ÉCOLE BOLONAISE. LOUIS CARRACCI
Une noble émulation, un ardent désir d'illustrer leur art et la patrie, soutinrent le courage de ces hommes célèbres qui, s'aidant réciproquement de leurs lumières, fondèrent une école à Bologne. On doit, en signalant cette école, signaler séparément le caractère de ces maîtres.
Louis, le plus âgé des Carracci, s'attacha particulièrement à la partie optique de la peinture. Il aimait le grand, le suave et l'imposant. Familier avec les ouvrages des Vénitiens, avec ceux de Michel -Ange, de Correggio et d'André del Sarte, il voulut composer un tout de ces diverses manières ; mais il n'étudia principalement que les dehors de leurs ouvrages, et il parvint ainsi à donner à ses peintures une physionomie très-grande, grave, tendant à la majesté et pleine de douceur à la fois. Le clair-obscur fut le plus puissant moyen de Louis Carracci, et il y ajouta la grandeur de dimension et le grandiose ou le grand esthétique qui ajoute et supplée au grand de dimension. Quant aux moyens du dessin, il semble en avoir plutôt recherché la simplicité que le nerf et la vérité. Enfin, il paraît que si Louis conduisit quelquefois Annibal dans la carrière de la peinture, ce fut presque toujours en s'appuyant sur lui.
Josiié Heynolds, partisan de Louis Carracci, fait voir dans ses écrits une forte prédilection pour le clair-obscur de ce maître, et il en recommande beaucoup l'étude. Cet avis est bon; mais je ne crois pas que les élèves comprendront mieux dans Louis la théorie du clair-obscur que dans Giorgione ou Tiziano, et il est à craindre même que cette manière de Louis, qui tombe un peu dans le mou, l'enfumé et le factice, ne soit traduite à la fin par un lazzi d'imitation tout à fait monotone. Il vaudrait mieux, je
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crois, dire que l'étude des ouvrages de Louis Carracci convient aux peintres qui, ayant naturellement une manière sèche, petite et sans effets, sont les esclaves des effets individuels du clair-obscur et n'osent pas combiner de larges masses dans leurs ouvrages. Au surplus, c'est à Bologne , et surtout dans le cloître de St0 Michèle in bosco, qu'il faut admirer et juger Louis Carracci. Là d'habiles élèves ne seront probablement frappés que des principes de ce maître.
Annibal, le plus célèbre et le plus habile de tous les Carracci s'attacha principalement à l'expression morale des figures de ses tableaux. Ce peintre soutint toujours la dignité de son art. Ses peintures sont fortes, animées, et d'un style noble et poétique. Cependant, en visant au puissant, il tomba souvent dans une manière pesante et froide, quoique riche et abondante. Enfin, pour l'apprécier avec justesse, il faut, tout en remarquant la force de ses expressions, les analyser sous le rapport de la convenance et de la vérité. Le dessin d'Ânnibal, si on le compare à celui de ses successeurs, est hardi, soutenu et d'un beau caractère ; si on le compare à celui de Michel-Ange et de Raphaël, il est pesant, rond et peu délicat; mais si on le compare à celui des anciens, il est sans correction, sans vivacité et conventionnel. Le caractère trop peu déterminé et dénué de charmes de ses figures nues n'est guère varié, et en cela il ressemble à Michel- Ange qui dans tous ses différens personnages nous fait voir les mêmes muscles, la même chair, le même volume, les mêmes individus. Annibal n'atteignit donc ni les finesses ni les grâces du dessin. Cela lui serait pardonné si ses indications eussent été savantes et convenables ; mais les
ÉCOLE BOLONAISE. — ANNïBÀL CARRACCI, DOMENICHINO. 1$-]
exemples de Correggio, si utiles quant à l'expression des physionomies , lui devinrent funestes quant au dessin , quant à la justesse et à la vérité des mouvemens. Cependant les peintures de la galerie Farnèse, qu'il exécuta k Rome, où la vue des modèles antiques rectifièrent ses idées , offrent des formes d'un assez bon caractère et grandes sans être académiques; une foule d'autres figures de ce maître sont gauches, quoique hardies, sont triviales, bien qu'imposantes et d'une large exécution. C'est donc par l'expression des physionomies que se distingue principalement cet illustre peintre. Lorsqu'il était à Parme, sa jeune ame sensible lui dictait ces mots dans sa correspondance avec ses cousins : « Rien n'est beau, rien n'est ex- » pressif comme les ouvrages de Correggio que j'admire ici » tous les jours. Correggio est le maître par excellence. » Qu'Annibal veuille peindre la douleur des saintes femmes au pied de la croix, qu'il veuille représenter la mort du fils de Dieu, rendre cette joie innocente des bergers adorant ce même Dieu nouveau-né, ou le bonheur des anges occupés à leurs concerts divins, toujours il exprime avec justesse, avec force, avec un sentiment vif et profond. Cette grande qualité lui acquit beaucoup de gloire. Toutes les personnes éclairées de l'Italie ne cessèrent de louer le mérite d'Annibal; les prélats, les papes l'appelaient le peintre des mœurs, et ses fortes expressions couvraient le vice de sa manière. Annibal Carracci, malgré sa grande ame, sa dignité et tout son talent, eut donc un goût de convention et un dessin maniéré. Ses draperies, ses coiffures, ses attitudes mêmes sentent l'atelier et les lazzis de son tems. En sorte qu'on n'y trouve point ce goût tout naturel et si délicat qui fait le charme des ouvrages de
Raphaël et des anciens. Enfin il a plus pensé à Correggio et aux maîtres qu'à la nature, plus au goût et à l'art de son tems qu'à la véritable beauté. Un grand nombre d'élèves sortirent de l'atelier des Carracci; leurs productions se ressentent plus ou moins du même goût de terroir.
Doménichino, digne et studieux élève des Carracci, fut timide, mais persévérant; il s'attacha à imiter la nature et parvint à mettre dans ses ouvrages une certaine vérité qu'on regrettait souvent dans ceux de ses maîtres. Cette vérité n'est pas, il faut l'avouer, la vérité générale et collective de la nature; mais enfin il parvint à rendre les images individuelles avec ressemblance et à exprimer clairement ses pensées. Sa correction lui en facilita les moyens, et c'est à cette qualité qu'il dut l'expression qui perce dans plusieurs de ses figures. Sans ce moyen, et s'il eût exclusivement suivi la manière de Correggio ou d'Annibal, il eût été froid et peu intéressant. Doménichino, malgré son goût un peu trivial, se soutient donc par sa véracité et par sa simplicité. Il est naïf, et cette naïveté fait souvent la force de ses expressions. Un peu gauche, il est vrai, dans son style qu'il n'agrandit guère que par la dimension, mais plus chaste que ses contemporains, il est toujours appliqué et châtié, quoique sans finesse. Enfin on le trouve parfois savant et élevé, mais toujours sans grimaces et sans fard.
Guido-Réni, le plus célèbre parmi les disciples des Carracci, était né avec un caractère affable, très-sociable et spirituel. ïl eut bientôt acquis de ses maîtres cette dignité de langage qui fait de la peinture un art relevé et séduisant à la fois. Guido, naturellement adroit et ambitionnant même la plus grande adresse, ne tarda pas à