‹ Traité complet de la peintureChapitre 61 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

TOUS LES HOMMES DESIRENT LE BEAU CHOIX DANS LA PEINTURE. - OBSERVATIONS SUR L'EMPLOI DES EXPRESSIONS BEAUX-ARTS, ARTS LIBÉRAUX.

\Jn nous fera observer peut-être que ce que nous avons dit jusqu'ici ne prouve pas encore l'obligation où est le

peintre de faire beau, et que d'ailleurs nous n'avons pas expliqué en quoi consiste ce beau que nous exigeons dans l'art. Bientôt je dois aborder la première question; quant à la seconde, la théorie du beau, j'ai cru nécessaire dans ce traité de la faire précéder immédiatement les grandes parties de la peinture.

La beauté du choix est désirée naturellement par tous les hommes. On répète que l'homme est naturellement imitateur: rien de plus vrai, chacun peut s'en convaincre tous les jours; mais ce qu'on ne remarque pas assez , c'est que l'homme ne cherche à imiter que les beaux modèles ou les modèles qui intéressent. S'il arrive donc qu'il se contente de la stricte et juste représentation, sans aspirer aux images des types supérieurs et aux vues générales de la nature, on regarde alors cette disposition d'esprit comme un signe d'abaissement et d'ignorance à la fois.

Les idées du public sont presque toujours justes en fait de génie, et ces idées du public doivent se retrouver dans les livres sur la théorie. Qu'est-ce qui étonne et qui excite l'admiration du public au sujet des productions d'art ? Ce sont les vraies difficultés, au nombre desquelles il met surtout le beau choix qu'il convient de faire, malgré des modèles imparfaits et des formes défectueuses, malgré des effets d'ombre et de clairs désagréables et embrouillés, malgré des teintes souvent tristes, livides, dures ou trop éclatantes; enfin c'est le travail, la touche ou l'exécution dont les tâtonnemens doivent non-seulement être inaperçus, mais qui doivent être remplacés par une élégante et savante dextérité.

Ainsi, aux yeux du public, imiter parfaitement une imi-

talion ou un tableau d'une invention commune, c'est un très-faible moyen de gloire ; imiter scrupuleusement des objets individuels très -simples et très -médiocres de la nature, ce n'est pas être grand arliste : mais ravir à la nature et combiner à la fois ce qu'elle a de beau, d'énergique, de fin, de gracieux et de relevé; répéter ces caractères au moyen d'une imitation excellente, faite dans l'esprit de ces beaux modèles et dans l'esprit de l'art, et de plus exécutée avec grâce et facilité, c'est aux yeux de tout le monde le terme du plus grand génie. Ce que j'ai dit au sujet de la marche de l'art naissant dont les premiers pas se dirigeaient vers le grand et vers le beau, avant que les artistes eussent connu les meilleurs moyens d'imitation, peut servir à fortifier la proposition que j'avance ici.

« Ce n'est pas le besoin d'imiter, dit Bonstetten, qui a » produit les beaux-arts , mais le besoin de sentir. Dans » les fables mêmes sur l'origine des beaux -arts, comme » celle de Dibutade, c'est toujours à l'inspiration de quel- » que sentiment que nous devons l'imitation imparfaite » par laquelle les beaux -arts ont commencé. Le besoin » de l'imitation existe réellement chez l'homme : il a pro- » duit un grand nombre d'ouvrages. Mais ce n'est pas à » ce besoin que nous devons les beaux-arts, c'est-à-dire » les beaux ouvrages de l'art : l'imitation a créé, pour ainsi » dire, l'instrument nécessaire pour produire les beaux- » arts, mais c'est l'harmonie qui a fait naître la beauté. » Non, ce n'est point le besoin d'imiter qui a donné naissance à la peinture ni aux autres arts; mais c'est le besoin de voir, de goûter et de s'exercer à juger les belles choses. On n'imagina pas d'abord de produire une ressemblance excellente des choses ordinaires, car à chaque

coup de crayon on reconnaissait la difficulté de représenter; on imagina d'indiquer l'apparence des choses belles et intéressantes : et cette maxime , toute vérité n'est pas bonne à dire, n'est pas plus ancienne que celle-ci, toute vérité n'est pas bonne à représenter. Ne pourrait-on pas rappeler ici l'invention de la musique, et dire qu'elle a pris sa source dans le besoin de réveiller des sentimens, et non dans le besoin de répéter la musique naturelle et vocale de l'homme et des animaux, ou bien de répéter les autres sons de la nature ?

« Les hommes ordinaires, ajoute Bonstetten,ne voient p dans les beaux -arts que l'imitation ; les gens d'esprit » au contraire y éprouvent le sentiment de l'harmonie » et s'élèvent avec l'artiste bien au-dessus de ce qui est » imité. Le but des beaux-arts est tout spirituel et n'existe » que dans l'ame même, tandis que l'imitation est toute » mécanique et l'œuvre de l'automate. Sans l'harmonie » point de beauté, point de poésie, rien qui élève l'ame )> au-dessus de la prose de l'existence. Ce ne sont pas les » objets extérieurs que l'imagination cherche à exprimer, » mais l'harmonie que ces objets ont fait naître en elle. » Le véritable génie des arts ne veut rien copier, il ne » veut que répandre au-dehors ce qu'il sent, et satisfaire » ce besoin d'harmonie qui l'élève si doucement au- » dessus de la vie. L'imitation parfaite peut bien donner » le plaisir de la surprise ; mais le sentiment de la sur- » prise n'est pas le sentiment du beau et n'a rien de » commun avec l'harmonie. »

Nous devons ici le remarquer, les peintres de tous les tems, de tous les pays et de tous les degrés de talent ont cherché naturellement et sans l'aide des doctrines, à met-

tre dans leurs ouvrages quelques beautés appartenant à la nature. Ainsi , par exemple, dans les plus misérables peinturages, ils ont cherché l'éclat, la vivacité et souvent les variétés et les contrastes agréables des couleurs. Les Flamands qui n'imaginaient pas la beauté des formes, nî celle du style en général, ont cherché la beauté dans le jeu des lumières, dans la délicatesse optique des objets vus collectivement et de loin, et par conséquent produi sant des représentations fines et qui exigeaient de l'ensemble; ils l'ont cherchée aussi parfois en ofFrant les images de mœurs simples, décentes et belles, et en peignant l'heureux état de l'aisance sans jamais retracer l'orgueil ou le faste. D'autres ont eu le talent de bien rendre les beautés microscopiques. En Italie, dans les siècles qui ont suivi celui de Raphaël, on a cherché la beauté dans l'aspect des masses grandes et incommensurables. Les Carracci ont composé un mélange assez indéterminé de plusieurs espèces de grandeurs. L'école espagnole a visé aux mêmes effets. Poussin a cherché la beauté dans l'ordre des objets et dans l'intérêt moral des représentations poétiquement combinées. Il a vu dans l'art la philosophie^ et il voulait nous rendre aimable la vertu à l'instar des poètes antiques. Les Français, sous Le Brun, ont vu la beauté dans la pompe, dans le fracas, dans la quantité et le luxe académique. Aujourd'hui certains peintres voient la beauté dans le rendu sévère de toutes les parties, non telles qu'elles apparaissent à l'œil les unes par rapport aux autres, mais, pour ainsi dire, telles qu'elles sont isolément. Ils s'efforcent d'exprimer avec vérité tout ce qui est en particulier présent à leurs yeux, et ces efforts produisant seulement la vérité des caractères individuels, il

résulte de la représentation un mélange de beau, et des rapports et du choix, un mélange d'inconvenable ou de laid. Enfin chaque artiste, selon les tems, les écoles et les progrès de l'art, s'est fait une idée de la beauté, et c'est cette idée qu'il a voulu réaliser. S'il est vrai que dans certains tems l'idée du beau ait été altérée et dégénérée, cela ne détruit point l'opinion que je viens d'émettre. Je sais que l'idée qu'un peintre flamand se faisait d'un cheval était inférieure à celle que s'en faisait Poussin ou Lebrun ; j'entends dire quant aux proportions. Mais l'idée que Phidias avait à ce sujet, était encore bien plus relevée. Holbéen, Quintin-Messis et autres ont conçu l'idée de la beauté dans la juste expression de la vie,* mais peut-être que les idées de Protogène et de Parrhasius étaient encore plus proches de cette espèce de beauté. Il n'en est pas moins vrai, malgré ces différences, que tous ont cherché une espèce de beau ,* que cette propension vers le beau est naturelle chez tous les peuples qui exercent les arts; enfin que c'est la beauté qui est le but que les artistes en général se proposent dans l'imitation, plutôt que ce n'est l'exactitude de l'imitation elle-même.

Une seule réflexion suffirait au surplus, pour éclairer sur cette vérité qui se lie à la vraie définition de la peinture , c'est que l'homme , comme nous l'expliquerons tout h l'heure, a naturellement avec lui le sentiment du beau. Ce sentiment ne lui fût-il donné par la nature que pour sa conservation physique et morale et sa reproduction, il existe chez tous les individus. L'homme insensible à la beauté est devenu tel, soit par le vice de son éducation, soit par des habitudes particulières; mais tous en général, et dans quelque classe qu'ils soient, ont le senti-

ment de la beauté. De quoi s'agit-il donc dans les arts ? De répéter par des fictions cette beauté réelle de la nature, pour laquelle nous sommes, on peut le dire, créés, quoique nous travaillions moins à la conserver qu'à la corrompre. Les sentimens d'admiration purement naturels pour les morceaux d'illusion sont de courte durée, et dès que l'impression n'est plus nouvelle, dès que l'intérêt de la curiosité et de la surprise vient à cesser, dès que le doute sur la difficulté succède à cette surprise, il arrive que la simple imitation d'objets vulgaires n'a plus d'attraits et devient insipide. Il n'en est pas de même des impressions toutes intellectuelles ou morales qui s'opèrent sur les esprits cultivés et sur les belles âmes, ni des impressions optiques sur les sens délicats. D'ailleurs nous sommes si accoutumés à voir des peintures qui offrent d'assez bonnes représentations que nous ne sommes affectés que de celles qui s'adressent à notre esprit et qui l'intéressent. Cependant on dirait que le plus grand nombre des peintres n'ont travaillé que par une prétention triviale : ils font un arbre, non pour que cet arbre inspire le charme d'un des plus beaux ornemens des campagnes, non pour toucher l'ame par une image enchanteresse, mais pour étaler leur facile métier, leur touche et leur adresse mécanique ; ils font une draperie, non pour caractériser l'unité de la figure et rehausser la beauté de l'homme , mais pour faire parade d'une représentation minutieuse des plis, du tissu et des teintes de cette draperie ; ils font des figures humaines, non pour peindre les mœurs et pour réveiller l'idée de la perfection morale de l'homme, mais pour faire voir une exécution et une pratique très-recherchée dans leur métier, dans l'art de colorier habilement des carnations ou

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