‹ Traité complet de la peintureChapitre 43 sur 114 · ÉCOLE FLAMANDE. VANDYCK · texte numérisé non relu

ÉCOLE FLAMANDE. VANDYCK

Saintes Femmes est indiquée de pratique, quoiqu'avec ame et onction. Il n'évite point assez îe trivial et les laideurs. Les formes de ses corps, les membres de ses Christs ne sont que les tristes répétitions de ces pauvres figures d'académie dans lesquelles la finesse de la brosse tient lieu d'anatomie, et où la légèreté du contour supplée à la vivacité du dessin. On n'en doit pas dire autant cependant de ses portraits, dont les traits et les mouvemens sont si savamment et si finement saisis.

Quittons Vandyck, en disant que les longs efforts qu'il fit pour acquérir un pinceau facile, expéditif et brillant à la fois, tiennent à un esprit de spéculation qui, en servant sa fortune, nuisit peut-être à l'art. En effet, depuis Vandyck, il n'est plus permis de produire un portrait exécuté avec une brosse négligée, quoique naïve et imitatrice : cette brosse doit être conduite de telle ou telle façon et à la Vandyck, c'est-à-dire qu'elle doit être propre, libre et adroitement maniée. Ainsi c'est l'outil qu'on observe et non l'effet de l'outil, et une foule de peintres se croient obligés, non pas de châtier les formes par des repentirs efficaces (cela pourrait flétrir leur touche) , mais de rendre adroitement des passages qui, bien que travaillés avec dextérité, sont faux, insignifians et sans aucune expression, et de les rendre le plus souvent du premier coup et en improvisant; enfin d'exécuter des têtes, des mains avec la facilité de ces diseurs de riens qui vous débitent si nettement, si aisément et si effrontément leurs sottises.

Que Tiziano, que Raphaël auraient eu pitié de cette recherche, de cette adresse insignifiante et de tous ces efforts de la main, efforts ridicules tant qu'ils sont étrangers à l'imitation et au résultat ! Que Léonard eût méprisé ces

ouvriers qui croient avoir fini un œil, parée qu'ils en ont moelleusement festonné les paupières et qu'ils en ont adroitement touché et les cils et les angles ! Qu'eussent pensé ces grands peintres à la vue de ces prunelles nettement et hardiment tracées, mais hors de perspective; de ces narines à facettes, mais sans ressemblance; de toutes ces jolies teintes franchement accusées, si proprement apposées, mais qui n'expriment point de plans; de toutes ces transitions vagues et légères, mais sans signification, où l'on élude enfin la science et la nature, et qui cependant, aux yeux des prétendus connaisseurs, sont des signes de main de maître et les grands secrets qu'on n'atteint jamais sans génie ?

Je ne rechercherai point à quelle source il faut remonter pour trouver l'origine du gem?e adopté par Teniers. Que son père ait répété ce choix de sujets et ce style d'après Elsheymer ou autres, qu'Adrien Brauwer l'ait même inspiré quelquefois, c'est, selon moi, ce qu'il importe peu de connaître : assez d'écrivains d'ailleurs se sont occupés de ces futilités. Qu'il me suffise donc de dire que Teniers reçut d'abord les doctrines de Rubens que lui transmit son père, élève de ce grand coloriste, et qu'il pénétra ensuite dans les secrets de l'art à l'aide de bons tableaux qu'il sut très -bien comprendre et habilement imiter. Teniers se plaisait donc à faire des tableaux en imitation des maîtres, et ces imitations furent prises souvent pour de véritables originaux ; il fut même en ce genre le plus surprenant des peintres. À tant de facilité et d'aptitude, il joignait une fécondité peu commune; aussi vit-on en peu de tems une foule de tableaux qui préparèrent sa réputation, et, si la fortune d'abord ne vint pas le caresser,

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son mérite pourtant s'étendit bientôt au loin et fixa l'attention des connaisseurs qui tardèrent peu à encourager son talent.

N'y a-t-il point encore, au sujet de ce peintre, quelques opinions à redresser ? Et, si l'on en excepte les personnes très-exercées, ne peut-on pas dire que tout le monde donne trop d'importance aux inventions, à la composition et au genre de sujets adoptés par ce peintre, qui n'est vraiment très-original et très-remarquable que par sa touche et son coloris ? En effet, si l'on cherche à lui opposer quelques peintres hollandais, on verra, par exemple, que Jean Stéen est bien autrement piquant, intéressant et animé que lui dans les scènes vulgaires qu'il se plaisait à représenter; on trouvera dans les figures de Gérard Dow et de Metzu bien plus d'expression, d'intérêt et de vie que dans celles de Teniers. Les naïvetés des villageois et leurs physionomies se font admirer dans plusieurs tableaux hollandais tout autant, et souvent plus, que dans ceux de ce peintre. Quant aux objets de nature morte, aux fruits et aux paysages, il est surpassé par beaucoup de coloristes de cette même école.

Je sais qu'on pourrait citer plusieurs tableaux dans lesquels Teniers composait en artiste doué d'une heureuse imagination ; on rappelera ses Tentations de S* Antoine, ses Fêtes, ses Disputes de Village, etc. ; on objectera qu'il a très-bien exprimé la joie des paysans de Perk et qu'il répéta avec une grande vérité de caractère l'air et l'habitude des Flamands qu'il avait sous les yeux : mais, il faut le redire, ce n'est point là ce qui rend surtout Teniers surprenant et classique. Bien des gens mal informés s'approchent de Teniers, avec un sourire de préventome m. à 12

tion, persuadés qu'il visait toujours au comique et qu'il recherchait constamment le grotesque et le plaisant; ils se trompent. Tâchons donc d'expliquer en quoi consiste son grand mérite.

Le grand secret de Teniers, c'est sa grande connaissance et son grand sentiment de la perspective. Il la possédait à fond, l'appliquant non-seulement aux lignes, mais aux tons, aux teintes et à la touche. Outre ce moyen, le plus puissant de toute la peinture, Teniers entendait l'art de combiner le clair-obscur, et beaucoup mieux encore, selon moi, l'art de combiner les teintes; ici j'entends dire les teintes sous le rapport du choix propre à plaire à la vue. A ces qualités il faut joindre sa résolution, lafranchise, la légèreté et la sécurité de son pinceau.

La précieuse justesse du coup-d'œil, autant vaut dire la pratique exacte de la perspective, lui fît répéter quelquefois avec une finesse remarquable les pantomimes et les mouvemens de ses personnages. Mais, comme le corps humain se meut de tant de manières, et que le choix de ses mouvemens est une étude fort différente de celle de leur imitation, Teniers a parfois négligé ces recherches. Cependant je ne puis oublier l'impression que me fit éprouver un personnage d'un de ses tableaux dont le sujet était le jeu de quilles : ce personnage lançant la boule était représenté dans un mouvement si juste et si fin, qu'il aurait peut-être défié Micon ou Protogène.

Néanmoins combien de fois Teniers n'est-il pas froid et négligé en cette partie ! Combien de figures sans muscles ou avec des muscles dessinés à peu près et estropiés | Combien de jeunes gens, de jeunes filles, d'enfans qui, mal posés sur leurs jambes, sont gauches et inanimés ! Je ,

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