CHAPITRE
JUn exposant ici cette question, mon intention n'est point de confronter sous toutes leurs faces l'art du poète et l'art du peintre : ce serait une entreprise grande, difficile et dont je ne me sens point capable; d'ailleurs ce travail offrirait peu d'utilité. Or c'est précisément ce peu d'utilité que, selon moi, il importe beaucoup de prouver,
tandis qu'il importe peu d'établir des parallèles entre deux arts aussi beaux, aussi avantageux l'un que l'autre, et desquels les mœurs et les sociétés peuvent tirer également un grand parti. Pourquoi vouloir absolument mettre l'un audessus de l'autre, puisque tous les deux sont nécessaires? S'il faut des images pour l'esprit, n'en faut-il donc pas pour les yeux? S'il s'agit de persuader , pourquoi ne pas s'adresser aux sens? Et s'il s'agit de toucher, d'émouvoir, et de plus d'activer, d'aiguiser la sensibilité, de perfectionner même le sentiment, est-il raisonnable de ne pas compter les moyens offerts par la peinture ? Les moyens de cet art sont donc indispensables, s'il s'agit de la perfection sociale; car il faut bien s'occuper aussi de rendre nos sens excellens par une culture toute morale. Il importe de ne pas les abandonner, de ne pas les laisser se corrompre, de ne pas les laisser devenir même nuisibles aux belles mœurs : or tel est, répétons-le, l'office généreux des beaux-arts et surtout de la peinture. Et à ceux qui osent avancer qu'elle corrompt les cœurs, on doit répondre qu'elle leur est aussi utile, aussi bienfaisante que l'éloquence ou que la poésie son illustre compagne.
Considérons donc le parallèle qu'on peut établir entre la peinture et la poésie comme un moyen d'analyse propre à spécifier le caractère de l'un ou de l'autre art, plutôt que comme un moyen de démontrer lequel des deux doit avoir la prééminence. Au reste, n'est -il pas évident que chaque chose est bonne et parfaite, quand elle est ce qu'elle doit être, et que toutes les choses parfaites sont également bonnes, dès qu'elles sont nécessaires.
La prévention qui rabaisse la peinture fort au-dessous de la poésie est probablement toute moderne , car les
PARALLÈLE DE LA PEINTURE ET DE LA POÉSIE. 5û5
écrits des anciens prouvent suffisamment qu'aucun préjugé de cette espèce ne les empêchait d'assimiler ces deux arts l'un à l'autre. Il en était de même de la sculpture, de la musique, etc.; chez les anciens tous les arts étaient regardés comme frères et se donnaient mutuellement la main. Si donc cette prévention est moderne, ne pourrait - elle pas, soit dit en passant, prouver à elle seule la supériorité de la peinture des anciens sur la nôtre ? En effet, qui peut justifier cette espèce de dédain et ce dégoût même, qui est aujourd'hui plus commun qu'on ne pense, pour les productions de la peinture, si ce n'est le manque de heauté, d'élévation et de philosophie, le manque même de vérité sur ces tableaux et ces peintures ? Dans la comparaison que les modernes ont voulu faire de la poésie avec la peinture, il eût donc été nécessaire qu'ils supposassent une peinture supérieure à celle que nous avons ordinairement sous les yeux. Plusieurs de nos poètes ont égalé les poètes de l'antiquité; mais aucun peintre, il faut le dire, n'a atteint la perfection des peintres grecs assimilés autrefois aux poètes les plus célèbres. Or, partant d'une connaissance fausse de la peinture, on n'a pu qu'établir fort mal des parallèles entre cet art et l'art de la poésie.
Voyons cependant quelles sont les prétentions du poète et du peintre dans cette espèce de dispute. Les mêmes moyens ne sont pas communs à tous deux : chaque art a son domaine et ses ressources particulières; cela déjà ne prouve pas plus pour l'un que pour l'autre. Le poète dit : il y a beaucoup de choses que le peintre ne saurait nous faire entendre et que la poésie peut dire en entier. Un peintre peut bien faire voir qu'un homme est ému d'une certaine passion, parce qu'il n'est pas une passion TOME m. 20
5o6 DÉFINITION DE LA PEINTURE.
de l'ame qui ne soit en même tems une passion du corps. Mais, tandis que le tableau qui représente une action ne nous fait voir qu'un instant de sa durée, la poésie nous décrit tous les incidens et toutes les circonstances remarquables de l'action qu'elle traite. Elle nous prépare aussi par toutes sortes d'idées antérieures qui ajoutent à la force de ses images et de ses caractères. Le poète d'ailleurs peut représenter son héros sous toutes les faces, sous tous les aspects; il accumule les traits qui déterminent le portrait et l'idéal du caractère. Le peintre ne saurait frapper tant de coups; il ne peint qu'une fois son héros, et n'emploie qu'un trait, pour exprimer un caractère. Si le trait n'est pas très-juste et bien saisi, son idée avorte et le personnage n'exprime plus ce caractère que l'artiste voulait lui donner. îl est certainement beaucoup plus facile encore au poète qu'au peintre de nous affectionner à ses personnages et de nous faire prendre un grand intérêt à leurs destinées. Les qualités extérieures, comme la beauté, la jeunesse, la majesté, la douceur, que le peintre peut donner à ses personnages, ne sauraient nous intéresser à leurs destinées autant que les vertus de l'ame que le poète donne aux siens. Un poète peut nous rendre presqu'aussi sensibles aux malheurs d'un prince dont nous n'entendîmes jamais parler, qu'aux malheurs de Germanicus; et cela, par le caractère grand et aimable qu'il donnera au héros inconnu qu'il voudra nous rendre cher. Voilà ce que le peintre ne saurait faire; il est réduit, pour nous toucher, à se servir des personnages que nous connaissons déjà : son grand mérite est de nous faire reconnaître sûrement et facilement ces per-
Le peintre de son côte répond : Ce que la poésie indique par les paroles, la peinture le montre en effet. Or la vue a plus d'empire sur l'ame que les autres sens, et à cette pensée d'Horace il ajoute celle de Quintilien, qui dit que la peinture a plus de pouvoir sur nous que tous les artifices de la rhétorique (Inst. Orat. Cap. 5. FJb. 1 1.). La pensée de Quintilien amène aussi les exemples que cet orateur savait si facilement assembler : il citera donc, d'après lui, l'exemple de Phryné, que sa beauté défendit mieux que toute l'éloquence d'Hypéride; car, tout grand orateur qu'il était, il allait perdre sa cause, lorsqu'entr'ouvrant tout à coup la robe de cette belle accusée, il fit sentir aux juges de l'Aréopage qu'elle pouvait les charmer eux-mêmes. Lorsqu'on brûla le corps de Jules César, ajoute Quintilien, il n'y avait personne à Rome qui ne se fût fait raconter les circonstances de l'assassinat de ce prince, et il n'est pas croyable qu'aucun habitant de Piome ignorât le nombre de coups dont César avait été percé. Cependant le peuple se contentait de pleurer. Mais tout le peuple fut saisi de frayeur, lorsqu'on eut étalé devant lui la robe sanglante dans laquelle César avait été massacré. « ïl semblait, dit Quintilien, en parlant du pou- » voir de l'œil sur notre ame, qu'on assassinât actueîls- » ment César devant le peuple. » Le même orateur dit encore que du tems des Romains, ceux qui avaient fait naufrage portaient, en demandant l'aumône, un tableau sur lequel leur infortune était représentée, comme un objet plus capable d'émouvoir la compassion et d'exciter la charité, que les récits les plus pathétiques qu'ils auraient pu faire de leurs malheurs. On sait d'ailleurs que les esclaves qu'on exposait ivres sur un théâtre des Lacé-
3o8 DEFINITION DE LA PEINTURE.
démoniens, donnaient aux spectateurs et laissaient en eux une ferme résolution de résister aux attraits du vin. S* Augustin et d'autres écrivains nous rapportent qu'un certain roi de Chypre, qui était fort laid, craignant d7avoir un enfant qui lui ressemblât, eut recours à la puissance de la peinture, et fît peindre dans la chambre de sa femme une ligure parfaitement belle, afin qu'étant vue souvent elle pût corriger l'impression qu'aurait produit la laideur du prince; et il y réussit. Les plus heureuses descriptions de la poésie ne sont point capables d'un tel résultat. Les ennemis de la peinture répéteront ici que c'est en parler à l'aise, et qu'il faudrait montrer aujourd'hui ce même tableau, pour faire croire à toute sa vertu. Voyez, diront-ils, ces gravures qu'on joint aux éditions d'Homère, de Virgile, etc.; est-il rien qui fasse connaître moins ces fameux génies? Et ces Ulysses, ces Télémaques, ces Didons de l'art graphique , ne devraient-ils pas être honteux, en se voyant en présence de ces portraits nobles et enchanteurs, enfans d'une poésie toute parfaite, toute divine ? Cette critique plaira peu aux personnes qui, abusées en présence de nos galeries de tableaux, se disent: voilà la peinture ; mais elle sera goûtée par les gens plus difficiles qui, choqués de la manière de tant de peintres, se disent avec raison : voilà donc leur peinture.
Enfin le peintre ne manquera pas de répartir qu'un des avantages les plus incontestables de la peinture sur la poésie, c'est que la première parle à l'ame en un instant, tandis que la seconde a besoin d'un tems assez long, pour être lue, et que par cela même la peinture gagne en force et en intensité, ce qui lui manque en étendue. Le poète ne restera pas en défaut. Ce que vous
faites voir en effet, répliquera-t-il, nous faisons tant, que l'esprit croit le voir. En multipliant les faces du même objet, nous ébranlons l'ame, sinon tout à coup, au moins peu à peu, successivement et de plus en plus, en sorte que notre langage triomphe à la fin.
Oubliez-vous donc, répondra le peintre, que dans nos images nous donnons à penser ce que noire héros a fait, ce qu'il fera ou ce qu'il est capable de faire? En montrant le plus, nous faisons supposer le moins; et, si nous n'avons à choisir qu'une action, non-seulement nous en donnons à entendre plusieurs, mais cette action acquiert sous nos pinceaux une éloquence et une énergie à laquelle vous n'atteindrez jamais par la parole.
Mais ne fatiguons pas le lecteur ; laissons le peintre et le poète réclamer l'un et l'autre la prééminence. Puissent-ils , chacun de son côté, s'élever à la plus haute idée de leur art! Concluons que, si les moyens de ces deux arts sont diffé rens, leurs principes sont les mêmes, et que le premier de tous, c'est le principe de la beauté et de l'harmonie. C'est dans ce sens que le mot d'Horace est très-juste : Ut pictura poesis. En effet , même but , même économie , même théorie enfin, dont l'unité fait le principal fondement. Aussi a-t-on pour cela appelé la .peinture une poésie muette, aussi la fable du Loup et de l'Agneau est-elle une peinture parlante et un modèle précieux pour le peintre. Quelle unité! Quelle économie! Quel accord! De même les belles tragédies des poètes grecs nous semblent avoir été composées par des peintres excellens, comme le Lao^coon semble avoir été sculpté par un poète. Passons à une autre question assez semblable à celle-ci, et qu'il convient aussi de ne pas trop prolonger,