‹ Traité complet de la peintureChapitre 37 sur 114 · ECOLE BOLONAISE. GUIDO-RENI, ALBÀNI. IO · texte numérisé non relu

ECOLE BOLONAISE. GUIDO-RENI, ALBÀNI. IO

faire obéir son pinceau à ses inventions pittoresques; fort jeune encore il figurait déjà avec grâce parmi tous les peintres de son tems. Arrivé à Rome, il y composa unenouvelle manière qui tint de plusieurs maîtres à la fois. Néanmoins il restait original par une certaine amabilité et une certaine décence particulière qui firent beaucoup rechercher ses ouvrages. Ses têtes furent plus belles que celles des peintres ses contemporains, mais un peu froides. Son goût fut délicat, et cependant plus mondain que sévère, plus attrayant que convenable. Il ajouta enfin une certaine élégance au goût d'école qui régnait de son tems, et cette nouveauté lui attira de grands éloges. Cependant aujourd'hui que la nature et l'antique sont les seuls guides dont on veuille se servir avec confiance, on remarque dans les tableaux de ce maître de la fadeur et de l'afféterie, on y découvre plus de pureté de pinceau que de vraie correction ou de pureté de dessin, plus de netteté que de chaleur, et enfin une certaine élégance bourgeoise ou théâtrale, qui n'est ni poétique ni dans la convenance de l'art. Au reste, malgré ses défauts, Guido n'en est pas moins surprenant. Sa grande peinture de l'Aurore au palais Rusplgliosi offre de grandes beautés. Ses belles têtes de femmes et ses mains si bien peintes, ses draperies si franchement, si adroitement exécutées, retiennent la critique, et, si l'on peut se prononcer hardiment contre ses défauts, ce n'est pas dans les cabinets où ses ouvrages se distinguent toujours des autres et imposent aux demiconnaisseurs. Ce ne peut donc être qu'entre artistes amis du vrai et des bonnes maximes, ou dans des écrits où ïa vérité sort dégagée de préjugés et ne se ressent pas des ménagemens qu'exige toujours la conversation.

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Albani peignit de préférence des scènes aimables et gracieuses. Son cœur enclin à la tendresse lui dictait des sujets rians, mais toujours chastes et très-décens. Disciple des Carracci, il dut à ces maîtres l'élévation de quelques unes de ses peintures; mais ce fut à lui seul qu'il dut la simplicité, l'ingénuité de ses attitudes enfantines, ainsi que la naïveté de ses expressions. Peu correct, et cependant significatif, il fut doué d'un heureux sentiment. Albani, à l'école des Grecs, fût devenu un peintre du premier ordre. Peu d'Italiens sentirent aussi bien que lui cette grâce calme et intérieure, cette réserve aimable, cette sérénité enfin qui rappelle la nature toute simple, source pure de la félicité. Quant aux images très-nobles et élevées, il les eut exprimées avec le même succès. Les têtes de ses dieux sont majestueuses, quoiqu'indécises; belles, malgré beaucoup de négligences. Enfin le pinceau d'Albani fut appelé le pinceau des Grâces, et ses peintures des ouvrages charmans.

Né avec un caractère fougueux, Carravagio, plein d'ambition et d'énergie, introduisit dans la peinture de ces fiertés qui violentent les spectateurs et qui arrachent l'approbation des demi-connaisseurs irrésolus. Ce peintre obtint dans le clair-obscur le prestige dont Michel-Ange accompagnait son dessin. Il s'élança par une exagération si hardie dans les oppositions et le fracas des bruns et des clairs, il sacrifia tellement les intérêts de la convenance et des organes à ces effets piquans, à ces chocs affectés de clairs vifs et de bruns ténébreux; en un mot il négligea si obstinément le beau choix des expressions qui sous son pinceau furent toujours basses et triviales, que tant de nerf, tant de rudesse, tant de soin cependant et de bisarre

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vérité ne put manquer d'attirer sur ses peintures tous les regards, toutes sortes de critiques et toutes sortes de louanges. A ces spectacles inattendus, à ces exagérations choquantes, niais lancées de main de maître, il allia presque toujours la naïveté des formes, la naïveté des physionomies plus ou moins communes et inconvenantes qu'il consultait pour ses tableaux. Il copiait avec vie, il répétait avec une rare exactitude tous les caractères particuliers de ces individus. Mais ces qualités étaient trop mal accompagnées pour faire revenir l'art de son tems au langage naïf et vrai. C'est ainsi que la hauteur et la dignité des pensées de Poussin, son contemporain, étaient accompagnées de si peu de naïveté et de si peu de charme d'aspect, qu'elles ne purent faire revenir l'art dégradé alors au langage poétique et philosophique.

Les critiques opposaient à Garravagio la sage énergie de Giorgione, la vigueur sans excès des Carracci ses maîtres, la légère suavité et l'agrément de Guido-Réni, son condisciple; rien ne l'arrêta : il voulait outrepasser la mesure. Piude et brutal en ses effets, pétillant et cahoté dans ses masses, ce peintre, d'une humeur intraitable, attaque brusquement la vue du spectateur et fait pâlir tous ses concurrens. Louis Carracci surtout lui reprochait de toujours préférer les tristes beautés de la nuit aux charmes d'un beau jour : Louis, qui s'était sagement arrêté aux justes bornes prescrites par la poésie optique de l'art, n'approuvait point ces excès, ne trouvait rien de savant dans ces supercheries. Quant à Poussin, contemporain de ce pétulant coloriste, il en était comme indigné; Garravagio était à ses yeux, nous l'avons dit, le corrupteur de l'art. Que les élèves sachent donc, en l'admirant, redouter TOME m. i i

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ses exemples; qu'ils aspirent à sa chaleur, mais qu'ils se gardent d'échouer en faisant voir, malgré leurs effets à prétention, une risibie impuissance. Au surplus, en admirant les tableaux si vigoureux de ce peintre, qu'ils se rappellent son odieux caractère. Carravagio était vain, jaloux, querelleur, insociable. Résolu à se battre avec le peintre D'Arpino, chevalier, qui croyait déroger en acceptant le combat, il se rendit à Malte, espérant se faire aussi recevoir chevalier et forcer ensuite son adversaire à lutter avec lui. Enfin il parvint, mais en vain, à obtenir ce titre. Notre peintre, violent et sans retenue, allait quitter Malte, lorsqu'il provoqua insolemment un commandeur. On le jeta en prison; mais il s'évada. Courant ensuite le pays et pris pour un autre par des Espagnols, il parvint encore à fuir, et s'achemina tout furieux vers Rome. Cependant dans le trajet il eut, on ne sait où, le visage tout tailladé; et, comme sa vengeance précipitait son voyage, il fut saisi d'une fièvre cérébrale si maligne, qu'il en mourut. Ainsi fut débarrassé fort à tems son rival. Carravagio n'était alors âgé que de quarante ans; peut-être les années eussent-elles tempéré ces emportemens de la tête et du pinceau, peut-être sa conscience lui eut-elle plus tard suscité une retenue salutaire et un plus noble enthousiasme.

Après ces maîtres, parmi lesquels il faut compter encore Guercliino, Lanfranco, etc., etc. , on vit une foule de peintres se précipitant dans la même manière, suivre le torrent de cette école fameuse, et tous se décorant de la même livrée. C'est un vrai cahos à débrouiller que le mélange de tous ces caractères nécessairement distincts, quoique semblables; différemment barbares, quoique dans le même sou t ; diversement bisarres, sans originalité; dé-

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pendant tous enfin d'une manière dominante et d'un style d'atelier dont les peintres de ces tems croyaient inconvenant de s'affranchir.

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