ECOLE DE POUSSIN
O'il est permis d'être admirateur exalté du génie d'un artiste, c'est assurément de celui de Poussin. Les productions de ce grand peintre peuvent causer et justifier le plus ardent enthousiasme. Jamais Poussin ne vit dans son art un métier. La peinture, selon lui, était un moyen d'intéresser les hommes en les rendant meilleurs. Aussi dirigeait-il sans cesse vers ce but toutes ses pensées, tous ses efforts. Seul au milieu des erreurs, il sut ouvrir aux écoles de son tems une route toute nouvelle. Aussi chacun de ses tableaux est-il un tribut d'hommage offert à la peinture.
Je ne m'efforcerai point, soit de placer Poussin au même rang que Raphaël, soit d'opposer ses productions tranquilles et philosophiques à tant de tableaux sortis bruyamment des académies; ces parallèles assez embarrassans sont ordinairement sans succès, et ne modifient d'ailleurs l'opinion de personne. Mais j'oserai dire que Poussin est le seul parmi les modernes, qui décorant la peinture de ses véritables ornemens, l'ait fait asseoir de nouveau sur le même trône que la poésie, l'ait parée des mêmes couronnes, et lui ait restitué les titres glorieux dont elle jouissait lors des beaux temps de la Grèce.
Ce fut après avoir observé les travaux de Poussin qua les savans, les poètes, les gens de goût enfin ne pensé-
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rent plus que la peinture fût une muse subalterne, sans éloquence et sans autorité : la puissance de ses images au contraire lui soumit de toutes parts de nombreux admirateurs. Ce serait une tâche longue et difficile que d'analyser tout le mérite d'un aussi grand artiste, que de mettre en leur vrai jour tant d'éminentes qualités. Je tâcherai donc de faire envisager seulement ce maître célèbre sous le point qui le différencie des autres peintres fameux, et d'indiquer en quoi il s'est rapproché des anciens en s'éloignant des modernes.
On peut avancer que jusqu'à l'âge de trente ans, Poussin ne nous fait voir en lui qu'un élève de Vouet, qu'un artiste dépendant de l'école française, et enchaîné par les manières de son tems. Cependant la force de ses pensées et l'élévation de ses conceptions le faisaient remarquer dès ce tems, et le distinguaient de la foule. On pressentait déjà tout ce que Poussin était capable de faire, s'il devenait indépendant, et s'il restait vraiment lui-même. En effet, aussitôt que ce grand génie transporté en Italie, eût, comme dans un autre élément, senti des forces nouvelles se développer en lui; aussitôt qu'une sympathie bienfaisante eut fait épanouir son ame et permis l'essor à ses pensées; lorsqu'au sein de Rome Poussin trouva de vrais amis dans les hommes de l'antiquité dont il ne cessait de suivre les conseils, des protecteurs désintéressés dans les chefs-d'œuvre grecs ou romains qu'il interrogeait avec constance, alors ce peintre modeste et studieux retrouva son génie et en aperçut tous les moyens.
Dégagé des préjugés de son école natale, ne sentant plus peser ces chaînes que lui imposaient des ignorans prétentieux, il força à la lin ces mêmes despotes à recon-
naître son talent. En vain les offres et les faveurs mêmes de son roi l'appelaient au milieu de sa patrie, comme des voix enchanteresses. Il céda un moment, il est vrai, il reparut en France au milieu de ses rivaux. Mais bientôt forcé par les dégoûts, fatigué par le spectacle des viles intrigues, excédé par ces mille et mille petites considérations qui, comme les assaillans de Gulliver, eussent fini, malgré leur faiblesse, par enchaîner un géant, il s'échappa enfin de sa patrie et vola de nouveau à Rome, résolu de s'y fixer pour toujours. Il faut donc ne considérer Poussin qu'àPiome, et ne voir en lui qu'un artiste indépendant, essentiellement philosophe, et n'appartenant à aucune école, à aucune académie, à aucune secte en particulier.
Les Grecs firent souvent des tableaux exceliens par l'excellence d'une figure : la science que leur procurait une vraie éducation artistique, la direction de leurs travaux, les exercices exclusivement destinés à l'étude de l'homme physique et moral, les avaient rendus propres à exceller ainsi parla représentation d'une ou de deux figures; mais Poussin n'était point élevé à de semblables écoles. Se trouvant à Piome, hors déjà de la première jeunesse, et ayant dès-lors donné une direction déterminée à ses moyens, il ne pouvait plus se résoudre à tout désaprendre,pour retourner à une instruction qui, dans son siècle surtout, eût été peut-être pour lui impossible. Il imagina donc non de rendre ses figures parfaites isolément, mais de rendre parfaites les combinaisons de plusieurs figures réunies. Son sujet était dans un tout complexe, et non dans une seule partie de ce tout. Il intéressa, il toucha, il transporta par l'effet poétique, savant et ingénieux du nombre, et non par des perfections individuelles, en sorte qu'avec
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d'autres moyens que ceux des Grecs, il semble être parvenu aux mêmes fins. De même que la tragédie nous émeut par les combinaisons d'un certain nombre d'acteurs, et ne serait pas plus puissante si elle n'en offrait qu'un seul excellent, de même les actions peintes par Poussin sont plutôt fortes par les rapports qu'offrent entr'eux tous les acteurs réunis, que par la perfection d'un seul en particulier. Cependant toujours il conserve le grand secret des anciens, celui de produire beaucoup avec peu. Enfin, si Poussin n'est point le Protogène des Grecs, il serait peut-être leur Thiinante. Il ne savait pas châtier, comme les Grecs, une figure, ni renfermer en un seul corps tous les ressorts d'un poème,* mais châtiant toutes ses compositions, il parvenait aux mêmes fins de l'art par une autre voie.
On a trouvé qu'aucunes peintures modernes n'avaient plus l'air antique que les peintures de Poussin ; cela peut être dit jusqu'à un certain point d'un grand nombre de ses ouvrages : mais ceux qui ont avancé cette comparaison avaient- ils eux-mêmes une idée bien exacte du style, du goût et de l'excellence de la peinture des Grecs ?
Il reste donc à savoir si Poussin a été aussi heureux que les anciens, dans le style, dans les draperies, dans les caractères, dans l'aspect et dans la beauté. Ce grand artiste ne se ressent-il pas toujours des idées du Nord et de la barbarie des ateliers ? De ce qu'il a fait un pas immense, de ce qu'il a recherché les mœurs antiques, s'en suit-il qu'il les ait en tout adoptées et caractérisées parfaitement? Et ses coiffures, ses tuniques, ses manteaux, toutes ses poses sont-elles absolument selon les mœurs des personnages ? Je sais que c'est être bien exigeant que de tome m. i5
1 g4 HISTOIRE DE LA PEINTURE.
mettre tant de sévérité dans les comparaisons ; c'est presque vouloir que Fénélon soit un Homère, ou Voltaire un Hérodote et un Euripide. Mais il ne s'agit pas exclusivement ici de Poussin, il s'agit de l'art et de sa théorie.
Poussin excella, selon moi, dans l'invention, et ses inventions sont si essentiellement pittoresques, que, quand même il les eût réalisées avec des figures moins expressives, ses sujets fussent toujours restés ingénieux et intéressans. Son Déluge, sa Peste, sa Manne, etc., etc. sont des sujets essentiellement pittoresques, c'est-à-dire, rendus très-pittoresques par son génie.
Une autre qualité toute particulière à Poussin, c'est qu'il cherchait le mode et qu'il n'en sortait jamais; c'est par là surtout qu'il atteignit aux caractères, en sorte que le style du tout et le style des figures étaient toujours exprimés dans ce mode une fois adopté. Indépendamment de ce mérite, il eut une force de pantomime tout à fait remarquable. Il dessinait très-bien les ensemble des mouvemens et il exprimait par un savant pinceau et avec un accent plein de nerf tous les objets en perspective, possédant cette science à un haut degré '.
Ceux qui veulent tout vanter en ce grand peintre ont dit qu'il dessinait les antiques avec application, afin d'étudier leurs proportions et leur beauté : je crois qu'il n'en est rien. Il en prenait les gestes , le costume et le
1 Les lumières de Desargues et d'Abraham Bosse avec lesquels Poussin correspondait, ne contribuèrent pas peu à perfectionner en lui cette science qu'il étudia d'abord dans les livres d'Ozanam et dans d'autres que lui offrait la bibliothèque du cardinal Barbe'rini, son protecteur. Il se perfectionna dans la perspective depuis qu'il conïera avec ces deux savans, tous dévoue's, pour ainsi dire, à cette science.