‹ Traité complet de la peintureChapitre 58 sur 114 · DE CE QU'ON DOIT ENTENDRE PAR BEAUTÉS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE CE QU'ON DOIT ENTENDRE PAR BEAUTÉS DE LA NATURE

J e vais tâcher de faire comprendre maintenant non pas en quoi consiste la beauté, ce n'est pas ici le lieu, mais

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ce qu'on doit entendre en peinture par beautés de la nature. Empruntons les préceptes prescrits pour la poésie.

Aristole a dit dans sa Poétique, cliap. 6 : « La tragédie » n'agit point pour imiter les mœurs, elle ajoute les » mœurs à cause de l'action. L'action et la fable sont la » lin de la tragédie; or, en toutes choses la fin est ce qu'il

» y a déplus important » Ne peut -on pas dire ici,

après Aristote, que ce qu'il y a de plus important dans la peinture, c'est la fin, et que cette fin n'est pas l'imitation des objets, mais bien l'imitation des beautés de la nature, lesquelles comprennent les objets?

« Puisque la tragédie, dit encore Aristote, est une imi- » tation de ce qu'il y a de plus excellent parmi les hom~ » mes, nous devons imiter les bons peintres qui, en don- » nant à chacun sa véritable forme, et en l'imitant avec » vraisemblance, représentent toujours les hommes plus » beaux. Il faut de même qu'un poète qui veut imiter un » homme colère et emporté ou quelqu'autre caractère » semblable, se remette devant les yeux ce que la colère » doit faire vraisemblablement, plutôt que ce qu'elle a » fait, et c'est ainsi qu'Homère et Agathon ont formé le » caractère d'Achille. (Poét. Chap. 16.) »

M. Dacier, qui explique fort judicieusement ce passage d' Aristote, dit entr'autres choses à ce sujet : « Les carac- » tères des héros et des rois sont susceptibles de toute la » beauté qu'on veut leur donner, pourvu qu'elle s'ac- » corde avec les véritables traits et qu'elle ne détruise » pas la ressemblance... Le poète, comme le peintre, n'a « garde d'attacher ses yeux sur un particulier qui ait été » colère; mais il consultera la nature, pour emprunter » d'elle les couleurs qui pourront rendre son portrait

» plus beau sans corrompre sa ressemblance : en sorte que » tout en le faisant vrai, il le relèvera par tous les embel- » semens dont il est susceptible. C'est ainsi qu'Homère » en a usé pour Achille ; c'est ainsi que Sophocle a em- » belli OEdipe. » Nous avons vu que Pline dit de la ligure d'Apollodore, sculptée par Silanion, qu'elle représentait moins un homme en colère que la colère ellemême.

Si la nature disperse ses beautés, c'est à l'art à les rassembler, et ce rassemblement a été appelé une véritable création, quoique l'artiste ne crée rien réellement et qu'il ne fasse qu'imiter ce qu'il a choisi. « Si les arts, dit Le » Batteux, sont une imitation de la nature, ce doit être » une imitation sage, éclairée et qui ne la copie pas ser- » vilement, mais qui, choisissant les objets et les traits, » les présente avec toute la perfection dont ils sont sus- » ceptibles, en un mot, une imitation où on voie la nature » telle qu'elle peut être et telle qu'on peut la concevoir » par l'esprit. Que fit Zeuxis, quand il voulut peindre une » beauté parfaite? Fit -il le portrait de quelque beauté * particulière dont sa peinture fût l'histoire ? Il rassem- » bla les traits séparés de plusieurs beautés existantes, il » se forma dans l'esprit une idée factice qui résulta de » tous ces traits réunis, et cette idée fut le prototype ou » le modèle de son tableau qui fut vraisemblable et poé- » tique dans sa totalité, et ne fut vrai et historique que » dans ses parties prises séparément. Voilà l'exemple » donné à tous les artistes, voilà la route qu'ils doivent » suivre, et c'est la pratique de tous les grands maîtres » sans exception. »

» Quand Molière voulut peindre le Misanthrope, il ne

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