ECOLE ESPAGNOLE
JLi'ÉcoLE espagnole a peu occupé les écrivains, parce que les cabinets de l'Europe n'ont recueilli qu'un fort petit nombre de ses peintures ; mais la principale cause
du silence des biographes sur cette école provient probablement de ce que son caractère général est plutôt un caractère d'imitation qu'un caractère original et particulier. En effet, il paraît que les principaux modèles qui ont guidé les artistes espagnols sont les chefs des écoles vénitienne, lombarde et flamande; car dans Vélasquez, Murillo, Coello, Navarrete dit el Mudo, on retrouve si distinctement Paul Véronèse , Tiziano , Vandyck, etc. que l'on croirait que ces peintres espagnols sont nés à Venise, en Flandre, en Hollande, etc. Le séjour de Tiziano à Madrid, sous Charles-Quint, n'a pas peu contribué à déterminer cette préférence, et celui qu'y fit plus tardRubens, sous Philippe IV, causa aussi ce mélange de teintes flamandes qu'on remarque souvent dans les ouvrages de l'école espagnole.
Mengs pense aussi que le goût florentin se fait sentir dans cette école, parce qu'un grand nombre de peintres florentins passèrent en Espagne; mais, ajoute-t-il, l'austérité sombre qui résulta de ce goût, ne dura que jusqu'à Rubens. Il paraît au surplus que le silence des écrivains sur l'école espagnole est fort injuste, puisqu'elle a produit des artistes infiniment habiles et doués à un degré éminent du génie de la peinture. Les vrais connaisseurs qui ont pu les admirer, s'accordent à dire qu'on doit les assimiler en tout aux artistes célèbres qui ont illustré l'Italie. Le premier peintre qui ait porté, dit -on, les grands principes des arts en Espagne, est Alphonse Berruguste de l'école de Michel-Ange. Il mourut à Madrid en i548, et eut pour contemporain Gaspard Beccéra , peintre , sculpteur et architecte, élève aussi de Michel-Ange et qui avait travaillé à Rome sous ce grand artiste florentin.
ÉCOLE ESPAGNOLE. 2o5
Beccéra naquit en 1020. Le divin Morales florissait en i5o6.
Je n'entreprendrai point de donner une idée complète de l'école espagnole. Je crois pouvoir avancer, d'après les tableaux que j'ai pu observer, que les artistes de cette école ont un goût pittoresque tendant au grand, au sublime, à l'expressif et au naturel. Ils égalent et Tintoretto et Rubens dans la partie du pittoresque, et il y a même quelque chose de plus noble et de plus décent, peut-être même de plus indépendant, dans leurs conceptions que dans celles de ces maîtres dont la fougue est associée si souvent à un accent barbare et trivial à la fois. Les beaux portraits de Vélasquez sont vivans, d'une grande dignité, d'un effet bien imposant, et d'ailleurs pleins d'harmonie.
Mais s'il s'agit de l'école espagnole, sous le rapport des formes humaines et sous celui de la beauté, on est surpris que des peintres qui vivaient sous un si beau climat, et qui avaient sous les yeux des modèles aussi convenables à la sculpture et à la peinture, aient pu être aussi indifférens sur la pauvreté et la laideur du nu dans leurs ouvrages. Murillo,ce grand coloriste, n'est pas le moins commun de tous en cette partie. Ce peintre semble n'avoir choisi que ce que les modèles ont de plus ignoble. Il faut au surplus se rappeler que le manque de beauté dans le nu fut le défaut de presque toute l'Europe artistique. Mengs semble vouloir faire aux peintres espagnols le même reproche, et il leur propose pour remède l'anatomie et les modèles grecs. On peut croire en effet que si en Espagne les institutions propres à diriger l'art de la peinture et de la sculpture eussent été excellentes, ce pays eût produit des
*>o6 HISTOIRE DE LA PEINTÏÏRE.
artistes qui ne l'eussent cédé en rien à tout ce que l'Italie antique et moderne a pu elle-même faire admirer.
L'école espagnole sert à prouver une vérité qu'on a souvent contestée, c'est qu'il peut exister une autre peinture que celle de Vandyck, de Tiziano, de Rubens, etc., et qu'un peintre habile et sans préjugés pourra dans tous les tems faire voir des nouveautés merveilleuses, si, comprenant bien les principes qui ont éclairé ces mêmes maîtres, il suit d'ailleurs son génie particulier et s'attache au goût simple et vrai de l'antiquité.
Que manque-t-il donc aux premiers peintres espagnols ? Cette connaissance du beau dans les formes humaines, dans les draperies et dans la disposition des lignes. Car le beau dans le clair-obscur et dans le coloris est porté à un très-haut degré dans leurs peintures. C'est le style général, le caractère, la philosophie, c'est l'art antique qui manque à l'école espagnole , comme à toutes les autres écoles modernes. Quant à l'inspiration, à l'imagination, à la verve, il n'est peut-être pas un seul tableau espagnol qui n'offre ces qualités. Dans leur coloris, dans leur clairobscur, ils sont pleins d'enthousiasme et de génie, s'appuyant toujours sur la science fondamentale de la perspective. Murillo est extraordinaire par son coloris et son expression, excellent dans le clair-obscur de ses tableaux; franc et naïf, il peint de verve, étant ferme dans ses résolutions. Ce peintre fameux se plaît à cacher l'art, et chacun en voyant la simplicité de son pinceau croit qu'il est facile d'approcher de son talent. Murillo, dans ses beaux ouvrages, est noble, vrai d'idées, simple d'exécution, poète et imitateur savant. Il est toujours inspiré et toujours sans affectation. Quel grand peintre, s'il eût été
instruit par les Grecs, et combien il rend insupportables tous les peintres à systèmes académisés !
On serait donc tenté de regarder l'école espagnole comme une prolongation des écoles d'Italie. Cependant, s'il est vrai qu'elle ne fit que suivre cette dernière, quant au dessin et à la hauteur des caractères, il faut avouer qu'elle ne le lui cède, ni pour l'inspiration et l'enthousiasme, ni pour le coloris, ni pour le clair -obscur. Un seul tableau expliquerait ce que j'avance, c'est celui que Fr. Zurbaran, qui florissait au commencement du 17e siècle, exécuta pour le grand autel de l'église du collège de S^Thomas à Séville. Jamais aucun peintre de l'école de Venise ou de Bologne n'a produit une combinaison pittoresque aussi hardie, aussi ingénieuse, aussi poétique et imposante à la fois.