‹ Traité complet de la peintureChapitre 34 sur 114 · ECOLE DE CORREGGIO · texte numérisé non relu

ECOLE DE CORREGGIO

Vjorreggio fat un de ces beaux génies dont s'enorgueillit avec raison l'Italie. La nature, en créant Correggio, semble avoir dit : Et toi aussi tu seras peintre. Car chez quel maître ce grand artiste a-t-il formé son talent ? On l'ignore. Il est donc à croire qu'il ne dut qu'à lui seul toute son excellence. Chez ce peintre, tout est sentiment, tout est simple volition. Les moyens ne paraissent point l'avoir occupé; et quand on voit ses peintures, ce n'est point une production du pinceau que l'on voit, c'est Correggio luimême, c'est toute son ame qui se mire sur le tableau. Ainsi, en lisant Homère ou Virgile, on oublie les traces imprimées sur le livre, on oublie le livre même qui sert cependant à nous émouvoir. Ce sont donc les sentimens, ce sont les affections de Correggio qui nous émeuvent en présence de ses peintures.

Artiste touchant et rempli de décence, que de douces larmes tu fais répandre quelquefois ! Que de sourires délicats tu fis épanouir, et que de baisers reçurent en secret tes peintures ! Tendre et noble à la fois, tu nous confies tes plus intimes sentimens. Sans chercher à charmer tu nous découvres tous les charmes et toute la beauté de tes pensées... Combien tu dus être troublé, toutes les fois que lu représentas la divine douleur de Jésus ! De combien de joyeuses affections ta belle ame fut comme inondée, quand sous tes rians pinceaux tu voyais s'animer ces

ÉCOLE DE CORREGGIO. 10 t

anges et ces enfans heureux qui respirent dans tes peintures!... Chaste Catherine! vos mœurs saintes et virginales sont peintes dans tous vos traits, et l'émotion de votre cœur semble en faire tressaillir l'image... Jouis d'un doux repos, belle Antiope ! dors long-tems de ce sommeil

fortuné; Jupiter ne saurait augmenter ton bonheur

Mais je sens mes idées s'abandonner en liberté, comme si j'étais seul en présence des tableaux de ce maître.

On a appelé Correggio peintre des grâces, on s'est mal entendu. Il faut convenir que son harmonie, son clairobscur et ses physionomies ont quelque chose d'enchanteur; cependant ses têtes, ses corps n'ont point la vraie grâce de la beauté ou de la nature. Ses tableaux, c'est-à-dire le tout ensemble de ses tableaux, est en effet gracieux; mais on ne saurait dire que ses bouches, que ses yeux, que ses mains, considérés isolément, soient conformes à la vraie beauté et à cette grâce naturelle de laquelle on tenterait en vain de s'écarter. Il est même à remarquer et il est essentiel de dire que ce grand peintre en s'abandonnant à son sentiment et en déviant de la sévérité qui seule peut soutenir, fortifier et élever l'art, a introduit le premier peut-être dans la peinture ce vice d'exagération , ce vague trompeur, et ce je ne sais quoi dont on fit depuis un abus si perfide. Ce n'est pas qu'on remarque précisément dans ses ouvrages de l'afféterie, de la minauderie ou une langueur empruntée ; c'est un commencement de manière qui n'est point dans la nature, qu'on peut tolérer peut-être sur quelques objets en passant, mais qui, répandue sur le tout, donne un aspect un peu étrange et recherché, un peu fade, un peu prétentieux et qui importune les esprits sévères et instruits dans

l'étude de la nature. Enfin cette prétendue grâce est celle de Correggio et ne fut point celle des Grecs qui jamais ne puisèrent leurs expressions dans un goût vague et individuel, au sein d'émotions sans caractère ou dans l'idéal de l'imagination.

Correggio, a-t^on dit souvent, est le grand modèle du clair-obscur; comme en tant d'autres choses, on a pas dit juste. Correggio, ainsi que Léonard, mais dans un autre système que lui, excella dans l'imitation du relief des corps. Personne ne sut mieux arrondir sans recourir à l'exagération des demi-tons et aux ombres obscures, personne ne donna plus de consistance et d'existence aux objets; cependant il n'en faut pas conclure qu'il entendit aussi le clair-obscur composé, c'est-à-dire l'art de combiner, selon le beau, les grandes masses dans le tout : en cela il le cède à Giorgione, et surtout à Tiziano, qui plus qu'aucun peintre avant Rubens ou Van-Dyck, ses imitateurs en cette partie, suivit un système fixe sur ce point. La cause de ce malentendu sera développée dans plusieurs chapitres relatifs au clair-obscur.

Je ne dirai rien du coloris, ou, pour mieux m'exprimer, des teintes de Correggio : elles n'ont rien de bien remarquable, et c'est la grande harmonie générale, c'est la suavité de son clair-obscur qui fait valoir les teintes de ses tableaux; car de fait elles ne sont ni très-justes, ni trèsfines, ni très-variées.

Si Correggio fût poète, ses élèves ne surent prendre de lui que le matériel et le métier de l'art; jamais ils ne surent intéresser par d'aussi touchantes inventions. Cependant cette manière de peindre de Correggio est si belle, si grande et si suave, qu'en l'imitant seulement, on attire

ECOLE BOLOIS USE. LES CARRACCI. 1 55

et l'on charme les regards. Quelques critiques l'ont accusé de mollesse dans le pinceau, et d'erreurs trop graves dans le dessin ; ces blâmes ne sont point sans fondement. Qui n'est pas frappé des incorrections de ce peintre ? Ses doigts courts et peu rigoureusement attachés, ses poignets souvent estropiés, ses erreurs dans les proportions, l'indécision de son pinceau sur les extrémités de ses figures, l'incertitude des plis de ses draperies, etc., ces défauts sont reconnus de tout le monde ; et cependant ce sont de ces taches qu'on ne voit point au prime abord et qui paraissent ne point gâter l'ensemble. Mais qu'on ne s'y méprenne pas, tout autre que Correggio serait monstrueux avec un tel dessin, s'il n'avait son ame et son sentiment, et s'il ne possédait, comme lui, ce talisman qui anéantit la censure.

Page 1