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DE CE QU'ON DOIT ENTENDRE PAR HARMONIE EN PEINTURE

J l 'est-il pas nécessaire aussi d'expliquer ici ce qu'on doit entendre par harmonie? Par harmonie, on a toujours voulu dire l'accord d'où résulte la beauté. Ainsi il y a harmonie dans les formes et dans les couleurs des objets, puisqu'il y a toujours des rapports quelconques d'harmonie dans chacune de ces parties. Mais comme ces rapports peuvent produire un accord ou complet ou incomplet, ou ordinaire ou suprême, il faut reconnaître que l'harmonie a, comme la beauté, ses degrés.

Parce que nous reconnaissons et que ugus goûtons un certain degré d'harmonie qui existe dans presque tous les objets naturels exposés tous les jours à notre vue, nous

ce qu'on doit entendre par harmonie. 269

sommes tentés de décider que la nature est toujours belle plus ou moins, c'est-à-dire, plus ou moins harmonieuse. Cependant, comme l'harmonie suprême est rare dans les spectacles et dans les objets particuliers de la nature (il nous faut en convenir), cela engagerait à reconnaître une harmonie supérieure dans l'art, puisqu'il peut y atteindre. Mais cette prétendue harmonie étant dans ses principes toute empruntée à la nature , voilà que dans notre esprit se confondent le vrai et le beau, c'est-à-dire l'harmonie naturelle et l'harmonie de l'art, en sorte que certains observateurs nient cette harmonie de l'art en disant la nature, rien que la nature : la nature est belle, disent-ils, c'est la nature que les arts doivent répéter. Essayons , par un exemple, de faire comprendre que l'art possède et sait manifester sa propre harmonie, et que bien qu'elle résulte de lois toutes naturelles, on doit cependant la distinguer de celle de la nature.

Si une figure nue est éclairée par le soleil dans un lieu fermé, rembruni et verdâtre, il arrivera que le côté illuminé de cette figure nue semblera d'une belle couleur, tandis que le côté ombré semblera d'une couleur si étrangère au géométrique de cette carnation, qu'il sera, comme on dit, hors d'harmonie, en sorte que tout peintre qui copierait cette ombre serait tenté de la changer un peu et de la faire rentrer dans l'unité de carnation. Comment appeîerons-ncus cette modification opérée par l'art? Appeleronsnous restitution de la beauté cette restitution de l'harmonie colorée, ou bien l'appelerons-nous restitution de la vérité ; et du géométrique de cette carnation vue dans l'ombre ? | On reconnaît par cet exemple que, si la théorie se permet Mes démarcations^ c'est qu'elles sont nécessaires à l'intelli-

gence de l'art, et que, s'il est vrai que la beauté ne gisse que dans la vérité, il y a cependant des cas où, n'étant simplement que la beauté toute ordinaire et peut-être même équivoque, elle devient une et parfaite par la magie des beaux-arts imitateurs qui ont pour but l'harmonie transcendante ou suprême.

Ainsi, quand on dit dans le langage familier : il y a de l'harmonie dans ce tableau, on entend parler de l'accord qui résuite de la justesse de représentation et de la vraisemblance favorable à la conservation du caractère géométrique des objets, tout autant que de ce calcul qui produit des spectacles très-relevés et au-dessus des spectacles ordinaires.

Il faut, si l'on se sert du mot harmonie, s'entendre en distinguant ces deux espèces d'harmonie : celle qui est le résultat d'un grand choix et de belles combinaisons, et celle qui n'est que le résultat de l'exactitude par rapport à la justesse de représentation. Enfin j'espère avoir démontré que, si l'on peut nier avec raison que la beauté soit dans l'art seul et non dans la nature, il faut accorder que dans la théorie il est permis et il convient de distinguer le beau qui tient aux hautes combinaisons d'avec le beau qui résulte de la seule justesse ou de la vraisemblance dans l'imitation. Au surplus on verra à la partie du beau que ce que j'appelle beau intellectuel ou beau de convenance n'est autre chose que cette unité qui constitue les objets uns, c'est-à-dire, tels qu'ils doivent être, selon leur complément, et par conséquent vrais, si on veut absolument user de ce terme. Quant aux principes de l'harmonie de combinaison et de l'harmonie de représentation, ils sont les uns et les autres démontrables.

JLje but de la peinture est un but tout moral. La peinture, ainsi que tous les beaux-arts, doit concourir au perfectionnement des mœurs, en sorte qu'on peut la regarder comme un des complémens de la société, puisqu'elle peut contribuer au bonheur des hommes par le moyen de l'harmonie ou de la beauté. En effet, le spectacle et la contemplation de l'harmonie en élevant et en réjouissant notre ame, la disposent à goûter et l'accoutument à chérir la vertu. Il faut donc que toutes les productions des beauxarts offrent aux hommes des beautés sensibles et morales dans tous les sujets ou objets choisis et exposés par les représentations. C'est dans ce sens que l'on doit entendre le vers d'Horace :

Omne tulit punctum, qui miscuit utile àulci.

L'image d'une simple fleur doit offrir un beau spectacle, doit donner à l'œil et à l'esprit l'idée de l'ordre et de l'harmonie par le moyen de l'unité dans ce spectacle. Il faut que cette peinture d'une simple fleur réveille ces idées d'harmonie et de perfection, il faut que le moindre objet imité produise le même résultat utile et bienfaisant.

Le peintre a, indépendamment de la beauté optique, les spectacles moraux à sa disposition. Un portrait peut devenir une leçon de philosophie : le tempérament, le caractère, l'aptitude de l'individu donneront à penser au spectateur, de même que l'optique de ce portrait donnera

en même tems des sentimens et même des idées d'harmonie et de perfection. Cependant des sujets historiques dans lesquels les caractères se trouvent mis en jeu, sont bien plus capables encore de réveiller cette idée d'ordre et de beau infini, et de nous disposer par ce moyen à la vertu. Des tableaux d'histoire excellens peuvent donc purger les passions, comme le dit Àristote au sujet de la tragédie; ils peuvent conduire les hommes à la perfection, source de toute félicité. Ainsi on peut démontrer le but ou l'utilité exigée des beaux-arts, en disant que le sentiment et l'habitude de l'harmonie contribuent à purger les passions et procurent le sentiment , l'habitude de l'ordre et de la vertu, en élevant notre ame au-delà des images, et en la dirigeant vers le beau infini. C'est en adoptant cette définition qu'on peut se rendre compte du grand respect des Grecs pour les beaux-arts, ainsi que de l'intention d'Alexandre qui voulait que l'élite de la jeunesse fût instruite dans l'art du dessin T.

« La vue d'une belle chose nous plaît, dit Milizia; » mais ce plaisir ne doit pas finir là : il faut qu'elle nous » fasse quelque bien, et l'on doit même établir que le » but des beaux-arts est le plaisir utile et facile. » Oui, la peinture doit être utile en plaisant par l'exercice et l'excitation bienfaisante qu'elle donne au sens et à l'esprit, et en nous entretenant dans les sentimens du beau ou de la vertu. Cette définition ne peut guère offusquer ceux qui ne voient dans la peinture que la vérité, puisqu'ils comprennent dans celle-ci la beauté.

1 II y eut un tems où les jeunes Grecs fréquentaient avec autant d'assiduité les ateliers des artistes que les e'coles des philosophes, et cela, dit. Aristote, afin de parvenir-à la connaissance du vrai beau (Polit. 83).

Ne semble-t-il pas que notre véritable fonction ici-bas soit de coopérer à l'ordre général de la nature, à le conserver et à le rétablir selon nos moyens, et n'avons-nous pas reçu à cette fin le sentiment inné du bon et du beau ? Peintres et statuaires, votre fonction particulière, c'est de rétablir par les moyens que l'art met à votre disposition l'ordre ou l'harmonie à laquelle tend la nature entière; votre fonction n'est pas seulement de bien représenter, votre fonction est encore de nous offrir par le moyen de l'imitation vraie, les beautés souvent éparses ou l'harmonie primordiale de la nature. Eh ! qui n'aperçoit pas que le véritable langage de l'harmonie est celui des beaux-arts ?

Toutes les fois qu'on veut faire sentir l'utilité de la peinture, on ne manque pas de dire d'abord que son grand avantage est de représenter de belles et d^utiles actions, et d'élever les âmes par la représentation de ces faits glorieux. Mais cette faculté de la peinture n'est pas la seule; il fallait reconnaître l'autre qu'on a si souvent oubliée, celle d'habituer les hommes à l'harmonie morale par la vue de tableaux offrant une harmonie optique dans leur ensemble et dans leurs diverses parties.

Si la peinture n'était que l'art d'imiter des objets quelconques jusqu'à l'illusion, on pourrait demander aux peintres à quoi sert leur talent à la société, bien qu'ils puissent nous persuader qu'ils divertissent par l'adresse de leurs représentations, par l'illusion même de leurs images, bien qu'ils surprennent même quelquefois, quand ils triomphent habilement de l'impuissance de leur art. D'ailleurs quel mérite y aurait -il à amuser et à distraire sans profit les hommes, en ne flattant que leur curiosité ? Une fonction

vraiment honorable au contraire, c'est de leur faire quelque bien, de leur être vraiment à secours, et de les rendre meilleurs en les instruisant. Or ce n'est qu'à l'aide de la beauté ou de l'harmonie qu'on atteint ce but important. Enfin, c'est peut-être à tort qu'on a méprisé le mot de ce géomètre qui, après avoir entendu un concert, demanda : qu'est-ce que cela prouve? Je pense comme ce géomètre qu'un concert, ainsi qu'un tableau, doit toujours prouver quelque chose, mais quelque chose d'instructif et de moral.

De cette définition du bel art de la peinture découlent mille conséquences parmi lesquelles j'en vais faire sentir de suite au peintre une seulement. Êtes-vous obligé de représenter un des objets naturels qui passent pour les plus laids, tel serait un crapaud? Il faudra le représenter avec toute la beauté dont cet animal est susceptible. Or vous pouvez le représenter avec art, avec un certain choix d'attitude et de disposition de lignes, aperçu d'un certain aspect, sur un certain fond, sous telle ou telle lumière, avec telle ou telle combinaison belle et convenable de couleur; enfin vous pouvez, en vous conformant à la définition de votre art, faire de cette image d'un crapaud, un tableau parfaitement bon et beau dans son genre. Qu'un peintre ignorant se charge de ce portrait, il déraisonnera à chaque coup de pinceau, et peut-être que dans la persuasion où il est qu'un crapaud est laid, il s'efforcera de le rendre le plus laid possible; mais il pourra bien ne produire qu'un monstre sans réalité, sans expression et plus risible qu'effrayant.

Yoila donc que nous avons défini la peinture un art utile, puisque nous déclarons que son but particulier, son

véritable Lut, c'est l'utilité. Qui pourrait contester cette vérité, n'y a-t-il point d'analogie entre la laideur des spectacles et la laideur des pensées, entre la beauté des objets d'art et la beauté des objets moraux? Et, pour tout dire en un mot, un peuple accoutumé à ne percevoir que de beaux rapports optiques et intellectuels dans les objets qui l'entourent, un peuple né au milieu des beaux-arts ou, pour parler plus juste, né au milieu de belles productions d'art (car on n'a vu que trop souvent des productions laides et dangereuses être appelées ouvrages des beaux-arts), un tel peuple, dis-je, n'est-il pas plus près de la perfection et du bonheur par l'élévation où le placent de telles sensations, de telles idées, que le peuple qui n'est affecté par rien de beau?

C'est peut-être ici qu'il conviendrait d'attaquer ces ennemis des beaux -arts qui prétendent préserver les mœurs en jetant du mépris sur les œuvres des artistes, et sur les artistes mêmes; qui espèrent enfin, en les avilissant, anéantir ces beaux-arts qu'ils ne comprennent pas, et dont ils ne soupçonnent pas les bienfaits. Mais, si notre définition ne les persuade pas et ne détourne pas leur prévention, peut-être n'essaieront-ils plus de les rabaisser, en réfléchissant qu'aujourd'hui il est impossible de les détruire. Eh quoi! on haïrait les beaux-arts, parce que nos tableaux et nos statues ne sont pas encore ce qu'ils devraient être ! On appelerait art de luxe la peinture ou la sculpture, dont les spectacles peuvent être si bienfaisans ! Pourquoi ne pas condamner aussi la poésie, comme un art qui peut corrompre nos mœurs, bien qu'elle nous entraîne si souvent vers la vertu; la musique, qui peut amollir nos cœurs, bien qu'elle accompagne et relève dans

nos temples les louanges et les vœux que nous adressons au Seigneur; l'architecture enfin, qui peut, en confondant les caractères , associer des idées vulgaires aux idées de majesté, mais qui est si utile en favorisant nos sentimens de décence et de religion ? C'est dans cette même idée que les saints conciles ayant plus d'une fois reconnu l'innocence et la force de la peinture, voulurent que les tableaux exposés à la vue des fidèles fussent autant de belles leçons d'ordre, de sagesse et de vraie piété. Ce n'est donc que, lorsqu'un tableau d'histoire donne à l'ame une impulsion morale, qu'il mérite d'être placé dans les édifices publics, pour inspirer des sentimens de vertu publique; dans les temples, pour entretenir le zèle religieux; et dans les chambres des habitations particulières, pour nourrir les vertus domestiques et privées, en sorte qu'on peut dire de la peinture, qu'elle doit être une véritable école de mœurs.

Voici une autre considération relative au but particulier qu'on doit se proposer en peinture, comme en tout autre art libéral. À quoi rapporte-t-on les spectacles offerts par les beaux-arts ? A soi, à son bien-être, au sentiment conservateur ? Ce sentiment conservateur est plus fort chez l'homme que tout autre élément, plus fort que l'entendement qui ne se rapporte qu'aux idées, plus fort que les sens qui sont ou trompés ou trop excités. Pour qui faut-il faire des tableaux et des statues ? Pour les hommes, qui jouissent tous de ce sentiment conservateur. Qui juge en dernier ressort des tableaux et des statues ? C'est ce sentiment de bien-être, ce sentiment du bon qui est luimême une tendance de l'ame vers un bon supérieur, vers un bon suprême, et c'est pour cela que l'école romanti-

que d'Allemagne a imaginé le schéma, pour signifier ce qui est au-delà de l'image ou de l'idée, ce qui inspire une idée supérieure et transcendante du beau, et qui exaltant notre ame malgré nous, la transporte plus près de sa divine origine. Mais, si au sein de nos vieilles sociétés et de nos civilisations usées, une foule défausses idées acquises, une foule de préjugés qui corrompent nos sens, nos goûts et tout notre être, donnent une direction étrange à ce sentiment conservateur; si le spectacle de l'homme offert dans son état de bien-être n'est plus intéressant; si au contraire ce qui intéresse la plupart des hommes, c'est pardessus tout le spectacle d'une combinaison ou d'une action de la vie morale, laquelle combinaison réveillera leurs préjugés et leurs goûts corrompus? Les artistes ne manqueront pas d'être embarrassés dans ce cas. Or c'est à la philosophie à déterminer en eux le choix qu'ils doivent se prescrire dans leurs productions.

L'homme, a-t-on dit, l'homme, l'espèce humaine, voilà le but des beaux-arts. Mais comment faut-il aujourd'hui représenter les hommes, pour intéresser leur sentiment conservateur? Voilà la question. Faut-il, comme l'ont fait les anciens, peindre le calme et l'innocence de l'ame ? Aujourd'hui un paysan, un pâtre juge l'Antinous mieux que ne le fait un bourgeois de Paris qui est tenté de lui reprocher de n'avoir pas l'air sémillant et la tournure avantageuse. Les hommes usés et dénaturés, en rapportant les beauxarts à ce sentiment conservateur, y recherchent et n'y trouvent que ce qui flatte ou leur sensualité ou leur ambition ou leurs vues corrompues. Le peintre doit -il les servir selon ces goûts vicieux et concourir ainsi à la dépravation et à la destruction de la société ?

Pourquoi un gros Bacchus vêtu à la moderne et à cheval sur un tonneau, plaît-il à des vignerons riches, à des rentiers de province, plus qu'un Thésée ou un Apollon ? C'est que ce gros Bacchus leur rappelle une santé joyeuse et un hon estomac. Ce Bacchus a raison, selon eux : ils aimeront cette image, ainsi que celle de Mardi- Gras. Vivre long-tems et jouir durant la vie, voilà la philosophie de l'homme machine qui ne voit que la conservation physique. Mais l'homme qui voit la conservation de l'ame au-delà de la vie, place son plaisir dans d'autres spectacles. Les beaux -arts pour les hommes sans religion, sans philosophie, ne sont que des tours de force quelconques, ou Lien des spectacles qui rappellent l'idée des jouissances ou des biens physiques seuls. Mais les beaux-arts doivent aux hommes qui ont la conscience de l'immortalité, des images plus élevées.

Hercule et Apollon étaient aux yeux des Grecs des êtres conservateurs et protecteurs, et par cela seul, beaux par leurs vertus. A nos yeux ce sont des hommes déshabillés. Un fort de la halle voit dans l'Hercule Farnèse un homme capable de gagner 5o sous par jour de plus qu'un autre, et un boxeur anglais y voit maintes gageures gagnées et dont il aura sa part. Nous sommes loin de la nature, nous nous usons avec notre civilisation surabondante et nos prétendues lumières qui confondent et embrouillent tout. Plus la civilisation est avancée, plus la destruction est proche, plus nous travaillons à sa destruction; et cela, parce que la vie de l'univers veut que tout vieillisse, et que chaque chose disparaisse à son tour sur notre terre.

A quels hommes, je le répète, les artistes doivent -ils plaire dans leurs ouvrages? Aux gens corrompus, ou aux

philosophes ? Aux uns et aux autres, s'ils paient bien, répondra celui qui ne voit dans son art qu'un moyen de gagner de l'argent et de faire figure avec cet argent. Mais l'artiste philanthrope et vertueux répondra : nous devons travailler pour le profit des mœurs, et non contre les mœurs; nous devons travailler pour l'avantage des sociétés et de l'humanité; enfin nous devons avoir pour but dans nos images le beau, l'utile et le bonheur des hommes. Avec de si belles maximes les arts sont loin de coopérer à la corruption, à la destruction de la société, et on les trouvera toujours excellens, toujours puissans, quand il s'agira de la conserver ou de la régénérer.

Terminons ce chapitre sur le but moral de l'art de la peinture par quelques réflexions qui ne seraient que des lieux communs, si dans les écrits on avait plus souvent approfondi la fin et la destination des beaux-arts, mais qui pourront être regardées comme assez nouvelles par les personnes qui n'ont examiné que vaguement cette importante question. Le charme le plus puissant qu'exercent sur les hommes les tableaux imaginés et exécutés tels qu'ils doivent être, c'est le spectacle qu'ils offrent comme dans un miroir fidèle de la beauté physique et morale de notre espèce; c'est en même tems la preuve de l'industrie de l'homme, industrie qui le rend si supérieur à tous les autres êtres créés. Les mauvais tableaux ne nous déplaisent que par le contraire. Pourquoi les plus belles figures antiques semblent-elles toutes du tems de l'âge d'or? C'est qu'on sent que ces figures doivent leur félicité à leur vertu: ce calme bienfaisant et ce doux sentiment de l'existence n'étant que l'effet des belles âmes. Certes des images propres a rappeler et à faire regretter les belles mœurs

primitives ne nous transportent vers les tems antiques qu'en soulevant noblement notre ame au-dessus de la vie commune, et en la rapprochant de la divinité ; car quel spectacle plus ravissant pour l'homme que l'homme parfait et brillant de tous ses attributs ? Pourquoi fis-tu tressaillir tous tes admirateurs à Olympie, ô Jupiter façonné en ivoire par le génie de Phidias ? Pourquoi se pressait -on à Gnide, pour jouir de ta beauté, ô Vénus que fit revivre l'heureux ciseau de Praxitèle ? Chaste Pénélope dont Apelle colora la pudeur, d'où vient l'enchantement qui retient immobile devant toi tant de spectateurs ? Qui peut produire le mouvement vertueux qui exalte leur ame ? D'où leur vient enfin cette passion pour ta décence, pour ce type enchanteur de la grâce pudique et de la modestie ? C'est que l'homme moral est réjoui par la vue de belles mœurs; c'est que l'homme physique reconnaît, admire sur de belles formes dont il s'enorgueillit l'enveloppe précieuse de cette ame dont il est doué lui-même. Un peintre qui m'intéressait, se trouvait un jour chargé d'exécuter un tableau dont le sujet lui semblait si ingrat, qu'il en était tout désolé : ce sujet était la naissance de S* Jean. Dans cette composition prescrite le vieux Zacharie devait tenir en ses mains les tablettes sur lesquelles il venait, quoiqu 'aveugle, d'écrire le nom Jean, signifiant envoyé de Dieu. La mère, qui par sa très-grande vieillesse semblait privée pour toujours de la joie d'avoir un fils, devait être représentée assise sur son lit, et bénissant le ciel de sa nouvelle faveur. Un ange était désigné, ainsi qu'une jeune fille servant l'accouchée. Quel motif insignifiant! disait ce peintre triste et découragé. Quoi! deux vieilles figures glacées par l'âge, sans action pi-

quante, sans vivacité! Un lit, un enfant sans formes !

J'avais beaucoup à faire pour relever de son abattement notre artiste et pour parvenir à le consoler. Enfin, voulant décidément le ranimer, je m'animai moi-même. Je le félicitai sur sa bonne fortune qui mettait à la disposition de son talent un sujet si moral et si nouveau par les moyens d'exprimer beaucoup, malgré sa simplicité. Je lui dis : n'êtes-vous pas placé sous un faux point de vue pour envisager ce sujet ? Laissez-moi vous communiquer ce que j'y découvre, ce que j'y vois de déterminé, de digne de votre art, ce qu'enfin vous y mettrez sûrement vousmême. L'espérance lui fit prêter une oreille attentive. Etres fortunés, dis -je alors, vertueux époux que Dieu réservait comme des instrumens de sa volonté, qu'il est bienfaisant le spectacle de cette sérénité qui laisse briller la sainteté de votre reconnaissance ! Oui, l'ivresse de votre joie vous rapproche de la divinité. 0 Zacharie! ta foi est enfin devenue une céleste admiration. Cet ange, invisible pour vous, est un autre gage de l'amour que le ciel vous porte. Quelle douceur sur son jeune front! Quelle félicité sur tout son être ! Avec quelle grâce il soutient votre auguste enfant ! Non, ce n'est pas cette grâce d'icibas, c'est la grâce bienfaisante d'un Dieu. 0 bonheur si rare des mortels ! Votre joie rejaillit même sur ceux qui ne font que la contempler. L'homme à votre vue médite avec orgueil sur sa céleste origine, sur son éternel avenir. Mais quel ravissement exprime dans la figure d'Elisabeth son regard élancé vers le Dieu bienfaiteur ! Comme ses mains, que l'âge a flétries, s'adressent bien au ciel ! Quelles belles formes laisse apparaître encore cette chair éteinte par les ans ! Son attitude est frappante de vérité;

c'est l'image de la candeur, de la bonté, et de cette sensibilité douce qui chez les mères vertueuses ne saurait jamais vieillir. Dans la noble figure de Zacharie, on reconnaît une haute sagesse, une confiance pleine de respect et de modestie. Ses traits vénérables rappellent bien la primitive simplicité et la dignité naïve d'un grandprêtre de ces tems. Ainsi devait être conçue et conduite à sa fin une de ces peintures vivantes d'Apelle ou d'Aristide, dans lesquelles l'art semblait disparaître, pour ne laisser triompher que la nature. Enfin je vois dans ce tableau un mode si vrai, si poétique dans tout son style, une perspective si juste dans les contours et dans les teintes, tant de saillie dans les objets; je vois des draperies si convenablement disposées, si heureusement jetées, que tout dans cette peinture étonne et transporte. Les vases que touche la jeune fille, dont la pose ferait honte à celle qu'on emprunterait dans nos salons, ces vases, dis-je, ces ustensiles, sont de relief et ne détruisent en rien la saillie des figures. Le ciel est fuyant, immatériel et pur, comme tout le sujet. Tant d'artifice, tant de magie captive le spectateur; chacun en voyant cet étonnant tableau se glorifie de ce que peut et le génie de l'homme et sa main : un tel ouvrage enfin relève chez l'observateur qui l'admire, le sentiment de sa propre valeur et de sa dignité. Notre artiste resta Iong-tems muet. Il parut chercher le recueillement; je m'éloignai. Comment fut ce tableau ? Ce fut un des plus touchans, un des plus moraux qu'il ait jamais produits. Mais, pour dessiner ces traits, ces expressions de physionomies et d'attitudes; pour frapper par la vérité de ces mouvemens si subtils et si intéressans; pour répéter avec justesse ces teintes, cette distance, cet

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