ÉCOLE FLAMANDE. TENIERS
n'en conclus point que ce peintre manqua du génie propre aux belles choses, ou qu'il fut incapable de plus d'excellence ; je pense au contraire qu'il en est de lui comme de tant d'autres, dont les idées n'ont été restreintes que parce que leur éducation dans l'art l'avait été elle-même, et, ce qui le prouve, c'est que quelques tableaux faits par lui en Espagne ou au moins dans le style espagnol », que quelques tableaux, dis-je, de cette nouvelle manière sont exécutés avec infiniment plus de chaleur, de grand goût et d'art même, que ses ouvrages peints dans son style accoutumé. Dans ceux que j'ai vus de ce genre, les figures sont riches et élégantes ; on y voit briller le luxe des châteaux opulens ; ce n'est plus une misérable plume de coq sur un feutre roussi, ce sont de beaux panaches galamment disposés; les robes y sont vraiment de belles parures, les justaucorps des personnages sont richement étoffés et ornés de nœuds éclatans ; les armes mêmes y sont d'un meilleur choix; le tout enfin est plus poétique, plus relevé, beaucoup plus pittoresque.
Les effets dans Teniers sont toujours très-débrouillés ; ils sont aériens, naïfs et légers. Point de ce vaporeux qui n'est que la ressource de certains ignorans ; point de ces ténèbres générales, au milieu desquelles scintille un point aigu de lumière : son grand art, c'est de déguiser l'art, c'est de taire son secret. Au prime abord vous ne remarquez aucun artifice : il semble que le premier venu composerait, disposerait, éclairerait tout aussi bien que lui, tant son système est naturel ; mais si l'on y réfléchit quelque tems, on découvre, malgré son adroite bonhomie,
1 J'ai ouï dire à M. Le Brun, fameux connaisseur dans le commerce de tableaux, que Tcnicrs avait re'sidé en Espagne.
î8o HISTOIRE DE LA PEINTURE.
toutes les causes, tous les calculs, tous les artifices. Toujours sûr du résultat, ou plutôt familier avec le principe de l'unité des clairs et des bruns, familier avec les moyens d'opposition, maître de jeter de la suavité par des objets demi-lumineux, ou de la fermeté par des contrastes trèsressentis, tantôt il place en se jouant un homme vêtu de blanc sur un ciel blanc lui-même, tantôt il place du gris sur du gris, du rouge sur du rouge ; rien ne l'embarrasse et il se divertit, pour ainsi dire, en diversifiant les combinaisons, parce qu'il tient en main le grand principe premier, parce qu'il est certain d'éviter l'effet choquant des masses petites interrompues et discordantes, parce que savant en optique il sait éviter les contresens, les équivoques, tout ce qui peut embarrasser enfin et affaiblir les résultats.
Cepend-ant quelquefois Teniers est aride et un peu plat. Si ses figures se détachent bien sur leur fonds, les formes de ces figures ne saillent pas toujours assez sur ellesmêmes. Enfin il est un peu faible d'effet, et parfois sans suavité et sans charmes. Mais, quand on pense aux bornes de cette peinture à huile, si rebelle, si trompeuse et si engageante; quand on pense que pour être lumineux et aérien, il faut être tranchant par des bruns arides, et que la lumière du jour ne peut être exprimée par les couleurs que l'huile assourdit avec le tems, on n'en admire que plus les ressources optiques de Teniers, et l'on n'ose le critiquer en abordant ses peintures.
Ses teintes sont naïves comme ses effets; elles sont justes, savantes et vraies. Il éloignait un rouge ou un noir, sans le voiler par des gris nébuleux, mais par la seule justesse de la teinte. Cependant on désirerait quel-
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quefois plus de richesse dans ses carnations ,H plus d'air coloré dans ses scènes enfoncées loin dans le tableau; moins de ces rouges et de ces bleus crus et trop semblables au bleu de la palette; mais il ne convient peut-être pas de critiquer ce qui est l'effet ou des matières ou de quelques calculs obligés.
C'est donc sa touche qui est admirable et qui doit servir de leçon à tous les peintres. Elle est ferme sans être sèche, elle est assurée, elle caractérise bien et offre peu de prétention. La netteté de ses idées influe beaucoup sur cette franchise d'exécution; aussi ses copistes sontils forcés de bien méditer, de bien s entendre euxmêmes avant que d'appliquer leur pinceau sur le tableau, lorsqu'ils veulent répéter avec succès ses peintures. Quant à lui, il procédait avec prestesse et célérité; il ne peignait pas, il écrivait ses pensées : son travail n'était pas une œuvre d'application, c'était un souffle, une création. Ce travail savant est donc d'une légèreté sans pareille, et (que ses imitateurs retiennent bien ceci) il ne s'y trouve pas un seul point inutile.