‹ Traité complet de la peintureChapitre 50 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

JLj'école anglaise est récente. Elle n'est point antérieure à l'année 1768, époque où l'académie de Londres fut instituée par le roi ; au moins ne cite-t-on que très-peu de peintres célèbres de ce pays avant ce tems, si toutefois on ne veut pas rechercher ceux qui purent y briller dans les âges primitifs de la peinture.

Les Anglais, avant l'institution de leur académie, étaient riches en collections de tableaux de toutes les écoles; mais ils en rapportèrent du dehors un bien plus grand nombre, depuis que l'état des arts fut chez eux régularisé

et que l'on y vit fleurir une école. Non -seulement le choix de ces tableaux fut bon, mais on les étudia mieux qu'on ne le fit assez généralement ailleurs, où ils sont plus communs. Cet examen réfléchi des ouvrages classiques en peinture contribua à donner à l'école anglaise des idées grandes et fixes sur l'art de la peinture. Mais comme ces modèles ne fournissent point, même en les réunissant tous, les types de la perfection, les Anglais, comme les autres peuples, ont encore beaucoup à apprendre, et sont réduits à trouver seuls ce qui manque dans tous ces prétendus chefs-d'œuvre.

De là certaines idées hasardées sur le style; de là l'ignorance de la théorie du beau, ainsi que de la philosophie du dessin. Cependant les mœurs des Anglais étant plus philosophiques que celles d'aucun autre peuple, et les hommes de ce pays aimant à se rendre compte de tout, il est arrivé à la fin que les artistes ont volontiers rejeté le mauvais goût académique dominant dans les types pittoresques des écoles italiennes, et qu'ils ont cherché une épuration quelconque. Mais les types antiques pouvaient seuls produire la réforme et fixer les améliorations. Or, dans quel pays ont été communs jusqu'ici les monumens grecs? Où vit -on abondamment de grands exemples antiques, si ce n'est à Rome? Les Anglais furent donc étrangers au style grec. Leurs élèves envoyés à Rome rapportèrent, il est vrai, des idées justes et des types de perfectionnement; mais ce fut surtout chez les sculpteurs que se concentra cette épuration.

Qu'arriva-t-il donc? Les peintres, en se refusant au style des Carracci, des Jules -Romain, etc. se jetèrent dans un certain goût plus simple, plus naturel, mais aussi

trop libre et trop peu châtié. Les grandes idées de Michel Ange séduisirent des artistes de génie, et l'on imita parfois Michel - Ange. Les grands modèles de clair-obscur firent de nombreux partisans, et Ton vit de bonnes imitations des effets favoris de quelques anciens maîtres en ce genre. Toutefois ces tentatives ne produisirent point un résultat satisfaisant et complet. D'où venait cet état de l'art ? Du manque de principe premier, de l'absence du dessin. On voulut suivre Michel-Ange, mais on ne put en faire que des parodies froides, parce qu'on manquait des études qu'avait faites cet habile dessinateur. On renonça à suivre Raphaël par la même raison. On se jeta donc dans le clair-obscur, partie facile à pratiquer une fois qu'on l'a comprise. Mais ni le clair-obscur, ni le coloris, ni le grandiose ne constitue point l'art dans son intégrité. L'école anglaise fut donc vacillante, quoique grave et raisonnable; faible d'aspect, malgré l'extérieur imposant de ses productions. Si dans cet état dechoses on eût déterminé les esprits vers la partie du dessin, si l'on eût institué des écoles riches en modèles nus et en empreintes choisies d'après l'antique, l'école anglaise eût fait des progrès surprenans ; mais il arriva tout le contraire : le prétendu succès provenant de l'aspect imposant et même pittoresque qui résultait de l'étude du clair-obscur, fascina tellement les yeux, qu'on négligea tout, pour se distinguer par ce moyen.

Josiïé Reynolds, très-habile peintre et aussi habile écrivain, avait donné, dans ses excellens discours, la clé du clair-obscur; il en avait mis au jour l'importance et en avait éclairci les difficultés. Ces écrits furent d'un puissant secours, et depuis ce maître tous les tableaux antome m. i4

glais tendirent à l'effet, et offrirent un aspect piquant et fort imposant, quoique l'art n'y fût pas assez déguisé, ce qui est l'effet de la théorie incomplète de Reynolds. Elle finit donc par dégénérer en recette et par produire la monotonie. Les Justes observations de Reynolds sur d'autres points de la théorie maintinrent aussi les élèves dans une certaine convenance et dans des limites qu'ils n'osèrent point outrepasser ; mais tout cela ne constitue point une école proprement dite. Les Anglais, fussent-ils aussi heureusement nés que les Grecs, verront toujours leur peinture stationnaire, tant que la partie du dessin ne sera pas l'étude dominante, l'étude par excellence et le moyen de prédilection; tant que le travail dans cette partie de l'art ne deviendra pas actif, opiniâtre, profond, méthodique, et ne sera pas rigoureusement suivi.

Les peintres de portraits en Angleterre, indiquent souvent fort bien les mœurs, parce qu'ils sentent et qu'ils réfléchissent; mais, faute de dessin, ils ne font qu'effleurer cette belle partie de l'art, et quoiqu'ils soient sensibles et philosophes, leurs images n'en sont pas moins faibles et ne rendent point l'énergie de la nature, ni même les sentimens dont ils sont eux-mêmes animés.

En Angleterre, les peintres peuvent être très-bien servis par leurs modèles : le sang est beau dans ce pays, les traits généralement réguliers. Les femmes surtout y ont un caractère de décence qui rend leurs physionomies trèspittoresques ; la grâce qu'elles font voir est sans apprêt, et leur air de douceur est sans monotonie; leurs traits expriment d'ailleurs la réserve et la finesse. Enfin, malgré les idées qui semblent exclusivement commerçantes, cette nation, peut produire de très-habiles artistes, si elle s'é-

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claire sur le but des arts, sur leur vrai caractère et sur les moyens classiques de les faire briller parmi eux.

Ce qui a manqué jusqu'ici aux Anglais en moyens d'études et en modèles , ils viennent d'en jouir heureusement. Les marbres dont lord Elgin a enrichi le Musée britannique, doivent produire une révolution dans l'école anglaise, ainsi que dans toutes les écoles de l'Europe. Phidias offre ses leçons à la Grande-Bretagne, après les avoir offertes à Athènes et à Rome. Le génie d'un tel maître ne sera pas interrogé en vain. Si le soleil dissipe les vapeurs, réjouit et purifie toute la nature, l'éclat de Phidias ne doit-il pas dissiper toutes les manières académiques , romantiques et fantastiques, éclairer pour toujours de sa douce et vive lumière la peinture et la vivifier de son feu tout divin?

Si je ne fais mention ici d'aucun de ces noms d'artistes qui sont chers aux Anglais, c'est que leurs ouvrages ne sont point encore assez répandus ni classés dans les cabinets de l'Europe : je suis loin de leur contester l'estime qu'ils méritent.

Forcé de me borner dans les réflexions, et restreint à parler seulement de l'art de la peinture, il ne convient pas que je considère le nombre toujours croissant des habiles graveurs de l'Angleterre, bien que d'après le grand savoir et le sentiment qui domine dans leurs estampes, on doive conclure favorablement au sujet des peintres de ce pays. En effet, on ne saurait admirer un Woulett, par exemple, sans lui faire partager la couronne de Claude Lorrain. Enfin, s'il s'agissait de faire remarquer toute l'aptitude des artistes anglais, pourrait-on oublier de citer leur Hogarth, ainsi que leurs meilleurs dessinateurs de

caricatures, genre dans lequel on n'a pu jusqu'ici que les copier sans les imiter? Disons donc, au sujet de cette école naissante, <{ue ses artistes ont déjà fourni de grandes leçons, et que l'Angleterre est capable d'offrir à l'Europe de très-savans et de très-intéressans modèles.

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