‹ Traité complet de la peintureChapitre 86 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

JLjssàyons d'expliquer comment et par quels moyens peut être exercée cette précieuse influence de la peinture sur la société. « Qu'on jette les yeux sur l'histoire des » nations, dit Le Batteux, on verra toujours l'humanité » et les vertus civiles, dont elle est la mère, à la suite des » beaux-arts : c'est par là qu'Athènes fut l'école de la dé- » licatesse; que Rome, malgré sa férocité originaire, s'a- » doucit; que tous les peuples, à proportion du commerce » qu'ils eurent avec les Muses, devinrent plus sensibles et » plus bienfaisans. Il n'est pas possible que les yeux les » plus grossiers, voyant chaque jour les chefs-d'œuvre de » la peinture et de la sculpture, ayant devant les yeux des » édifices superbes et réguliers, que les génies les moins * disposés à la vertu et aux grâces, à force de lire des » ouvrages pensés noblement et délicatement exprimés, » ne prennent une certaine habitude de l'ordre, de la » noblesse et de la délicatesse. A force de voir, même » sans remarquer, on se forme insensiblement sur ce qu'on î) a vu ; les grands artistes exposent dans leurs ouvrages » les traits de la belle nature. Ceux qui ont eu quelqu'é- » ducation, les approuvent d'abord; le peuple même en » est frappé ou s'applique le modèle sans y penser. On » retranche peu à peu ce qui est de trop, on ajoute ce » qui manque; les façons, les discours, les démarches ex- » térieures, se sentent d'abord de la réforme, et elle passe

» jusqu'à l'esprit. On veut que les pensées, quand elles » sortiront au -dehors, paraissent justes, naturelles et » propres à nous mériter l'estime des autres hommes. » Bientôt le cœur s'y soumet aussi ; on veut paraître bon, » simple, droit : en un mot, on veut que tout le citoyen » s'annonce par une expression vive et gracieuse, égaîe- » ment éloignée de la grossièreté et de l'affectation, deux » vices aussi contraires au goût dans la société, qu'ils le » sont dans les arts. »

C'est cette vérité qui fit dire à Pétrone : « L'em- » portement domine les âmes grossières et ne fait que » glisser sur les âmes délicates et cultivées. » Aussi Virgile, représentant Énée débarquant en Afrique, dit-il qu'il sentait ses méfiances disparaître en voyant des tableaux suspendus dansles temples : «Rassurons-nous, s'écria-t-il, » ici le malheur trouve des cœurs compatissans. »

Nous pouvons donc dire avec un moderne : « Les arts » polissent, tranquillisent, rapprochent les hommes, et » par une pente insensible, mais irrésistible, ils les dirigent » vers l'honnêteté en semblant ne les occuper que du )) beau. — On a vu naître chez les Grecs, dit Bonstetten » (Rech. sur l'Imagin.), plus de talens et de vertus avec » les beaux -arts, qu'on n'en a vu depuis chez aucun » autre peuple. » Gallistrate définissait la sculpture, l'art d'exprimer les mœurs, et Milizia disait qu'elle est ainsi que l'histoire l'archive des vertus et des vices. Selon Âristote, les peintres nous enseignent à former nos mœurs par une méthode plus courte et plus efficace que celle des philosophes, des tableaux étant aussi capables de corriger les vices que tous les préceptes de morale (Pol. B. 5.). S* Basile assure de même que les peintres font autant

INFLUENCE DE LA PEINTURE SUR LA SOCIÉTÉ. 5ùJ

par leurs tableaux que les orateurs par leur éloquence. (H omet. 20.)

« La peinture des actions vertueuses, dit encore Le » Batteux, échauffe notre ame, elle l'élève en quelque » façon au-dessus d'elle-même, et elle excite en nous des » passions louables, telles que sont l'amour de la patrie et » de la gloire : l'habitude de ces passions nous rend ca- )> pables de bien des efforts de vertu et de courage, que » la raison seule ne pourrait pas nous faire tenter. » Shattesbury a dit : « Il est une liaison si intime entre » les arts et les vertus, que la connaissance bien entendue » des uns mène presqu'infailliblement à la pratique des » autres. »

Plaçons ici un passage remarquable de Plutarque. « Un » homme, dit-il, qui aura appris dès son enfance la vraie » musique, telle qu'on doit l'enseigner à la jeunesse (ne » pouvons-nous pas dire ici la vraie peinture, telle qu'on » doit l'enseigner et la pratiquer) , ne peut manquer d'avoir » un goût ami du bon, et par conséquent ennemi du mau- » vais, même dans les choses qui n'appartiennent point à la » musique. Il ne se déshonorera jamais par une bassesse; » il sera aussi utile à sa patrie que réglé dans sa conduite » privée, et il n*y aura pas une de ses actions et de ses » paroles qui ne soit mesurée et qui n'ait dans toutes les » circonstances des tems et des lieux le caractère de la » décence, de la modération et de l'ordre. » Citons en dernier lieu le mot d'un célèbre écrivain d'aujourd'hui : « Dans un siècle de lumière, dit Châteaub riant (Génie du » Christian. Ch. 3. 5e part.), on ne saurait croire jusqu'à » quel point les bonnes mœurs sont dépendantes du bon » goût, et le bon goût des bonnes mœurs... Celui qui aime

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