COMMENT ON DOIT DÉFINIR L ART DE LA PEINTURE
avec le but, croient faire un bon tableau à force de bien représenter des parties ! Si donc bien peindre, bien dessiner, bien représenter, n'est que le moyen, et si le but est de toucher l'ame, de l'élever et de la perfectionner par l'effet de l'harmonie ou de la beauté, combien de peintres célèbres parmi les modernes ne sont-ils pas par cette définition déplacés du rang où tant de juges peu éclairés les avaient élevés !
Quoique notre définition semble assez claire par ellemême, il est bon de l'accompagner de certains raisonnemens propres à la garantir de la confusion que pourraient lui apporter les critiques qui, par les mots mal entendus de convenance, de vérité, de nature, d'imitation et de beauté, etc. laisseraient toujours de l'incertitude dans l'esprit sur ce point important. Ces raisonnemens ne seront donc pas de trop, l'expérience démontrant assez que toutes les discussions sur la peinture sont interminables, quand on ne s'entend pas avant tout sur l'essence et la véritable définition de cet art.
En réduisant, comme on le fait presque toujours, la définition de la peinture à l'imitation de la nature, il resterait à s'entendre sur ce qu'on appelle assez vaguement la nature, et à expliquer si l'on doit donner le nom de nature à ce qui n'est souvent, malgré le choix qu'on a pu faire, qu'un résultat individuel, et qui n'offre jamais un tout véritablement complet dans son espèce ; il resterait à décider si le peintre est autorisé, au lieu de représenter la nature avec ses caractères essentiels , propres et généraux, à ne communiquer aux yeux et à l'esprit que des images individuelles, imparfaites, c'est-à-dire d'individus souvent faux par rapport à leur espèce et à leur des-
tination ou par rapport à la nature en général. La nature est le modèle : oui ,• mais tout individu ne représente pas la nature dans telle ou telle espèce, tout modèle n'est pas le complément de cette espèce. (Au chap. 20 1 des Différentes natures et à, celui de la Beauté, du Dessin 217, je m'étendrai sur les questions relatives à l'individuel et au collectif.) On peut, on doit donc ne regarder ces individus que comme des données incomplètes plus ou moins propres à mettre le peintre sur la voie, pour qu'il puisse saisir et exprimer la nature , et on ne doit pas regarder ces modèles individuels comme des types qu'il faille admettre dans l'imitation, mais bien comme des êtres indicateurs qu'il faut savoir comprendre, corriger, remettre^ en ordre et habilement réintégrer dans cette imitation..
On aperçoit ici combien il importe de s'expliquer, si on convient de dire que l'art de la peinture est l'art d'imiter la nature. Au reste ni l'une ni l'autre des deux propositions contenues dans cette définition ne paraît juste , car qui dit imiter, semble dire répéter exactement et précisément les objets quelconques exposés sous le sens de la vue, et qui dit la nature, semble entendre et ses écarts individuels et ses productions défectueuses contraires même à son harmonie et à ses fins ; en sorte que par individus modèles on semble dire les productions individuelles de la nature telles que nous les offre avec leurs imperfections le hasard et non la nature dans son complément, dans son intégrité parfaite et sa pureté primordiale. Qui ne prévoit pas dans quelle obscurité pourrait nous jeter ici l'inexactitude du langage ? Imiter ce qui n'est qu'individuel, je veux dire copier (on sentira aisément qu'il convient mieux de dire représenter), c'est donc la partie méca-
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nique de l'art; imiter les caractères essentiels, complets, admirables et toujours choisis de la nature, voilà le complément sublime de l'art. Représenter n'est que le technique, n'est que le métier; sentir, connaître, embellir, combiner les objets, c'est l'art libéral. Cette distinction peut donc faire dire encore que la beauté est l'ame de la peinture, et que la représentation n'en est que le corps. Mais disons mieux : la beauté est le but de la peinture , l'imitation n'en est que le moyen.
Il faut convenir que lorsque le peiutre a long-tems choisi, long-tems combiné, composé et imaginé, ce n'est au total que la nature qu'il a recherchée et qu'il a rencontrée, puisque tout ce qui ne serait pas naturel dans son ouvrage blesserait les yeux et l'esprit. Cela est vrai ,• mais le choix qui l'éloigné de l'individuel, pour le rapprocher du collectif, ne produit-il pas lui-même en partie la beauté ? Et cette vérité dans l'espèce et dans les caractères de l'espèce , vérité ou choix si bien exprimé et si puissamment représenté dans le tableau, cette vérité, dis-je, ou cette unité n'est-elle pas elle-même l'harmonie ou la beauté optique et la convenance, n'est-elle pas quelque chose de plus que la simple imitation de la nature ? Ainsi la peinture est l'art de représenter les beautés de la nature. Si l'on persiste à définir la peinture en disant seulement qu'elle est l'art d'imiter la nature, ajoutons alors la nature collective et non telle qu'elle se montre le plus ordinairement chez les divers individus ; la nature telle qu'elle se présenterait aux yeux ou à l'esprit, si tous les élémens qui en constituent le caractère un et dominant étaient véritablement réunis par la plus merveilleuse combinaison; la belle nature enfin, ainsi qu'on l'a appelée quelque-
fois, ou le beau idéal, si Ton tient absolument à cette expression, qu'il faudrait rejeter, parce qu'elle est équivoque.
D'après cela , l'extension qu'on donnerait aux mots vérité ou nature, ne servirait qu'à embrouiller et à rendre interminable la discussion. Je conviens donc qu'on peut appeler vérité une partie de la beauté -, puisque, pour faire beau, il faut faire en sorte que les objets soient facilement et vraiment perceptibles : c'est ainsi, par exemple, que la force du clair- obscur, les oppositions, les largesmasses, tout ce qui débrouille et simplifie, quel'unitémême qui constitue la beauté dans le choix du clair -obscur eV de la disposition (telle que l'unité de brun et de clair, l'unité de couleurs et de lignes, etc.), que tout cela, disje, semble si bien se lier à ce qu'on appelle nature et vérité/qu'on est tenté de n'employer que ce dernier mot> dans la définition de l'ait. Cependant la convenance, le choix approprié au sujet, la^réunion d'un tout non-seule^ ment possible et vraisemblable, mais de plus harmonieux et excellent, appellera-t-on encore cela de la vérité ? Non, je le répète, ce serait donner trop d'extension aux termes et se rendre inintelligible.
Supposons une tête laide, imitée sous le rapport du dessin et du coloris avec la plus grande justesse de représentation dont la peinture soit susceptible : personne n'osera soutenir que cette peinture n'est pas belle. En effet, qui ne l'admirera pas , qui n'offrira pas un grand prix pour acquérir une telle production? Et cependant, malgré cette vie et cette illusion, on sera autorisé* si d'ailleurs l'artiste a négligé la beauté ou le choix du clair-obscur, s'il a négligé, par exemple, l'harmonie pittoresque entre la couleur de cette tête et celle du fond, si même, quant
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aux lignes, les rapports entre le buste et cette tête sont hors des règles du beau, si d'ailleurs le caractère en est trivial, on sera autorisé, dis-je, à ne point regarder ce tableau comme une production complète de l'art noble et libéral de la peinture, art qui ne doit jamais offrir la justesse de représentation sans qu'elle soit alliée ou appliquée à la heauté. Ce n'est pas que cette peinture ne pût être parfaite, si elle représentait l'objet avec toute la beauté d'art dont il est seulement en lui-même susceptible. Mais ici je suppose que l'artiste ne s'est même pas élevé à la beauté possible et indispensable de l'art. C'est en vain qu'à l'aide de l'équivoque des mots on soutiendra qu'un tel ouvrage est beau, qu'il y a toujours assez de beauté dans la nature aussi vivement représentée; tous ces raisonnemens, toutes ces exclamations arrachées à la surprise et à l'admiration pour l'art et pour l'artiste (car il est évident qu'on veut plutôt parler de la beauté de représentation que de la beauté de l'objet choisi et imité), n'empêcheront pas que ce morceau n'offre qu'une moitié ou une partie de l'art, qu'il n'en soit qu'une production incomplète, et que l'on ne doive, rigoureusement parlant, l'appeler une représentation extrêmement vraie, mais sans art, d'un objet et d'un spectacle lui-même sans beauté.
Cette rigueur dans le raisonnement ne conduit à aucune conséquence fâcheuse en théorie, puisque ce n'est pas dire que la beauté soit l'art tout entier sans la vérité de représentation. Mais soutenir que l'art est complet et qu'un morceau de peinture est parfait par cela seul qu'il offre la vérité de représentation, soutenir que la nature individuelle bien imitée et sans combinaisons d'art offre toujours assez de beauté, comme si jamais un
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tableau pouvait être assimilé à une réalité, c'est se jeter dans des conséquences très-préjudiciables à la justesse de la définition de l'art.
Ainsi en résultat, ce que notre doctrine appliquée à la définition de la peinture pourrait présenter de paradoxal doit se dissiper si l'on résout les deux questions suivantes : i° Qu'est-ce qu'imiter? 2° Qu'est-ce qu'on entend par la nature qu'il convient d'imiter ou par beautés de la nature ? Ces deux questions feront l'objet des deux chapitres suivans»