‹ Traité complet de la peintureChapitre 41 sur 114 · ÉCOLE FLAMANDE. — RUBENS · texte numérisé non relu

ÉCOLE FLAMANDE. — RUBENS

fort admirables, ce serait faillir par une autre prévention. Malgré tout, on ne saurait disconvenir que ce peintre illustre suivit plutôt une manière qu'une marche philosophique. En effet , toujours chanter sur le même ton , toujours entonner la trompette, lorsqu'il s'agit souvent de sentimens paisibles; n'aborder les gens qu'avec un extérieur pompeux et magnifique, plutôt fait pour les étourdir et les intimider, que pour sympathiser avec eux ; étaler constamment les hautes parures du langage, lorsqu'il faut exprimer des choses simples et ingénues, de manière à ne pouvoir plus s'élever, lorsque le sujet exige des efforts plus hardis; c'est, on peut le dire, pécher contre la convenance et méconnaître l'économie, c'est vouloir plutôt se mettre en évidence que rendre la peinture utile et bienfaisante. Un nombre infini de peintres ont été entraînés par la célébrité de ce grand homme et prétendaient lui ressembler; mais, comme les singes de Michel-Ange, ils n'ont été remarqués que par leurs vains efforts et leurs laides parodies, ne pouvant atteindre ni à la force d'organe, ni à l'accent, ni à l'impétuosité du maître. Ceux au contraire qui, sans prétendre imiter Rubens, ont eu le bon esprit de suivre ses principes , sans répéter sa manière, se sont acquis plus de gloire et ont mieux réussi que les plus serviles imitateurs de ce fier coloriste : aussi le sage Vandyck est-il placé immédiatement à côté de son illustre maître, de même que Dianiel de Volterre tient à côté de Michel- Ange le premier rang, laissant loin derrière lui cette foule d'imitateurs qui furent la peste de l'art.

Qui n'a pas vu un grand nombre de tableaux de Rubens? J'en ai admiré plus de quarante à Dusseldorf, plus de cent à Paris, plus de cent en Italie; toutes les villes

de l'Europe en sont remplies, et la Flandre en est comme diaprée \ Je sais fort bien que tous les tableaux attribués à Rubens n'ont souvent rien de ce maître, si ce n'est un coup-d'œil ou un assentiment; car de même qu'un virtuose dans les briilans concerts qu'il donne au public, ne paraît que de tems en tems en personne et laisse ses subalternes bruire, tapager et en donner aux curieux pour leur argent, de même Rubens ne paraît pas tout entier dans ses tableaux, bien que souvent le seul écbo de ses accens soit sonore et tout plein d'énergie. Au reste, quand Rubens sait diriger ses élans, quand il sait rester dans son art, il est souvent admirable. Qu'il est surprenant ce grand coloriste, lorsque tempéré dans sa fougue et inspiré par la nature, il cliercbe à lui ravir ses finesses et ses charmes, lorsqu'il pense à répéter son aspect et sa vie ! Réservé et prudent, il est toujours puissant; attentif et soigneux, il est toujours sûr et hardi. Gherche-t-ii à obtenir la délicatesse, toujours il est franc et résolu. Enfin les couleurs sous ses pinceaux prennent, quand il le veut, de l'ardeur et de la tendresse, de l'éclat et de la suavité; les masses claires brillent et sont saillantes; les bruns sont diaphanes et profonds, et ses larges obscurités ont quelque chose de riche et de magnifique 2.

1 II faut que la facilité de Rubens ait e'té extrême : on croit que les vingt-quatre tableaux de la galerie Luxembourg à Paris, ont e'te' exe'cute's en deux ans. On aurait donc fort bien pu mettre sur son compte l'historiette re'péte'e au sujet de Lucas Giordano, surnommera presto. Un jour on vint avertir ce dernier pour dîner : « Un moment, re'pondit-il, je n'ai » plus que les douze Apôtres à peindre. » On prétend que Rubens, le plus infatigable des peintres, l'Ajax des peintres, comme l'ont appelé quelques-uns, produisit quatre mille tableaux.

2 Un des descendons de Rubens conserve àes lettres écrites en latin

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Rubens eût pu devenir un très-puissant dessinateur, s'il eut suivi un autre chemin et s'il n'eût pas cru que le moven du coloris était le plus efficace de tous ceux de son art. Il semble donc avoir ignoré que c'est le langage du dessin qui produit les plus merveilleux prestiges. Mais ici il faudrait, pour se faire mieux entendre, recourir a la définition et du dessin et du coloris.

Les mouvemens donnés par Rubens à ses figures sont souvent animés, quoiqu'ils n'appartiennent pas toujours à la nature; car la fausse chaleur était souvent son défaut. Il croyait donc devoir dessiner de verve et non de rigueur. Souvent il commence avec justesse l'indication d'un mouvement ; ses lignes, ses plans principaux sont bien préparés ; puis tout-à-coup la série des idées graphiques se perd dans les idées chromatiques, et opérant trop vite, conduisant tout à la fois effet, teintes, anatomie et exécution, il finissait par se débarrasser de toutes les conditions imposées par la nature et par son art, il s'abandonnait à ses fougues, à ses élans, et il enfantait ces tableaux, étonnans, il est vrai, mais que De Piles et autres auront toujours tort d'avoir appelés modèles merveilleux et parfaits. Fallait-il châtier un contour, le conduire dans l'esprit du dessin, c'est-à-dire le rendre conforme à la mécanique, à la myologie, à la perspective, à la vérité enfin ? Rien de tout cela : ce contour devenait un reflet coloré; ces lignes devenaient des teintes, et l'impétueux coloriste allait couchant vivement ses couleurs, écrasant son pin-

par ce peintre, dans lesquelles il dit à propos de certaines couleurs matérielles et pre'cieuses qu'on lui proposait : « Je n'en ai pas besoin, je » viens de rapporter d'Italie les vrais secrets du colons ; je les ai cmprun- » te's à ïiziano et à Paul Vc'roncse. »

ceau, empâtant ses lumières, fouillant les creux par des bruns puissans, mais purs et magiques, et serpentant ses reflets par des liserés de vermillon. Le résultat de tant d'ardeur, au lieu d'offrir la nature dans ses formes, dans ses plans, dans son existence, dans ses délicatesses et son caractère enfin, ce résultat, dis-je, était un ensemble extraordinaire par ses savantes et ses éclatantes enluminures, saillant par ses touches piquantes, imposant par l'arrangement et le tour des figures , offrant partout la science difficile des exagérations optiques, l'énergie facile, l'indépendance, la fierté et la magnificence.

Que dire de ses étoffes, de ses draperies, de ses manteaux, de ses linges ? Rien de plus ingénieux que leurs teintes, rien de plus barbare que leur composition, rien de moins conforme à la beauté que leur choix, leur style et leur caractère, et rien cependant de plus librement , de plus vivement exécuté. Mille amateurs répètent que ses têtes sont expressives et animées ; je n'ajouterai absolument rien sur ce point .* les bonnes gravures, d'après ses œuvres, comparées à celles de Raphaël, en diront plus que tout ce qu'on pourrait en écrire.

Enfin je ne vois dans Rubens que le coloriste , et le coloriste composant avec art, avec enthousiasme, avec pompe, pour faire briller son coloris. Je rapporte son style, son ampleur, le tour de ses objets, ses riches inventions enfin, je rapporte tout, comme lui, à son coloris. Si ses figures sont singulières, sont imposantes, c'est le résultat de sa passion pour un coloris singulier, violent et extraordinaire. Dépouillez Rubens du clairobscur et du coloris, réduisez-le au simple trait; il restera riche, mais sans vraie expression. Otez les oppositions des

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