CHAPITRE
\je qui a été dit sur la définition, et sur le Lut particulier et moral de la peinture, a pu faire apercevoir quelle est la dignité d'un art aussi éloquent, aussi universel et aussi puissant. Si l'on a bien défini la peinture, on a prouvé qu'elle est estimable, et que ceux qui l'exercent remplissent une tâche pleine de dignité, une tâche importante et noble par son utile destination. Ceux au contraire qui ont considéré la peinture comme superflue, comme inutile et même comme dangereuse, n'ont pas su l'analyser, la définir et la connaître. L'opinion de Platon aurait dû cependant fixer les idées sur ce point; mais à dire vrai, la vue de nos tableaux modernes a souvent fait regarder comme des exagérations les sages et profondes assertions de la philosophie au sujet des beaux-arts,
« En voyant chaque jour, dit-il (Lib. 5. De Repub.), » des chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture et d'archi- » tecture pleins de noblesse et de correction, les génies » les moins disposés aux grâces, élevés parmi ces ouvrages, » comme dans un air pur et sain , prendront le goût du » beau, du décent et du délicat; ils s'accoutumeront à » saisir avec justesse ce qu'il y a de parfait ou de défec- » tueux dans les ouvrages de l'art et dans ceux de la na- » ture, et cette heureuse rectitude de leur jugement de- » viendra une habitude de leur ame. » Ailleurs, en parlant des artistes, il dit : a Nous aurons l'œil sur eux, afin que
» les citoyens reçoivent de salutaires impressions de tons » les objets qui viendront frapper leurs sens, et que dès » leur enfance tout les porte insensiblement à aimer la » droite raison , à établir entr'elle et eux un parfait ac- » cord. »
Comment se fait-il que ces pensées si claires et si positives de Platon aient produit si peu d'effet sur les artistes et sur les législateurs modernes ? Comment se fait-il que des pensées qui donnent la plus belle définition de l'art, qui en signalent si hautement le but noble et bienfaisant, que des pensées enfin qui disent tout ce qu'on peut dire sur la dignité et l'utilité de la peinture, n'aient servi de rien aux académies, je puis le dire, ni aux Michel-Ange, ni aux Rubens, ni à tous ces artistes qui ont contribuée corrompre le goût et par suite les mœurs, en multipliant de tous côtés de laides images et des faussetés prétentieuses, plutôt qu'ils n'ont contribué à maintenir cette délicatesse, ce sentiment de l'harmonie, cet amour pour la droite raison, pour le beau et pour l'honnête, toutes qualités qui, selon Platon, constituent l'excellence des arts ?
Si donc on place la peinture à un si haut rang parmi les moyens qui sont à la disposition du génie, c'est parce qu'elle exerce noblement une fonction morale sur les sociétés ,* c'est parce que, possédant à un éminent degré le don de rendre la vertu visible, de la rendre aimable et attrayante, elle peut par ces moyens entretenir parmi les hommes le sentiment de la vertu. Ainsi, loin de lui contester sa dignité et son illustre destination, imitons les Grecs qui, en traitant les arts avec la plus noble distinction, ont donné tant de lustre et une si grande renommée au petit espace qu'ils occupèrent sur le globe.
Le feu du ciel ravi par Prométhée est une antique allégorie qui rappelle l'origine illustre des arts du génie. Oui, la peinture est un art divin, elle s'assied sur le même thrône que la poésie, elle élève l'artiste au rang sublime du poète, elle manifeste toute la grandeur de notre être , et le Psalmiste était sûrement inspiré par ce caractère divin des beaux-arts, lorsqu'il disait : « Dieu tout-puis - » sant, tu as fait l'homme un peu moindre que les anges; » tu l'as couronné de gloire et d'honneur.
Qu'il est noble l'art qui , remontant sans cesse aux principes primitifs et admirables de la nature, parvient h la représenter dans ses grandes intentions; qui, à l'aide d'individus plus ou moins différensdes types primordiaux, peut par de vivantes images nous faire voir des modèles excellens et complets; qui enfin, muni du grand secret de l'unité, se rencontre avec les vues éternelles du Créateur ! Oui, la beauté continuellement étudiée, saisie et empruntée aux spectacles généraux ou particuliers de l'univers, ennoblit et agrandit le cœur. Ce fut ce sentiment de la dignité de leur art qui éleva Poussin et Mélrodore au-dessus des philosophes. Concluons donc que la peinture, source et résultat des plus nobles sentimens, source précieuse de bienfaits moraux, doit être appréciée comme un art vraiment digne de l'homme et de son illustre origine.
Il convient maintenant de faire voir que la société trouvera toujours dans un véritable peintre un citoyen digne et vertueux qu'elle ne consultera jamais sans profit; il convient, je crois, en enseignant ici ce que c'est que la peinture, d'apprendre aussi à bien des gens prévenus ou ignorans ce que c'est réellement qu'un peintre, et
dans quelle situation d'esprit il se trouve, quand il est occupé de son art. Je vais essayer au moins d'en donner une idée.
Avant tout une prévention première est à combattre, bien qu'elle soit toute vulgaire et qu'elle semble moderne. On entend redire partout qu'un peintre est un être exalté, délirant et ne produisant de belles choses que par accès de fièvre ou dans un état violent d'exaltation et d'excitation des forces intellectuelles ; cela peut être dit d'un musicien qui improvise, d'un poète qui compose, d'un acteur qui déclame, et d'un peintre au moment où il esquisse, où il invente et où il imagine, mais non d'un peintre qui conduit à terme un tableau, qui à force de méditations, de sages comparaisons, de raisonnemens suivis, desentimens mis en action et d'épreuves fréquentes, dérange pour améliorer, détruit pour substituer des différences justement préférées, qui enfin met en jeu et toute sa prudence et toute sa raison : un tel artiste ne cesse d'être calme et plein de sens dans la chaleur de ses pensées, et son génie ne produit point d'enivrement, malgré tout le feu qui l'aiguillonne et qui l'anime. On a pu remarquer même que tous ces artistes trépignans et si violens dans leurs déclamations, sont froids dans leurs inventions et froids même dans l'exécution ; Poussin et Raphaël étaient tranquilles au-dehors, malgré le feu qui brûlait dans leur cœur. Disons, sil'on peut citer ici des écrivains, que La Fontaine, qui donnait la vie à ses personnages et à tous les êtres de ses tableaux, qui animait enfin tous ses apologues, était un homme très -tranquille et même froid dans ses manières. Jean-Jacques bridait en dedans et avait tous les dehors d'un bon homme. Corrégio, ainsi
que Le Sueur, Masaccio, etc., était toute émotion, toute sensibilité dans ses peintures, et rien n'était paisible comme les dehors de ces peintres touchans. Un des sectateurs de Corrégio, Prudhon, qui montrait tant d'émotions dans ses ouvrages, était (nous l'avons connu) l'homme du monde le plus calme. Qu'on ne se figure donc pas, d'après des livres ridicules, qu'un peintre en action est un fou en accès, que pour exprimer le courage de Mars ou le courroux de Neptune, il doive devenir colère ou furieux, et que pour faire rire par ses tableaux, il doive s'efforcer de rire lui-même» Il est vrai qu'Horace a dit : « Pleure le pre- » mier, si tu veux m'arracher des larmes » ; mais il voulait dire pénètre-toi de la douleur du sujet, si tu veux que je la ressente moi-même.
Tâchons de démontrer que la situation morale d'un véritable peintre est une situation aussi noble qu'elle est délicieuse et pleine de charmes. On doit, il est vrai, supposer dans ce cas que l'artiste est affranchi des peines de la vie, et qu'il est livré à son art en toute liberté, quoique l'on convienne que les chagrins de la détresse et les atteintes de l'envie aient été plus d'une fois un piquant aiguillon du talent et un moyen excitateur pour le génie; mais il est plus exact de supposer notre artiste dégagé de ces tristes entraves et paisiblement préoccupé de la perfection de ses ouvrages. J'ajouterai encore , si l'on m'objecte les incertitudes pénibles, les repentirs quelquefois accablans des peintres qui opèrent sans méthode et par imitation des manières, que j'entends parler ici de l'artiste qui possède la théorie de son art, qui ne se fie pas à son seul sentiment et qui est presque sur d'atteindre au but à l'aide de ses profondes et constantes re-
53o ÉLOGE DE LA PEINTURE.
cherches: enfin je rappelerai le mot de Sénèque, qui dit que le plaisir qu'on éprouve en peignant un tableau est bien plus grand que celui que l'on reçoit de l'ouvrage , lorsqu'il est enlièrement fini.
Voilà donc notre peintre épiant les heureuses occasions offertes ou par la nature ou par ses souvenirs ou par sa vive imagination. Véritable artiste , toujours nourri debelles pensées, toujours pressé par le besoin de la gloire et du beau, il vient enfin de saisir un sujet, il en a arrêté l'idée; le jet premier est tracéV Inquiet d'abord, bientôt il espère et ne poursuit ses efforts que bien convaincu d'un heureux résultat. Aussitôt la disposition de l'ensemble se détermine, le site a déjà un caractère indiqué, et le jet des figures se manifeste et s'arrange. Quel avenir séduisant dans cette première tentative ! Quels beaux caractères, quels charmes il entrevoit dans le vague de ces traits laissés exprès incertains ! Bientôt il s'anime davantage, et bientôt appuyé sur ces premiers moyens si ingénieusement préparés, son génie découvre et saisit les hautes convenances, les belles combinaisons. Peu à peu il va s'élever jusqu'aux plus grands caractères, il va monter tout son style. Enfin l'esquisse est arrêtée; déjà elle est pour lui un bien précieux, et il y découvrira par le travail un trésor caché.
Cependant il faut qu'il oublie quelque tems ce projet; il faut même qu'il se distraie par des travaux entièrement différens. Après ce repos, il jugera mieux son ouvrage, et il pourra le reprendre avec un courage tout nouveau. Il y est revenu disposé à se livrer aux perfectionnemens, si toutefois ce premier jet lui plaît encore, si au prime abord il y aperçoit de nouveau un heureux projet.
Mais quelle joie ! l'idée est éminemment pittoresque et morale, le sujet est simple et touchant, susceptible de haute beauté,* il doit plaire, enchanter, et faire au spectateur quelque bien. Aussitôt le noble feu qui enflamme les belles âmes s'empare de tout son être; il varie et perfectionne: toutes ses peines vont devenir des jouissances, et les recherches les plus difficiles seront pour lui autant de vives espérances. Par où commencera-t-il ? Il va reprendre les figures; il varie quelques dispositions. Bientôt arrivent les modèles. Répétez cette pose, leur dit -il, essayez cette action : voilà l'idée, tâchez de la rendre. Cependant aucun n'a encore pu bien exprimer cette idée. Toutes leurs poses néanmoins, il les a confiées au papier; elles sont exactes, et il les a saisies à l'aide d'un verre fidèle et d'un point de vue invariable. Quelquefois cédant à l'individu modèle, il modifiera les attitudes dans son esquisse première; d'autres fois il s'en tiendra obstinément à cette esquisse et rejetera l'idée et la pose du modèle. Est-ce un tourment que ces incertitudes ? Non, c est un exercice enchanteur. Rempli de son sujet, il attendra des modèles plus convenables, ou bien il emploiera de suite un des précieux moyens de la peinture, moyen si inconnu aujourd'hui. Il construit donc sur de forts papiers l'attitude qu'il médite. Ses proportions sont arrêtées, et chaque membre y est découpé et rendu mobile. Alors il fait jouer les parties. Il aperçoit le mieux dans le plus ou dans le moins. Tantôt il baisse cette tête, il élève cette main. Le voilà qu'il étend un pied et qu'il courbe et replie le torse de cette figure. Quel exercice attachant ! Là, à tel point, est le gracieux, le significatif; plus, il y aurait affectation et excès, il y aurait froideur et fausseté. Méditant
et repassant dans son esprit les idées de convenance, de beauté, de propriété, de caractère et de pittoresque, il reste quelque tems absorbé dans la méditation.
A le voir ainsi pensif, étranger à tout ce qui l'entoure, on le prendrait pour un être passif et incapable de rien produire. Mais il va s'élancer hors de cette léthargie. Qu'on élève ce tableau, dit-il, je veux en juger mieux l'ensemble ; espacez davantage celte figure, abaissez cette masse de draperie, modifiez la direction de cette ligne, ôtez cet accessoire, que cette masse claire du fond soit sacrifiée et retrécie, et qu'ici le brun augmente... On a obéi : la magique baguette d'une fée n'opère pas plus vite ses prodiges; tout est amélioré, car les changemens sont possibles et vraisemblables : ils sont possibles, parce qu'il connaît à fond la perspective des lignes, des tons et des teintes ; ils sont conformes à la vraisemblance, parce qu'il a sans cesse réfléchi à cette importante et grande partie de l'art. Cependant il interrompt une seconde fois son travail. Tant de méditations, tant de raisonnemens pourraient flétrir son sentiment, émousser ces aiguillons, ce stimulant de la sensibilité. 11 laisse donc pour quelque tems cet ensemble, ne s'occupant tout au plus que de quelques parties subalternes. Ainsi notre artiste a déjà connu, il a vu son tableau dans son ensemble, dans son caractère, dans son mode, dans son coloris et dans toutes ses principales parties. Tranquille, satisfait, plein d'espoir, fort de cet espoir, il va passer à l'exécution.
Déjà des élèves adroits et scrupuleuxont transporté sur la véritable toile les traits de tout l'ouvrage. L'heureux peintre est en présence de cette toile, de ce panneau et de ces traits préparés. De quels sentimens n'est -il pas agité!
Son cœur s'enflamme, son imagination impatiente veut s'échapper. Tel un jeune et ardent coursier, mesurant de l'œil la carrière ouverte devant lui, frappe la terre de son pied, mort son frein couvert d'écume, se cabre et voudrait impatient franchir la barrière : de même notre peintre croit déjà voir vivre ses figures; il sourit à leur grâce exquise. Ces attitudes, il les voit plus naïves ; ces mouvemens, il lui tarde de les rendre plus nobles, plus vrais, plus touchans. Oui, la vie va naître de tant de soins; tous les moyens positifs qu'il va employer avec talent vont enfin répéter la nature, et réaliseront ses pensées. Mais il voudrait tout former en un jour, tout finir à la fois et jouir aussitôt du triomphe. Cependant il est obligé de tempérer tant d'ardeur et de diriger ses élans. Il s'agit d'opérer sur le tableau lui-même; il s'agit de rendre avec soin, avec une précision châtiée, de terminer avec grâce et sentiment ce qui n'est qu'indiqué et provisoirement préparé.
Les modèles vont donc être interrogés de nouveau. Déjà les formes s'embellissent; les têtes, dont les physionomies sont empruntées à des individus bien choisis, il les rend toutes belles par d'heureux changemens toujours proportionnels, et il les rend plus expressives, plus naturelles par ce moyen. Enfin tout prend bientôt un corps, une existence ; tout respire sur cette toile. Des teintes exactes et mesurées procurent peu à peu l'existence à tous ces objets déjà si beaux par leur forme et l'heureuse disposition de leurs lignes. Les personnages semblent s'agiter, les cheveux flottent et deviennent légers, les draperies ressemblent à de véritables étoffes, et leur mouvement, ainsi que le caractère de leurs plis, est parfait.
Déjà des masses imposantes et gracieuses favorisent le relief des objets; les fonds fuient, les ciels sont impalpables et immatériels, les devans sont saillans. Plus notre peintre ajoute d'exactitude optique dans les rapports qu'il ne cesse de mesurer, de confronter, plus il ajoute de force et de magie dans tout l'ouvrage, plus il semble n'opérer que par le seul sentiment. La beauté est le but constant de tous ses efforts; l'impression morale, l'utilité enfin est le seul terme qu'il se propose. Notre peintre philosophe a réussi, son tableau est un spectacle surprenant par la vérité , il est plein de beauté et moralement bienfaisant ; tous les spectateurs applaudissent, goûtent et admirent. Non, dans aucun art on ne jouit plus délicieusement du succès.
Mais quoi ! les personnes étrangères à la peinture viennent de saisir la vraisemblance du portrait que je viens d'esquisser, et des peintres seuls y aperçoivent des traits qui les étonnent et qu'ils ne savent pas comprendre. En effet, ce n'est pas précisément leur routine et leur manière d'exécuter que je viens de décrire, et parce que je n'ai pas fait l'exact portrait du peintre d'aujourd'hui, ils n'admettent pas que j'ai rendu la ressemblance du peintre en général : s'ils étudient ce traité, ils reviendront de leur prévention.