DES MOTS BEAL'X-ARTS, ARTS LIBÉRAUX. S
deux de ces outils construits et exécutés de manière à être aussi utiles l'un que l'autre, ne préfère-t-on pas celui qui à cette utile conformation joindra la belle conformation? Non-seulement la teinte du Lois et du métal, mais la forme peu importante pour l'utilité de quelques parties nous déterminera. Le moindre ornement bien disposé, bien approprié entraînera notre préférence. S'agit -il d'un meuble, on va jusqu'à préférer le beau au commode; d'une étoffe, on veut plutôt celle qui a une belle apparence que celle qui, moins belle, est plus solide. On désire un tour, une grâce optique, enfin un aspect agréable dans tout ce qui sort de la main des ouvriers, on les exige même à propos d'ouvrages très-communs. Il n'est pas jusqu'à la manière de creuser un fossé, de charger une voiture de foin, de labourer, comme de coudre, de souder, de forger, de tailler, de fabriquer enfin, qui n'ait sa qualité désirée et souvent exigée de beauté ou de libéral, puisque c'est là le mot usité dans ces questions. Ne pas tenir compte de cette qualité, c'est incurie, c'est avilissement et barbarie. Pourquoi donc cette tendance vers le beau dans les productions les plus vulgaires ? Je l'ai dit plus haut, c'est que l'origine de l'homme est toute divine.
Une fois cette doctrine bien reconnue et liée à l'idée de noble ou d'ignoble , d'avili ou d'élevé , d'essentiel à notre être et de non essentiel aux animaux, à l'idée enfin de vertu, de beauté ou de perfection , les conséquences produisent bientôt des résultats. Nous savons ceux qui ont eu lieu chez les Grecs, chez les Romains et chez d'autres peuples policés et très-cultivés. Tout ce que nous retrouvons d'antique offre, outre la propriété ou l'utilité, le degré de beau dont l'objet était susceptible par rapport
toujours à sa destination. A Sèvres, près Paris, dans la manufacture de porcelaine, Ton a cru pouvoir atteindre le but en y formant une collection de vases antiques, et l'on s'est dit : les ouvriers en voyant ces modèles antiques égaleront les anciens. Mais c'eût été d'abord la philosophie antique qu'il eût fallu instituer, puis la théorie du beau, et de là serait résultée l'aversion pour la mode et pour les misérables routines.
Est-ce que, si les artistes de l'antiquité revenaient parmi nous, ils ne feraient pas des tasses à café, des mouchettes, des tabatières, des sucriers aussi beaux, aussi parfaits qu'ils faisaient des patères, des lacrymatoires , des rhytons ou des cratères ? Gela ne doit point nous surprendre : les ouvriers entretenaient chez eux le sentiment du beau en acquérant la connaissance du beau et du libéral de leur art. En France, à Lyon, on vous dit qu'il importe d'entretenir le bon goût dans les manufactures d'étoffes et de soie. Mais premièrement, on n'avoue pas qu'il s'agit d'un heureux résultat de commerce avec les Arabes, les Orientaux qui ont leur goût et leurs volontés, avec les marguilliers qui ont aussi leur goût et leurs volontés. Cette raison seule cloue et paralyse le génie. Mais d'ailleurs qu'on demande aux directeurs de ces fabriques, de ces ateliers, ce que c'est que le goût, que le beau, que le libéral des arts, ils ne sauront donner que cette réponse : on est content du débit. Pourquoi donc tant de philanthropes ont-ils la bonhomie de prendre le change et nous parlent- ils du goût national, de l'affection qu'on porte aux types de l'antiquité dans nos ateliers, lorsqu'au fait la routine seule et les calculs de la spéculation règlent et soutiennent ces fabriques ? A Corinthe, à Rome, un
ce qu'on entend par arts libéraux. 267
potier faisait un vase de telle ou telle façon, non pour qu'il fût d'un débit assuré, mais pour qu'il fût ce qu'il devait être; le débit d'ailleurs en était assuré dans ce cas. Aujourd'hui nos ouvriers exécutent leurs productions de telle ou telle façon, afin d'en trouver le débit qui est le but. Que l'objet soit à la mode, il est bien; qu'il soit bien et non à la mode, on ne le débite pas. A qui adresser le reproche? Au publio, aux mœurs, au siècle, aux ouvriers, aux gouvernans? Je ne me charge pas de la réponse; je veux seulement servir et éclairer la théorie de la peinture. Je conclus donc que, si les mots beauxarts, arts libéraux, ont été avec raison trouvés nécessaires* pour exprimer les arts par excellence, les arts dans lesquels les hautes facultés de l'homme sont employées, il n'en est pas moins vrai qu'on s'est mis dans la nécessité de spécifier quels sont ces mêmes beaux-arts et de les distinguer des arts mécaniques ou industriels, distinction non-seulement difficile, mais impossible, selon moi; je conclus que les artisans sont autant tenus que les artistes à se conformer au beau dont leur art est susceptible; je conclus qu'il importe beaucoup de n'employer qu'avec circonspection le terme artiste et de se servir de préférence des mots propres peintre, sculpteur, graveur, peintureur, etc. (V. le dictionnaire, vol. ier). Un peintre est un peintre bon ou mauvais; un sculpteur est un sculpteur bon ou mauvais. Le dictionnaire français ne satisfait pas dans la définition suivante : l'artiste est celui qui cultive un art où concourent l'esprit et la main. En effet, quel est le menuisier, l'orfèvre, le mécanicien qui ne se croira pas placé dans cette classe ? Mais ce n'est pas principalement cette difficulté qui fait ici l'objet de ce tome m. 17
chapitre, dont le but est de démontrer qu'il serait absurde de supposer que le menuisier non artiste est dispensé du beau, comme de supposer que le peintre non artisan est dispensé de la justesse des mesures, ainsi que de l'utilité et de la convenance. Maintenant qui avancera que la peinture n'est qu'un art d'imitation, que l'illusion en est le but, et qu'un excellent peintre est celui qui se contente de faire de son tableau un miroir fidèle de l'objet qu'il veut répéter ? J'ai donc cru ces réflexions nécessaires ici, puisqu'il s'agit d'établir la définition de la peinture et de prouver que la beauté est une des conditions fondamentales de cet art,