‹ Traité complet de la peintureChapitre 4 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Arrêtons un instant nos regards sur Raphaël. Ce génie fameux était plus près que nous de l'antiquité par le tems où il vivait, et je suis convaincu qu'il forma dans le milieu de sa carrière son goût et ses idées sur les modèles anciens qu'il ne cessa d'observer et d'étudier, plutôt que sur les ouvrages de ses habiles contemporains. Ceux-ci lui facilitèrent, il est vrai, cette exécution imposante, cette entente

QUALITÉS DES PEINTURES DU MOYEN AGE. j

du clair-obscur et cette assurance de pinceau qui constituèrent depuis une bonne partie de la grande manière; mais ce filiaux anciens ei à ses prédécesseurs qu'il dut cette simplicité qui charme dans ses figures et dans ses dispositions, et pardessus tout cette expression pour laquelle son ame avait tant de sympathie; ce fut aux anciens enfin qu'il dut cet amour si chaste pour la vérité et la nature naïve. Qui nous expliquera quel fut l'ordre de ses sensations, soit qu'il dessinât les ligures animées deMasaccio, soit qu'il étudiât les bas-reliefs et les peintures antiques, soit enfin qu'il traduisît dans une meilleure langue tant d'images des peintres des siècles précédens, et dont la réputation remplissait encore l'Italie ? C'est ce qu'il est impossible de nous faire bien connaître. Mais il est hors de doute que ce qui le différencie des peintres suivans, c'est la réunion des mêmes qualités qui ont différencié si long-tems après lui les modernes des anciens : il n'est pas moins certain que ce même homme, qui exposait les dessins d'Albert Durer dans son atelier ?-, fit recueillir tous ceux que lui purent fournir les peintures qui subsistaient de son tems et qu'il imita fort souvent. On sait d'ailleurs que ce grand peintre entretenait des dessinateurs même jusque dans la Grèce, pour s'alimenter de tous les modèles qu'il croyait utiles. Voilà donc un homme supérieur nourri de ces mêmes fruits que nous voudrions rejeter, et trouvant une substance infinie dans des tableaux que nous ne savons ni goûter ni consulter.

1 En parlant de la perspective et des proportions, je donnerai à en- » tendre que ces dessins d'Albert Durer e'taient des espèces de leçons ou d'études graphiques basées sur la géométrie pratique. On ne remarque point que Raphaël ait rien emprunté au style d'Albert Durer,

Je n*ai encore cité que Raphaël, afin de me servir de la plus forte comparaison : cependant tout le monde connaît le nombre infini des peintres du seizième siècle, qui s'empressèrent de puiser aux mêmes sources. Quelle grande réflexion s'offre donc à l'esprit \ Il est constant que l'art a dégénéré, lorsqu'on n'a plus puisé dans les modèles toujours sages du moyen âge ou dans ceux de l'antiquité, et lorsque les artistes ne se sont plus donné pour types que les ouvrages modernes des plus fameux maîtres de leur siècle : ces artistes indolens trouvaient plus facile et plus commode de marcher sur les traces de ceux-ci, en imitant leur manière, que de remonter, comme eux, à des leçons qui, devenant de plus en plus anciennes, s'évanouissaient déjà dans l'obscurité des tems.

De la disposition dans les peintures du moyen âge.

Nous attachons -nous à étudier la disposition dans les ouvrages du moyen âge, nous reconnaissons toujours dans les peintres de ce tems les émules des anciens, et nous ne pouvons douter du respect qu'ils ont conservé pour les plus fameux modèles. Quoiqu'en disent les admirateurs des tableaux agencés, groupés et académiquement coordonnés, la disposition noble, simple et une de ces peintures, est due à l'étude des bas-reliefs, des camées et des pierres gravées dont tant d'écrivains routiniers défendent aux peintres l'imitation en cette partie, et à l'étude des monumens antiques qui brillent presque tous par l'ordre de la disposition et par des calculs délicats que n'aperçoivent pas des organes corrompus. Raphaël, ainsi que d'autres peintres de son tems, a imité souvent cette belle méthode; mais plus tard l'influence du style floren-

tin, l'amour si redoutable de la nouveauté et l'extrême variété qui s'introduisirent peu à peu, vinrent altérer le goût naïf de ce grand homme, goût naïf qu'il eût conservé toujours, s'il eût pu lui associer les perfections de l'art grec. On le vit donc ramasser et quelquefois entasser ses figures avec un art difficile dans des espaces donnés ; il pensa à multiplier davantage les plans, à composer avec richesse, et de là ce goût de disposition qui excite aujourd'hui le blâme des amateurs sans préjugés, lorsqu'ils examinent quelques-unes de ses peintures : tant il est vrai que la simplicité plaît dans tous les tems et qu'elle est toujours jeune et délicieuse x.

De l'expression des caractères et de l'action dans les peintures du moyen âge.

Il convient de classer ici le caractère des figures et de le faire remarquer avant que de parler de l'action.

On n'hésitera point à reconnaître dans les grandes mosaïques, les figurines et les sculptures mêmes les plus informes de ces tems, ce goût noble, cette simplicité grave de l'ancienne Grèce, ainsi que cette poésie que l'on cherchait à dérober à l'antique mythologie, et, malgré le défaut de perspective dans les extrémités de quelques-unes de ces figures, défaut qui blesse l'œil exact du géomètre, la donnée de ces têtes divines et apostoliques, leur coiffure, la forme et les masses de leurs traits, la sagesse et

1 Bosio, qui dans saRomasubterranea, nous fait voir un grand nombre de sarcophages romains offrant cette qualité, nous en fournit aussi des exemples sur diverses peintures. Je citerai entr'autres celle du cimetière de Saint-Caiixte, tom. 1. pag. 467. Une autre, même volume, pag.529. Deux autres peintures de l'ancienne basilique du Vatican, tom. t. p. 229. Je renvois aussi à Ciampini, tom. 3. pag. 16 et 17.

la dignité de leur maintien, quoiqu'altérées par la faiblesse de l'aft, tout impose à la critique. Les saints si adroitement peints, si soigneusement représentés par le pinceau de tant de modernes, ne peuvent soutenir ces grandes comparaisons *.

Quant aux pantomimes qui expriment l'action, on conviendra qu'elles sont claires, naturelles et significatives non-seulement dans les peintures du manuscrit de Térence du Vatican, que l'on croit exécutées dutems de Constantin, mais encore dans les moindres qu'on peut rencontrer du même genre. Les sujets se comprennent aisément et de loin; point de mouvemens inutiles, point d'équivoques, point de complications recherchées. Les signes sont peu nombreux, pour être plus frappans. Que ne peut-on pas édifier sur des bases aussi simples et aussi solides, et quelle force ne peuvent pas ajouter à ces élémens de l'expression la vraie science et les recherches du dessin ! Ne sont-cepas ces mêmes pantomimes, fortes par leur clarté et si touchantes par leur naïveté, qui ont fait encore la gloire de Raphaël, de Poussin et des plus grands peintres modernes ? Il est inutile de rappeler ici ces têtes pleines de vie qui ont excité l'admiration des critiques les plus passionnés. Mais quand même nous n'aurions pas pour juges nos propres yeux, pourrions-nous résister au sentiment de quelques écrivains d'alors qui ont été frappés de l'expression des peintures de ces tems ?

1 On peut, au sujet du caractère des figures, consulter Ciampini, tom. 2. tabl. 54, ainsi que la mosaïque de Sainte-Agathe de Piavenne déjà citée, tom. 1. tabl. 54- Ces peintures rappellent la richesse et la simplicité des figures des vases grecs, ainsi que la grâce noble de toutes les images de l'Orient.

Saint Grégoire de Nice, par exemple, nous dit qu'il ne jetait jamais les yeux sur un tableau où était représenté le sacrifice d'Isaac, sans être violemment ému et sans répandre des larmes, tant la peinture avait su exprimer cette scène attendrissante.

Voici comment Astérius, évêque d'Amasie, qui écrivait dans le 4e siècle, parle d'une peinture exécutée peu de tems avant lui et représentant le martyre de Ste-Euphémie : « ....Après que la sentence est prononcée, dit-il, on voit » deux soldats qui la prennent et la conduisent au sup- » plice. Cependant elle paraît aussi tranquille que si l'arrêt » de mort ne la regardait pas ou lui était indifférent : elle » marche d'un pas ferme; la modestie et le courage pa- )> raissent également~dans son air et dans ses yeux. Ici le )) peintre semble avoir surpassé l'art, en peignant sur la » même personne la douceur et la force, sans les confon- » dre, et en exprimant l'une et l'autre avec une si grande » vérité... (Actes du 7e concile général. Syn. 7. Act. 6.) »

Enfin, depuis la sainte gravité des défenseurs de l'évangile, jusqu'à la résignation pieuse des vierges et des martyrs; depuis l'image féroce des bourreaux, jusqu'à la grâce chaste et ingénue de la mère de Dieu, toutes ces peintures nous donnent continuellement à méditer et à étudier, et peuvent préparer dans les arts d'importantes réformes \

1 II y a une foule de beaux ouvrages qui renferment des gravures d'après de très-beaux monumens et qui pourraient rne servir de preuve ; mais je me contente de citer ici Bosio, dans l'ouvrage duquel, outre les sarcophages qui retracent souvent la candeur et la ve'ne'ration des bergers adorant le Messie, outre la Vierge tenant avec inge'nuite' le divin enfant dans ses bras, outre la naïveté' des jeunes gens qui jettent des draperies sous les pas de J.-C. entrant à Nazareth, on trouve plusieurs peintures remarquables par une expression sage et raisonne'e. Voyez celle du cimetière de

lîi HISTOIRE DE LA PEINTURE.

Du dessin dans les peintures du moyen âge.

Le dessin des peintures du moyen âge est remarquable en ce que, n'offrant point la recherche et les hardiesses des modernes, il est néanmoins correct, conforme aux bonnes proportions et hase sur les vraies doctrines puisées dans la géométrie. Les grandes parties du corps sont attachées avec justesse. Les têtes appartiennent bien aux corps, et les rapports de longueur et de grosseur sont observés dans tous les membres, le mouvement n'étant jamais violenté et étant répété avec justesse à l'aide de moyens pratiques assurés. Le dessin dans ces peintures laisse toujours voir la simplicité de la nature.

Mais pour comprendre tout ce que nous aurions à dire ici au sujet du dessin de ces peintures, il faudrait avoir compris les questions de perspective et de géométrie que nous traiterons amplement à la partie du dessin. Je suspends donc ici cette analyse, et je dis qu'il y a une espèce de réserve dans les attitudes et quelque chose d'un peu froid dans le dessin des peintres du moyen âge; que cette froideur résulte de leur habitude d'opérer beaucoup plus par calcul et par construction au compas, que d'après le nu (car à cette époque la peinture étant presque toute monastique, on tâchait de se passer de modèles nus); et que c'est cette froideur qui a indisposé les modernes ambitionnant pardessus tout la hardiesse et le chaleureux. Au reste, cette ambition fut cause qu'ils abandonnèrent entièrement la méthode fondamentale de leurs prédécesseurs; en sorte qu'au

Sainte-Priscille, tom. 2. pag. on , représentant Isaae portant le bois pour son propre sacrifice. Abraham sur le point de l'immoler, tom. 2. pag. 87. Le martyre de Saint-Sébastien, tom. 2. pag. 020, ainsi qu'une autre peinture excellente pour l'expression, tom. 2. pag. 211. n° 7.

lieu de compas , de règles et de proportions , ils n'employèrent plus que le sentiment et le coup-d'œil, ce qui les conduisit à se précipiter dans les extravagances les plus étranges et les plus éloignées du but de l'art, qui doit avoir pour base la vérité et par conséquent les proportions justes et naturelles.

Des draperies dans les peintures du moyen âge.

Que dire de ces draperies qui font encore l'honneur de l'art antique ? Rappelerai-je ici ce que tout le monde a observé, je veux dire cette triviale corruption du goût en cette partie, corruption si facile à reconnaître dans les écoles ultérieures qui abandonnèrent ce bel arrangement que l'on admire dans les vêtemens antiques et que l'on conserva presque jusqu'à l'époque de Raphaël ? C'est à cette époque que tant d'artistes se laissèrent influencer, soit par les usages ridicules des habits et des tissus bisarres des étoffes de ces tems, soit par le caractère maniéré introduit par quelque maître téméraire, caractère qu'il était si facile d'imiter et auquel nous dûmes ces amas énormes d'étoffes et ces ajustemens barbares que la vue peut à peine supporter.

Je dois dire ici que l'art des plus habiles peintres de nos jours se lie encore en ceci à l'antiquité; et, malgré tout le respect qu'on doit aux Carracci, à Guido Reni, qu'on n'a cessé de louer et d'imiter à cet égard, chacun a pu remarquer combien l'art moderne a obtenu de succès et de considération par cette seule réforme. Enfin on peut affirmer que dans les peintures du moyen âge, il se trouve beaucoup de draperies pouvant nous servir de modèles *i

1 Voyez, entr'autres, les draperies d'une peinture du cimetière de

l4 HISTOIRE DE LA PEINTURE.

H est fort inutile de parler ici des ornemens dans le moyen âge; l'unanimité des opinions sur le goût délicat de ces modèles qui se sont perpétués sans mélange depuis l'antiquité, dispense de cette analyse. Terminons par quelques réflexions sur leur coloris.

Du coloris dans les peintures du moyen âge.

Je m'arrêterai peu au coloris des peintures du moyen âge; je ferai seulement remarquer que la crudité et la discordance des couleurs sont beaucoup moins choquantes, lorsque tout le système de coloris est vif et très-lumineux, comme celui qu'on employait dans ce tems, que, lorsque les couleurs sont sourdes, comme celles qu'on emploie avec l'huile. Cette réflexion pourrait amener une question de coloris qu'il est inutile d'expliquer ici : je mets seulement cette idée en avant pour diminuer l'aversion qu'ont pour les couleurs vives et éclatantes les personnes qui ne prennent pour comparaison que celles de la peinture à huile. On voit de plusieurs peintres de ce tems des ouvrages dans lesquels se font remarquer des tons vrais et délicats, et même cette fusion des couleurs (commissura colorum), qualités qui rappellent les bonnes écoles antiques \

St-Ponlien et de St-Abdon, dans Bosio, tom. i. pag. 385; et une autre du cimetière Saint-Jules, même volume, pag. 354- H s'en trouve même de très-belles dans les ouvrages dePe'rugino, et en un mot dans tous ceux qui furent faits avant la manière de l'e'cole florentine.

1 II faut bien remarquer que la plupart des peintures du moyen âge existantes dans les cabinets, ont bien rarement conserve' leur coloris primitif, vu l'usage où l'on est de les faire revivre par le moyen des vernis. Les ravages ou les décompositions qui peuvent re'sulter de ce moyen employé' indistinctement sur des peintures dont on n'a point auparavant étudié les substances matérielles, seront démontrés au chapitre de la

QUALITÉS DES PEINTURES BU MOYEN AGE. l5

Conclusion.

Je viens de m'attacher à démontrer que les parties principales de la peinture étaient conservées dans le moyen âge, et que, Lien que le dessin eût perdu de sa force et de sa correction, que le clair-obscur fût presqu'cublié, le coloris très-peu cultivé, et l'exécution souvent fort peu recommandable, ce qui leur restait n'en offrait pas moins les qualités les pins difficiles à retrouver parmi des mœurs altérées; qualités grandes et naïves qui constituent le caractère et ki dignité de l'art, et de la perte desquelles les hardiesses des artistes les plus indépendans ne pourront jamais nous dédommager. Je conclus donc de ces différentes observations, que les peintures du moyen âge sont les conservatrices des précieuses doctrines de l'art de l'antiquité; qu'elles ne sont point viciées, et qu'elles ne doivent point être confondues avec quelques ouvrages barbares et maniérés faits lors du quinzième et du seizième siècle dans le nord de l'Europe; qu'elles ont formé nos plus grands peintres, et que ceux-là seuls ont le droit de les négliger, qui bien réellement sont à la hauteur des premiers modèles antiques; en un mot, que les amateurs doivent les observer et les étudier sans prévention et comme des versions faciles, propres à expliquer les idiotismes secrets de la langue de la peinture, langue qu'il n'est point aisé de bien connaître.

peinture encaustique. En géne'ral, il est très-rare de trouver des peintures, soit antiques, soit gothiques, qui soient re'ellement vierges, et qui n'offrent pas quelques alte'rations provenant des restaurations. Quant au clair-obscur dans les peintures de ce temps, voyez ce qui va être dit aux pages a3 et a5.

l6 HISTOIRE DE LA PEINTURE.

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