CHAPITRE
J i ous ne rechercherons point dans ce chapitre, si la puissance de la sculpture égale celle de la peinture, ou si un de ces deux arts est supérieur à l'autre. Ce que nous venons de dire nous dispense de ce futile examen. On s'est demandé quelquefois lequel des deux arts était le plus difficile; cette question oiseuse nous engage à certaines réflexions qui ne seront pas de trop ici. Disons de suite que Michel-Ange a depuis long-tems aplani la difficulté. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet à B. Varchi :
« Deux choses qui tendent à une même fin ne diffèrent » point entr'elles, et il n'y a entre la peinture et la sculp- » ture aucune différence : c'est exactement une et même » chose, et un artiste devrait s'appliquer à réunir l'une » et l'autre, c'est-à-dire, être également habile à sculpter » et à peindre, afin qu'à l'avenir le public s'habitue à en » juger de la sorte; et puisque l'un et l'autre art viennent » de la même source, on devrait plutôt travailler à les )' mettre d'intelligence qu'à fomenter une dispute à la- » ([«elle on perd un tems qu'on pourrait mieux employer, » (Voyez Bottari. Raccolta di lelteve, etc.) »
Mais quoi ! la perfection n'est-elle donc pas aussi difficile à atteindre dans un art ou une science que dans un autre, et ne juge-t-onpas de l'excellence d'une production, en raison de ce qu'elle approche le plus près de son but ou de sa destination ? D'ailleurs on sait trop bien qu'ici-
PARALLÈLE DE LA PEINTURE ET DE LA SCULPTURE. 3l 1
bas tout est également difficile à bien faire. Nous ne voyons point au surplus que les écrivains de l'antiquité aient mis Phidias au-dessus d'Apelle, ou Apelle au-dessus de Phidias. La Vénus Anadyomène du peintre de Gos ne fut pas moins admirée, pas moins célébrée que le Jupiter Olympien du fameux statuaire athénien. Enfin Pausanias, qui décrit tant de peintures et tant de statues, parle des unes et des autres avec les mêmes égards.
Voici quelques-unes des raisons que l'on donne pour prouver la supériorité de la sculpture sur la peinture. On dit que la sculpture doit être excellente sous toutes ses faces, sous tous les aspects et sous tous les jours, et que d'ailleurs elle est jugée plus sévèrement, parce qu'elle est plus mesurable que la peinture. On ajoute que le mécanisme de la sculpture peut plus souvent refroidir l'artiste que le mécanisme de la peinture ; qu'étant privée du charme de la couleur, la sculpture doit porter à un degré trèséminent les moyens qu'elle possède; et enfin que la sculpture étant essentiellement noble, grave et monumentale, elle doit avoir le pas sur la peinture qui ne saurait être consacrée à des fins aussi importantes.
A chacune de ces objections on peut aisément opposer une réponse propre à les réfuter. On fera donc voir d'abord que, si la peinture n'a qu'une face à représenter à la fois, il faut et on exige que cette face soit, malgré les raccourcis, d'autant plus belle, d'autant plus vraie et excellente, qu'on n'en a pas d'autre à offrir en compensation; que d'ailleurs on doit par cette face seule faire reconnaître que les autres, si on les apercevait, seraient elles-mêmes suffisamment belles. Aussi on a fait remarquer qu'un peintre peut faire mirer dans plusieurs glaces une seule
3l2 DÉFINITION DE LA PEINTURE.
figure, et réunir en un seul tableau ses divers aspects. Si la sculpture, ajoutera-t-on, doit se soutenir sous tous les jours, il en est de même d'un tableau qui semble flétri et abîmé sous certains jours défavorables, et qui ne peut se soutenir partout qu'à l'aide du calcul savant du clair-obscur et du coloris. Il n'est pas certain, dira-t-on encore, que la peinture sôit moins mesurable que la sculpture, et si le public ne sait pas en présence d'une figure peinte décider aussitôt et aussi facilement qu'il le ferait en présence d'une statue, au sujet d'un membre trop court ou trop gros, il n'en est pas moins vrai que toute faute de correction le choque aussi vivement et aussi promptement qu'une pareille faute en sculpture. Au surplus, continuera-t-on, si l'on a douté que la peinture soit mesurable, c'est par ignorance de la vraie pratique de la perspective. Il n'existe point d'art où l'on ne puisse mesurer. Quant au mécanisme de la peinture, il est tout aussi glacial ou tout aussi dépendant que celui de la sculpture, et on a tort de croire qu'il faille pour cet art, qu'on appelle tranquille et réservé, plus de chaleur soutenue, plus de verve profonde que pour la peinture. En outre, c'est par cela même que chacun sait que la peinture a de plus que la sculpture les moyens du coloris, qu'elle se trouve avoir à remplir la tâche difficile de rendre ce coloris aussi vrai, aussi naturel que beau. Enfin on répondra, au sujet du caractère monumental et très- grave de la sculpture, qu'il est difficile de prouver que la peinture n'ait pas été souvent employée aussi à perpétuer de graves souvenirs nationaux ou religieux, et des images historiques,- et que, si nos images aujourd'hui n'offrent pas l'aspect imposant et sévère de l'art statuaire, c'est moins la faute de la peinture que
celle des peintres. Au surplus les peintres de l'antiquité n'ont jamais différé des statuaires sous le rapport de ce grand et noble caractère, non plus que sous le rapport de l'art austère et précis des formes. Je vais revenir sur cette dernière condition. Il ne serait pas très-utile, je crois, de rechercher davantage ce qui peut être dit sur ce sujet.
N'y a-t-il donc, m'objectera-t-on, aucun autre rapport instructif entre l'un et l'autre art; et pourquoi ne pas pénétrer plus avant dans ce parallèle? Je réponds que ce qu'il importe de signaler dans la confrontation de ces deux arts, c'est leur domaine respectif, et par conséquent l'erreur où l'on serait de prendre exemple et modèle dans un art différent de celui qu'on pratique. Ainsi la sculpture, pour s'attacher à un exemple en passant, ne doit point viser inconsidérément aux effets optiques de la peinture, et de même la peinture ne doit point prendre pour modèle la manière dont on représente, par exemple, avec le marbre ou le bronze, certains objets, tels que les cheveux, les feuillages, les plis mêmes ou autres parties que pour la solidité de la matière on représente plus adhérens, moins détachés et indiqués d'une certaine façon. II suffirait donc ici d'examiner le petit nombre de différences de ce genre qui distinguent ces deux arts.
Les sculpteurs anciens ont évité de représenter des bouches très-ouvertes, de peur que l'obscurité d'un pareil enfoncement ne parut une tache sous certains jours : or le peintre qui obtient à volonté des masses fixes de brun, ne craint pas ce contraste. Par une raison analogue ils ont entr'ouvert un peu les lèvres, afin de colorer en brun la bouche, qui sans cette précaution eût pu être trop peu apparente, vu l'égalité de la couleur employée dans la
5l4 DÉFINITION DE LA PEINTURE.
sculpture. Quant à la situation des ligures dans les basreliefs, comme ils ont rejeté l'illusion, ils sont encore en cela différens des peintres. Enfin dans les camées la couleur diverse de la matière, dans les bronzes certaines précautions relatives à la fusion du métal, et d'autres raisons particulières à l'art de la sculpture doivent être distinguées par le peintre qui veut emprunter à cet art des modèles.
Il faut, pour en finir, relever de nouveau cette idéebannale et très-funeste à l'art du dessin, idée tendant à persuader que Ton a le droit d'être moins sévère et moins précis dans les formes que représente le pinceau, que dans celles que fait naître le ciseau du statuaire. Pourquoi at-on cherché et cherche-t-on encore à propager cette erreur ? C'est qu'on n'a vu dans presque toutes les peintures produites depuis Raphaël qu'un dessin imparfait et sacrifié aux parties subalternes de l'art; c'est que les conventions du clair-obscur et du coloris des modernes, ainsi que le goût académique de leur style, l'emportent toujours sur la science simple et touchante du dessin. Mais ce qu'il y a de très-certain, c'est que jadis on ne pensait pas de même dans la Grèce, où les peintres étaient aussi savans dans la connaissance de l'homme que les statuaires eux-mêmes. Ce qu'il y a de très-certain encore, c'est que David, ce grand dessinateur, qui n'a point d'égal dans l'art inconnu jusqu'à lui de réunir la vérité, la simplicité et la beauté, et qui est d'ailleurs un excellent professeur en plastique et en sculpture, a constamment pensé aux sculpteurs qui voudraient modeler ses figures, comme aux graveurs qui devaient traduire en estampes ses tableaux.