CHAPITRE
n doit bien s'entendre sur le sens du mot illusion, illusion vient du mot latin illudere qui signifie tromper, décevoir,- ainsi faire illusion, c'est tromper l'œil et l'esprit de telle sorte qu'ils semblent être en présence de la réalité. Une illusion complète est donc une déception et de l'esprit et du sens de la vue; c'est une tromperie qui, ne nous donnant qu'une image, nous laisse croire cependant que nous sommes en présence de la chose elle-même. Dans
ce cas seul on peut dire que l'illusion est complète. Mais, quoique le mot de complète semble nécessaire à la signification du mot illusion, celui-ci seul porte néanmoins une signification absolue et exprime l'idée d'une déception totale de la vue, d'une fausse persuasion et d'un vrai désappointement.
Il était indispensable de signaler cette rigoureuse acception du mot illusion, puisqu'à tout moment et inconsidérément on emploie ce terme, pour désigner une représentation qui n'est au fait que vraisemblable. Ainsi on ne devrait à la rigueur se servir du mot illusion que dans les cas où il y a vraiment en présence des peintures déception de la vue et déception de l'esprit : ces cas, quoique rares, ont lieu quelquefois. Mais ces déceptions ne sont pas produites au même degré sur tous les organes ou, pour mieux dire, sur tous les esprits; car tantôt les idées viennent désabuser la vue, et tantôt chez les esprits peu actifs et peu pénétrans ce raisonnement n'a pas lieu, ou il n'est que très-tardif. Mais enfin l'illusion a souvent lieu, et chacun peut en citer des exemples. 11 arrive même parfois que la peinture parvient à tromper les yeux et l'esprit des peintres eux-mêmes, au point de les mettre dans la nécessité d'employer le toucher, pour faire cesser la déception. Il est vrai que cela n'arrive qu'au sujet d'objets de peu de saillie. On accordera encore qu'elle peut avoir lieu au premier instant dans les tableaux de fleurs, de fruits ou d'autres représentations sans mouvement, et ordinairement ce résultat n'est obtenu qu'avec le secours de quelque disposition de jour et de site ménagés à dessein, ou parce que le spectateur se plaît à rester assez éloigné de ces imitations, pour favoriser cette déception; mais il
est sans exemple qu'un tableau de plusieurs figures, exposé à un jour d'appartement, ait jamais fait croire à qui que ce soit que les objets représentés étaient en effet des objets ou des personnages véritables. On doit donc dire que dans ces cas il n'y a jamais illusion.
Au surplus ii faudrait encore s'entendre sur la durée de l'illusion, et même sur le tems qui est nécessaire pour qu'elle se manifeste à la vue et à l'esprit. En effet, être surpris et trompé à la première œillade, et être désabusé un court instant après, est-ce être dupe d'une complète illusion? Prendre un moment pour une pièce de monnaie tombée par terre, des teintes jetées par quelques coups de pinceau, est-ce être vraiment séduit par l'illusion? Quant aux tableaux qui au premier aspect ne font pas illusion, mais qui semblent offrir la nature à la lin, c'est-à-dire, à mesure qu'on les considère plus long-tems : tels sont les édifices et les ciels de Vander-Heyden; tels sont les satins et les métaux qui brillent, non à la première vue, mais lorsqu'on les examine dans certains tableaux flamands et hollandais; ne peut-on pas, au sujet de ces tableaux, affirmer qu'ils finissent par tromper la vue, quoiqu'au premier coup-d'œil ils ne frappent que par une certaine analogie avec l'aspect ou l'apparence des objets naturels? Dans ce cas sont encore les panorama, les diorama et même les effets naturels de la chambre obscure. Mais tous ces exemples ne prouvent en rien qu'on soit autorisé à employer le mot illusion, puisqu'il signifie déception et tromperie, et puisqu'il ne peut guère devenir une expression propre, tant qu'il n'est pas accompagné de l'adjectif optique. Aussi dit-on en français un trompe-l'œil; mais on n'a point cherché de mot équivalent, pour exprimer la déception produite sur
l'esprit, parce qu'elle n'a presque jamais lieu : et elle n'a jamais lieu, parce que, ainsi qu'on le verra au chapitre de la perspective, la toile et le cadre sont toujours là, ainsi que la déformation graphique et permanente, pour nous rappeler que nous sommes en présence d'une peinture.
Citons en passant quelques exemples d'illusion. Le plus ancien exemple d'un trompe-l'œil est le tableau où Zeuxis avait si Lien imité une grappe de raisin, que les oiseaux venaient la becqueter. Il faut citer aussi celui de Parrhasius, qui avait représenté si naturellement un rideau, que Zeuxis lui-même demanda qu'on le levât, afin qu'on vît ce qu'il cachait. Bassano avait peint sur un tableau un livre avec tant de vérité, qu'Annibal Carracci y porta la main, pour le prendre. Le talent de Jean-Baptiste Gennari,pour tromper la vue, était si prodigieux, qu'on l'appela le magicien de l'Italie. Quelques peintres ont réussi à tromper les animaux eux-mêmes. On cite un tableau d'Augustin Carracci, sur lequel était représenté un cheval dont la vue fit hennir un cheval vivant. On en a dit autant de Bucéphai qui hennit en voyant le portrait d'Alexandre, son maître, peint par Apelle. Jean Piosa, de l'école romaine, peignit des lièvres qui attirèrent des chiens. On raconte de Bernazzano, qu'ayant peint un fraisier dans une basse-cour, les paons se mirent à le becqueter de manière à en dégrader le mur. Il a été encore raconté que Cesare da Cesta, dans un tableau dont le sujet était le baptême de Jésus- Christ, fit un paysage où il plaça quelques oiseaux à terre, dans l'action de becqueter l'herbe, et que, l'ayant exposé en plein air, les oiseaux du voisinage voltigèrent tout au tour. Jean Contarino fit un portrait si ressemblant, que les chiens et les chats le prirent pour leur maître, et vin-
rent le caresser. Brauiantino, dont le véritable nom est Bartolomméo Suardi, passe pour avoir été le plus habile dans l'art de tromper les animaux.
Que tous ces récits soient autant de fables, c'est ce que je n'examinerai point; cependant je crois qu'il faut en rabattre beaucoup, et qu'ils n'ont été racontés avec tant de merveilleux dans les livres, que parce que les écrivains ignoraient qu'ils citaient des bagatelles. Perrault , par exemple, dit qu'il a vu lui-même l'âne qui voulait manger un chardon peint sur un tableau qu'on avait mis pour sécher dans une cour (ce tableau était de Le Brun), et que si la femme à qui appartenait l'âne, ne l'eût pas bien battu, le chardon disparaissait, car il était frais peint, et d'un coup de babine c'en était fait. Ce conte ne ressemble-t-il pas à une épigramme, et aurait-on voulu dire que Le Brun excellait à tromper des ânes? Quant aux chiens dupes de la peinture, nous avons parlé de celui qui, étant poursuivi, alla se briser la tête contre une muraille peinte qu'il prenait pour un escalier.
J'ai aussi une historiette à raconter à propos de chien. Je faisais un portrait d'homme et venais de terminer une séance assez longue. Je plaçai donc ce buste à terre contre le mur, la peinture en dehors, (car jamais on ne doit la tourner en dedans à cause des émanations de la muraille). Un chien , que j'avais l'habitude de promener à cette heure, s'était fort impatienté tout le teins que dura cette séance. J'en étais aux complimens d'adieu avec mon modèle, lorsque nous entendîmes gratter avec beaucoup de force et de vélocité. Je cours au portrait, mais trop tard : presqu'effacé par les pattes impatientes du chien, il était à peine reconnaissablc. Egayés, mécontens et surpris de
cette aventure, il fallut Lien convenir de plusieurs autres rendez-vous pour réparer cet accident. Je ne voudrais pas en conclure que l'illusion fut pour quelque chose dans cet événement, mais plutôt que le chien voulut se venger du retard apporté à sa promenade sur l'objet qui en était la cause. Au surplus qu'importe ce doute, puisque ce sont les hommes et non les bêtes que la peinture est chargée de surprendre et d'intéresser. Tout le monde a lu l'histoire du portrait de la servante de Rembrandt : il l'avait exposé à une fenêtre où cette fille se tenait quelquefois; les voisins y vinrent, dit-on, tour à tour pour faire conversation avec la toile. De Piles acheta ce tableau. On a vu au musée de Paris un tableau qui représente une jeune fille allant fermer le volet d'une fenêtre. Malgré le mérite de cette peinture, elle ne pourrait point, je crois, tromper la vue, même à une grande distance. De Piles aurait du nous dire si Rembrandt avait calculé le point de vue d'assez bas et d'assez loin pour cet effet. Ce calcul devait être bien sensible dans ce portrait, s'il était tel que De Piles s'est plu à le raconter, mais probablement sur la foi des autres.
Yoici encore une historiette; ce sera la dernière : il s'agit d'une mouche peinte et d'un mariage. Le peintre Quinlin-Messys fut d'abord maréchal à Anvers. Il n'avait encore manié ni crayon ni pinceau, lorsqu'il devint complètement amoureux d'une voisine. Le père de cette jeune fille était peintre et riche, ce qui le rendait un peu fier. Je ne donnerai ma fille, disait-il souvent, qu'à un jeune artiste très-habile en peinture; toute autre profession est indigne de ma fille et de moi. Arrêt cruel pour notre jeune éperdu ! Mais que l'amour n'inspire -t- il pas ? Il quitte la forge
et l'enclume, pour prendre les crayons et les pinceaux. Il s'exerce sans relâche et il acquiert du talent. Enfin le tems arrive où il ose risquer une épreuve. Il s'introduit dans l'atelier du futur beau-père pendant son absence, et sur le tableau auquel celui-ci travaillait et qui était sur le chevalet, il peint avec art une mouche, puis s'enfuit. Le peintre, de retour, se remet en besogne. Le voilà assis, palette en main, pinceau prêt à toucher. Bientôt il aperçoit cette mouche. Il souffle sur l'importune, qui ne fuit point. Il veut l'effrayer autrement; la mouche ne bouge. Il s'approche et reconnaît l'illusion. Aussitôt il se lève, et transporté il s'écrie : Où est-il, où est-il l'heureux artiste qui a pu si adroitement me tromper ? il est digne de toute mon amitié; il est digne d'être mon gendre. — C'est moi, c'est moi, c'est votre voisin, s'écrie aussi le jeune homme, qui, impatient du résultat, se tenait peu éloigné; l'amour m'a rendu peintre ; puissiez-vous me trouver digne de votre fille et de vous! — La jeune fille accourut, et le mariage fut conclu. Quant aux raisins imités par Zeuxis, et qui attiraient les oiseaux, j'avais oublié de dire qu'on observa qu'apparemment la figure qui portait cette corbeille de raisins était imitée sans grande vérité, puisque les oiseaux ne s'en inquiétaient guère.
Mais non -seulement l'illusion n'est pas le but de la peinture et des beaux-arts, elle est même contraire à ce but; car un des grands plaisirs que procurent les productions des beaux-arts, c'est l'imitation forte qui en résulte, malgré la faiblesse des moyens de l'art. Si donc l'art pouvait aisément tromper, l'illusion ne serait plus un plaisir, mais un effet tout simple, et il n'en rejaillirait sur l'art que peu d'honneur. Mais comme l'illusion est presqu'im-
possible dans les grands sujets, un haut degré de vérité sera toujours remarqué; on en sera surpris, et il attirera toujours l'admiration. « Plus il y aura pour les sens, dit » M. Quatremère de Quincy, plus l'illusion sera bornée. » Le rang que le public assigne à chaque art, prouve que » le mérite et le plaisir de l'imitation peuvent se mesurer » sur la distance entre la réalité du modèle effectif et les » moyens imitatifs que l'art peut employer à produire » son image. »
Une apparence qui produit l'illusion, peut n'être l'apparence que d'un objet peu vrai d'ailleurs sous beaucoup de rapports. Un vase de cuivre, dont la teinte produit un brillant surprenant, est peut-être ou mal dessiné en perspective, ou peu convenable au sujet. Ce satin, si éblouissant dans ce tableau, n'est peut-être pas assez vrai dans ses plis et ne coïncide peut-être pas avec le nu ou le dessous. Sur un autre tableau au contraire, où l'aspect du coloris et de l'effet sera moins vrai, et où le peintre n'aura produit aucune illusion, on verra briller des vérités d'une autre espèce qui feront ainsi compensation. Il y a des tableaux de perspective qui sont pleins de vérité, les uns par la justesse des lignes, quoique la teinte ne soit pas vraie, d'autres par la justesse de la teinte, quoique les lignes ne soient pas justes. Mais il faut dire plus : on ne saurait demander que tout le tableau fasse illusion, ni que l'intérêt soit également réparti sur tous les objets. Et, comme l'objet le plus susceptible d'illusion est rarement le plus intéressant, et que l'homme est cet objet le plus intéressant et le plus difficile à représenter avec illusion, il résulte que plus les accessoires seront vrais, moins ia figure paraîtra telle; que plus les boutons
f2&2 DÉFINITION DE LA PEINTURE.
de cet habit, et celte épaulelte feront illusion, plus les yeux de ce portrait paraîtront morts, inanimés et sans vérité. Or, pour que les yeux paraissent vivans, il est à croire que cette épaulette doit être un peu moins vraie dans l'imitation. Ces raisonnemens que j'ai déjà faits plus haut, suffisent pour fixer les idées au sujet de l'illusion.
Si je voulais parler de l'art de la sculpture, je dirais, d'après les anciens, que le but de cet art n'est point l'illusion, et je relèverais l'erreur d'un écrivain moderne qui se plaint de ce que les sculpteurs font des bustes, et cela parce que des bustes sont, dit-il, des figures tronquées, et qu'ainsi elles n'offrent plus d'illusion. Je citerais aussi l'idée ridicule d'un autre critique qui, parlant des paysages que le sculpteur prétend exécuter dans des bas-reliefs, lui dit pour conseil : «Faites éclore sous votre ciseau » des lys brillans, et des pâles violettes. Surtout repré- » sentez le soleil sortant du sein des eaux, et que ses feux » naissans dorent le sommet des montagnes. Ici vous » placerez un ruisseau dont l'onde fugitive, etc., etc.
» Blarmoreo imprirnis redivivus ab œquore Titan
» T^esciat auratos nascente lumine colles
» (DoissiN. Sculiura. Lib. tertius.) »
Toute notre critique, on le sent bien, ne tend nullement à faire rejeter la doctrine qui prescrit la vérité, la justesse et la ressemblance.
Mais sans employer la comparaison de l'art de la sculpture, qui n'a point le coloris pour moyen, disons de nouveau que la peinture a souvent été autorisée à produire des images incompatibles avec l'illusion : telles sont les figures peintes sur des fonds monochromes ou, pour mieux dire, tout plais et ne posant même sur rien, ainsi qu'on
en voit sur tant de vases grecs. Il faut donc accorder que, si une pareille figure est pleine de naturel dans son caractère, dans ses gestes, dans ses draperies et dans toute son expression, on devra l'appeler vraie et très -naturelle, quoique l'absence d'un fond ou d'un support la rende invraisemblable et très-contraire à l'illusion.
Souvent on voit dans les portraits de Vandyck et d'autres excellens peintres, qu'ils ont appliqué les armoiries du modèle dans un coin du lableau, et on ne se plaint guère de cette faute contre l'illusion. Je suis loin d'en conclure que dans ce qu'on doit appeler un tableau, les Grecs ne visassent point à ce degré de vérité par lequel l'art peut tromper la vue; je crois au contraire qu'ils atteignirent à ce degré. Mais dans leur philosophie, ce n'était pas la vue seule qu'ils voulaient séduire et décevoir, c'était surtout l'esprit, et en donnant toute l'extension possible au mot nature et vérité, ils n'entendaient pas que l'illusion fut le but de la peinture.
C'est donc faute d'avoir une idée générale et saine de l'art et de sa définition que l'on veut le faire consister dans l'illusion, et ce préjugé est l'effet de l'ignorance. Voilà pourquoi le jeune homme de Condillac, en voyant une miniature de son père, était dans l'admiration, trouvant cela aussi extraordinaire que de mettre un muid dans une pinte. Ainsi ménageons davantage le mot illusion; disons prêter à l'illusion et non faire illusion; et contentonsnous de l'expression justesse de représentation, cette expression étant plus précise et plus favorable a la clarté de l'analyse et de la critique.