien qu'il ne soit pas aussi juste ni aussi varié que Tiziano, il s'élève toujours à un diapazon plus idéal peut-être que ce maître et à un coloris réellement riant et tout magnifique.

Tintoretto acquit une célébrité justement méritée. C'était un peintre tout de feu, inventif, hardi et aspirant plus au style relevé qu'au coloris proprement dit. Il peut se placer aussi bien dans l'école de Michel -Ange que dans celle de Tiziano ; aussi son article ici sera-t-il court. Il avait écrit dans son atelier : Dessin de Michel - Ange et coloris de Tiziano; cela explique le caractère de ses ou-

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vrages. On y retrouve cependant Giorgione, Gorrégio même, qui naquit près de vingt ans avant celui-ci. Enfin, malgré celte force, ce feu, cette ivresse même qui constituèrent Tintoretto grand artiste, il ne put surpasser ses modèles particuliers, ni même atteindre à leur degré d'excellence. Il arriva enfin à Tintoretto ce qui est inévitable aux peintres dont le feu est plus le produit de l'imagination que du savoir, c'est que si dans beaucoup de ses tableaux il fut habile et surprenant, dans beaucoup d'autres aussi il fut factice, bisarre et très-inférieur à luimême.

Ce peintre célèbre exécuta beaucoup de beaux portraits dans lesquels il atteignit la force de Giorgione et la suavité de Tiziano.

Pordénone obtint moins de célébrité que Tintoretto. Cependant on le plaçait de son tems non-seulement à côté de Tiziano, mais il y avait même à Venise un parti qui le mettait au-dessus de ce rival puissant. Cette lutte fut favorable à ces deux grands coloristes, et Pordénone en sortit avec gloire. Naturellement courageux et fier dans ses pensées, ce peintre aspira aux effets surprenans du clair -obscur : élève de Giorgione, il voulait faire saillir les objets et les détacher de leur fond. Ce grand artiste préférait les figures énergiques de la virilité aux figures délicates du sexe. Enfin, pur dans ses teintes, grand et nerveux dans tous ses sujets, il disputa la palme aux premiers coloristes du monde. Il est à regretter qu'il ait produit si peu.

Jacques Bassano, qu'il me paraît nécessaire de citer ici, contribua peu, malgré tout son talent, à soutenir l'éclat de l'école vénitienne. Ce coloriste habile, mais trop

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peu varié, semble n'avoir vu dans son art que les teintes et la hardiesse du pinceau. Il avait bien de cette fierté libre et de cette manière transcendante qui distingue toute l'école d'Italie, mais il confondit trop souvent le but avec les moyens. Avait-il, comme disent ses admirateurs, fait reluire les parties éclatantes, obtenu de larges repos, animé les couleurs de ses étoffes en rappelant, soit l'éclat de l'émeraude, soit les feux du rubis ; il croyait sa tâche bien remplie.

Bassano ne fit pas seulement des tableaux dits de genre, il traita aussi des sujets grands où il ne manque ni d'élévation ni de caractère; mais presque toujours il en reste au métier. En fait d'invention, de convenance et de costume, aucune discrétion ne l'arrêtait. Dans l'histoire de Jésus- Christ, il introduisait des fusils. Peint - il le retour de l'Enfant Prodigue? Vous ne voyez point sur le devant ce jeune homme flétri par la misère, implorant par son repentir, espérant et craignant les embrassemens de son vieux père.... Rien de cela. Vous y voyez des cuisiniers, le veau gras, les rôtis bien rissolés sortant de la broche et devant servir au festin de réjouissance, et puis dans le fond et bien loin un petit homme à barbe grise recevant dans ses bras un mendiant.... Mais Bassano sut toucher d'un pinceau habile les figures et les animaux; ses teintes sont fortes, translucides; ses blancs sont savamment coloriés, et si sa touche est parfois heurtée et sans charmes, elle est presque toujours ferme, expressive et animée de main de maître,

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