‹ Traité complet de la peintureChapitre 54 sur 114 · DE CE QU'ON DOIT ENTENDRE PAR IMITATION · texte numérisé non relu

DE CE QU'ON DOIT ENTENDRE PAR IMITATION

Si donc par imiter on entend répéter fidèlement tous les caractères de l'apparence des objets individuels quelconques et même défectueux, il est évident qu'imiter pris dans celte acception n'est qu'une partie de l'art, puisque ce n'est qu'une représentation complète des objets quelconques, mais non une imitation complète de la nature* choisie généralement et parfaite elle-même. Si dans l'autre cas, par imiter on entend saisir et exprimer dans l'art les caractères essentiels aux objets modèles, sans répéter les caractères inutiles, invraisemblables et contraires qu'ils peuvent présenter à celui qui imite; si encore par imiter on entend fortifier des caractères essentiels qui sont seulement indiqués dans les modèles, rétablir l'ordre et l'unité dans les individus et retrouver enfin par cette imitation raisonnée l'esprit, l'intention générale et l'harmonie de la nature; et si de plus on ne choisit que ce qui est conforme au beau dans l'art imitateur , il est évident qu'une aussi savante imitation suffit, et qu'on peut dire dans ce cas que la peinture est l'art d'imiter la nature. Mais est-ce la réunion de tant de choses que l'on comprend ordinairement par le mot imitation ?

Maintenant que nous nous entendons déjà sur les mots imiter et imitation, représenter et représentation, examinons jusqu'où cette imitation ou, pour mieux dire, cette représentation doit être portée dans l'art libéral de la peinture. Bientôt, lorsqu'il faudra parler de l'illusion à propos des limites de l'art, j'aurai occasion de traiter encore cette question. Ainsi il s'agit de prouver qu'il faut représenter avec vérité ( peu de personnes nieront cette proposition), qu'il faut, dis-je, représenter avec justesse, c'est-à-dire répéter avec fidélité et exactitude l'apparence

des objets qu'on emprunte à la nature. Sans cette condition , il n'y aurait pas de plaisir pour le spectateur, et les idées du peintre seraient sans résultat. « On veut, dit Le Batteux, » nous montrer l'excellent, le parfait; mais on le manque » et on nous laisse avec des regrets : j'allais jouir d'un beau » songe, un trait mal rendu m'éveille et me ravit mon » bonheur. » Enfin la vérité de représentation des objets sur le tableau correspond à l'existence des mêmes objets dans la nature. Il ne faut pas nous les promettre, il faut nous les montrer ; il ne faut pas les indiquer faussement et grossièrement ébauchés, il faut nous les faire voir réellement et leur donner l'existence; il faut imiter par une perspective juste, par un clair-obscur exact, par un coloris tout-à-fait correct, par une touche, pour ainsi dire, mathématique; il faut donner l'idée des objets par un effet optique, absolument précis et de plus vraisemblable. En effet, si l'illusion n'est pas le but de l'art, si la faiblesse des moyens de l'art est contraire à l'illusion, l'imitation vraie n'en est pas moins le moyen, la condition indispensable, la condition qui le constitue art. Enfin l'idée d'une représentation inexacte est incompatible avec l'idée d'une belle image ou d'un beau tableau, et sans similitude point de résultat.

Il est vrai que les objels les plus susceptibles d'illusion dans la représentation sont souvent les moins relevés et les moins importans quant à l'art, et que l'excellence et la difficulté de la peinture résident surtout dans les parties qui sont le moins susceptibles d'illusion; mais cette observation toute j uste qu'elle est, et bien qu'elle signale les limites de l'art, ne doit en rien diminuer notre affection pour la justesse de représentation.

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