TOME III
» la laideur dans un tems où mille chefs-d'œuvre peuvent » avertir et redresser le goût, n'est pas loin d'aimer le » vice. Quiconque est insensible à la beauté, pourrait » bien méconnaître la vertu. »
Mais, dira-t-on, est-ce que la même raison qui fait que la peinture est utile et bienfaisante, lorsqu'elle est pure et morale, ne peut pas faire qu'elle soit dangereuse et malfaisante, lorsqu'elle est elle - même immorale et corrompue? Certainement. Aussi dans toute l'antiquité les législateurs veillaient-ils à la conservation de son caractère chaste, moral et beau; et c'est à cette vigilance législative que nous devons aujourd'hui la contemplation instructive de tant de chefs-d'œuvre.
Nous avons déjà dit qu'il est impossible aujourd'hui d'anéantir les beaux-arts ou de les distraire des habitudes de nos mœurs. On ne saurait donc supprimer la peinture. Elle pourra se corrompre, il est vrai, se dégrader et languir dans les siècles à venir et même de nos jours, mais elle ne pourra plus périr. Cet art utile que Lycurgue pouvait bannir de sa petite république ne saurait être banni de l'Europe. Il reste à lui donner une direction qui soit constamment morale, et à l'employer avec profit.
Ce qui peut influer sur le moral du peuple, c'est plus encore le caractère des peintures que les sujets qu'elles exposent, c'est leur beauté ou leur laideur, c'est leur harmonie ou leurs manières barbares. Or, quel gouvernement serait intéressé à empêcher que le sentiment de l'ordre et de la beauté ne régnât dans les peintures, puisque, quels que soient les sujets représentés qu'il parviendra peut-être à prescrire, ces qualités d'ordre et de beauté entreront dans ses vues en rendant éloquens, nobles et
altrayaus ces mêmes tableaux? Ni Brutus avec sa farouche et inhumaine liberté, ni Louis XIV avec l'éclat de ses hauts faits et de sa magnificence, ni tels ou tels portraits enfin n'intéresseront en peinture, si l'art qui les représente est sans attraits, sans grâce et sans dignité.
Une observation est à faire, ou plutôt une objection assez juste est à modifier. Bien que l'art de la peinture parvienne à l'ame par le sens le plus subtil de tous, il faut que l'ame soit dans une certaine disposition sympathique avec le tableau, pour le sentir et en recevoir l'utile impression que l'artiste se propose. En général les arts ne plaisent, n'intéressent et ne peuvent opérer quelque bien que lorsque leurs productions sont contemplées par une ame tranquille, et lorsque l'imagination est tout à fait dégagée de violens souvenirs ou de pensées trop chagrines. La disposition la plus favorable, pour goûter une belle peinture, n'est pas cette gaîté qu'inspire l'agitation de la société, mais bien la sérénité que fait naître un beau jour ou un climat heureux; il nous faut sentir dans les arts, qui ne représentent que des objets particuliers, l'harmonie universelle de la nature. De même, si notre ame est troublée, nous n'avons plus en nous-mêmes cette harmonie; le malheur peut l'avoir détruite. Malgré tout, les plus belles, les plus touchantes productions de l'art pénètrent à la fin tous les spectateurs. Un beau tableau saisit l'ame, s'en empare et l'affecte, dans quelque disposition qu'elle soit. Appliquons ici à la peinture ce que Cicéron disait des belles-lettres dans sa harangue pour Archias : « Les lettres nourrissent la jeunesse, elles re- » créent les vieillards, elles embellissent la situation la » plus fortunée, elles offrent un asvle et une grande con-
54o ÉLOGE DE LA PEINTURE.
» solation dans les persécutions et les malheurs ; les lettrés » plaisent à la maison, ne nuisent point aux affaires ; elles » nous accompagnent le jour et la nuit, dans les voyages, » à la campagne; et, lorsque les facultés de notre esprit ne » nous donnent pas de dispositions pour en acquérir la » connaissance ou pour les goûter, nous devons cependant » en faire le plus grand cas et les admirer en voyant que » ceux qui les possèdent en jouissent d'une manière si » délicieuse, »
Examinons maintenant comment la peinture peut influer sur les mœurs en influant sur tous les arts d'industrie. Il existe des rapports qui unissent les arts industriels aux beaux- arts : aussi devons -nous reconnaître que le même principe du beau, qui est exclusivement essentiel à la peinture et qui doit y dominer, l'est presque toujours aussi à tous les arts mécaniques. En effet, si dans le beau en général il y a le convenable ou l'utile, et de plus le plaisir de l'organe, il est évident que l'une ou l'autre de ces conditions, toutes les deux même le plus souvent, doit se retrouver dans les différentes productions de l'in^ dustrie : or la contemplation des tableaux est propre à procurer ce résultat.
Pourquoi les ustensiles romains et grecs , retrouvés dans les ruines ou représentés sur les monumens, offrentils presque toujours la beauté? Pourquoi les a-t-on pris pour modèles dans nos manufactures depuis le retour vers le bon goût? C'est que ces ustensiles, ces meubles, ces vases, ont reçu la meilleure forme dont ils étaient susceptibles; c'est que ces Romains, ces Grecs voulaient être entourés, comme je l'ai dit, de cet élément du beau, au milieu duquel des hommes accoutumés à voir, à entendre,
INFLUENCE DE Là PEINTURE SUR LA SOCIETE. 54 1
à sentir de belles choses, deviennent des héros capables de tout pour l'honneur du prince, pour l'honneur de la religion et de la patrie.
Combien donc seraient utiles en Europe des écoles où les principes du beau seraient appliqués aux combinaisons de l'industrie; des écoles graphiques, où le goût des artisans s'épurerait, s'embellirait peu à peu ; des écoles dans lesquelles on verrait naître une pépinière d'ouvriers ingénieux et sages dans leurs idées toujours dirigées vers le beau comme vers l'utile ! Ils ne produiraient rien qui n'embellît nos habitations, qui n'ornât dignement nos temples, qui n'ennoblît nos cités ; rien enfin qui ne fût en harmonie avec de belles mœurs. Mais qu'attendre pour l'intérêt public d'hommes indifférens pour le laid, le trivial ou l'ignoble; d'hommes qui, dédaignant les études du vrai beau, se complairaient dans des demeures où les seuls besoins physiques sont assurés, où rien ne parle à l'ame, où rien de ce charme qui nous élève dans cet élément du beau, n'est combiné ni même indiqué ?
Si l'on observe avec attention sous ce rapport les peuples, les villes, les bourgs dans lesquels l'absence du beau est sensible, soit sur les ustensiles, soit sur les meubles, soit sur les vêtemens, on reconnaîtra que dans le moral de ces mêmes peuples il y a presque toujours avilissement et laideur. En effet, le physique ignoble est souvent compagnon de l'ignominie de l'ame, et l'on petit remarquer que là où la laideur est devenue une habitude, une jouissance même et un besoin, elle est en rapport avec les laides idées, soit de l'avarice, soit de l'égoïsme haineux et malveillant, soit des turpitudes de l'ambition. Que^ agréable pressentiment pour le voyageur arrivant dans
une cilé nouvelle pour lui, que celui que lui inspire la vue de vêtemens de bon goût, de maisons propres et commodes, d'ustensiles aussi agréables à la vue qu'utiles à l'emploi ! Si Énée, selon Virgile, s'écria : « Rassurons-nous, » voici des tableaux qui annoncent un peuple sensible» ; le voyageur ne peut-il pas dire en voyant ces indices d'ordre et de bon goût : ici je dois trouver la décence, les plaisirs honnêtes, les charmes de l'hospitalité et la dignité des belles mœurs?
La haine pour le beau, la haine pour les beaux-arts est une vraie calamité, même pour la religion, puisque les temples de Dieu, enlaidis ou défigurés par l'insouciance et le mauvais goût, n'inspirent plus à l'enfance ni aux hommes ce sentiment de divinité qui vivifie les prières, qui anime d'un saint orgueil les fidèles, et qui est un des soutiens de la religion. Enfin celle haine est une calamité pour la société, puisque haïr la beauté, c'est haïr la vertu. Toutes les fois donc que la beauté, c'est-à-dire l'harmonie et la convenance, brillera et éclatera dans les peintures, tous les autres arts refléteront cet éclat, et les fabriques, les manufactures, les ateliers d'artisans réfléchiront ce beau. Aussi n'est-ce pas par une vaine supposition que nous avons dit, au sujet de l'art vers le tems d'Alexandre, qu'il dut à la peinture plusieurs de ses grâces, de ses. charmes et de sa perfection; aussi devions-nous faire remarquer ici de quelle influence peut être la belle peinture dans les productions de l'industrie, et de là dans la société.
Mais cette influence doit être considérée sous le rapport de ses deux moyens bien distincts : le premier est le choix et la représentation des faits instructifs en euxmêmes: le second, la beauté seule de l'image.
Les faits instructifs et utiles par eux-mêmes produisent le même résultat en peinture que dans les écrits, et la beauté du sujet, en entretenant chez les spectateurs l'idée du beau, entretient l'idée de la vertu. Aussi est-ce pour atteindre à ce but que Polygnote, par exemple, avait dans le Pœcile rappelé par ses peintures tant de belles actions des Grecs, voulant par ces vives images sorties de ses pinceaux embraser l'ame de ses concitoyens du noble amour de la patrie.
Presque tous les livres sur les arts renferment des preuves de l'influence de la peinture sur les mœurs par le choix des faits, des caractères et des événemens représentés, tous servant d'exemples à suivre ou à éviter. On cite, par exemple, Jules César, qui sentit réveiller son courage et les sentimens glorieux de son ambition, quand il vit en Espagne l'image d'Alexandre-le-Grand. Attentif a la considérer, et se représentant que le héros, au même âge où il se trouvait alors lui-même, avait presque conquis le monde entier, tandis que lui au contraire n'avait encore rien fait de comparable, il ne put s'empêcher de verser des larmes excitées par un violent amour de la gloire. Bientôt on le vit entreprendre les faits éclatans qui l'ont rendu presqu^immortel. On cite aussi Alexandre qui devenait pâle et tremblant toutes les fois qu'il jetait les yeux sur un tableau représentant Palamède condamné à mort par ses amis : ce tableau lui rappelait le traitement qu'il avait fait éprouver lui-même à Aristonicus.
Les livres ne manquent pas de rappeler encore, soit l'usage prescrit aux praticiens Romains de conserver chez eux les portraits de leurs ancêtres, soit l'usage de porter dans les pompes funèbres les images des héros morîs,pour ex-
citer leurs descendans à imiter leurs vertus. Enfin on raconte, pour la même fin, l'histoire de cette courtisanne d'Athènes, qui, étant à table avec ses amans, vint par hasard à jeter les yeux sur le portrait d'un philosophe : le caractère de vertu et de tempérance qui était exprimé sur son visage, lui inspira tant d'horreur pour ses désordres, qu'elle se leva aussitôt de table, rentra chez elle, et se fit remarquer depuis ce moment par une retenue aussi grande que l'avait été sa débauche.
Tout le monde accorde à la peinture cette noble faculté et d'instruire et d'élever l'ame par les images des belles actions. Mais ce que peu de personnes aperçoivent et lui accordent aujourd'hui (et cela peut-être à cause du peu de beauté offert dans nos peintures), c'est l'influence de l'harmonie ou de cette beauté manifestée, soit dans les objets imités, soit par les combinaisons ou optiques ou toutes spirituelles du tableau. Parlons de ce second moyen qui est si puissant.
Former et épurer le goût, dit Sulzer, est une grande affaire nationale. Gardons - nous donc de négliger l'analyse de l'art, à l'aide de laquelle nous distinguerons comment on peut avec l'art arriver à cette fin, qui est d'épurer et de former le goût, et par suite d'épurer les mœurs. Qui peut nier que le rapport harmonieux des parties entr'elles et avec le tout ne soit aussi nécessaire dans la conduite d'une action morale, que dans un tableau ? Cet amour de l'ordre, des proportions, de l'harmonie enfin, est une vertu de l'ame qui se porte à tous les objets qui ont rapport à nous. Cet amour de l'ordre prend le nom de goût dans les choses d'agrément, et retient celui de vertu, lorsqu'il s'agit de mœurs; quand il est négligé dans
l'âge le plus tendre, l'homme en ressent toute sa vie les funestes conséquences.
Rien n'est plus propre à former le goût, qui au fait n'est que le sentiment du beau, que l'exposition des productions d'art dans lesquelles les hommes peuvent reconnaître, étudier, se rendre familières les combinaisons qui ont produit ce beau. Cette perception des causes du beau intellectuel est très-perfeclible ; et c'est l'art de voir et de contempler les belles peintures, qui doit et a dû influer de tout tems sur les mœurs. Il faut donc que ces beautés existent dans les tableaux, et que les hommes les y découvrent et en fassent une étude.
Si les tableaux sont sans beauté, les mœurs, au lieu d'en retirer quelque profit, en seront affectées dangereusement; il en résultera le faux goût et le mépris pour Tordre, l'unité et le beau : et comme le faux goût a aussi ses admirateurs, ce seront les vices des peintures qui recevront leur encens, en sorte que le mauvais goût en général sera encouragé, pour ainsi dire, par les mauvaises peintures, et ces peintures seront vantées, préconisées par le mauvais goût. Ainsi il s'agit aujourd'hui, comme il s'agissait chez les Grecs, de rendre la peinture belle, afin de la rendre utile : voilà pourquoi la contemplation de l'antique a été d'une si grande utilité aux observateurs modernes, lorsqu'ils ont voulu y chercher des leçons ; voilà pourquoi on espère que le peuple en voyant les modèles antiques, s'habituera peu à peu à sentir et à goûter cet ordre, ces combinaisons qui constituent le beau de tous les monumens ; voilà pourquoi les amis zélés de l'art voudraient qu'on fît des tableaux à l'instar des anciens, c'est-à-dire, dans lesquels l'économie, l'ordre et les exacts
rapports fussent des leçons continuelles pour la nation qui aimerait à les étudier.
Je conclus que le sentiment de la convenance dans les beautés optiques d'un tableau est propre à entretenir en l'ame le sentiment de la convenance pour toutes les actions de la vie, et par conséquent pour les mœurs; je conclus que l'habitude de sentir en quoi consiste l'ordre optique, les rapports, l'harmonie physique enfin, dont l'élément est l'unité, que cette habitude, dis-je, de sentir l'unité dans l'ensemble et dans les parties d'un beau tableau, nous rend propres aussi à la reconnaître dans tous les actes de la vie privée ou sociale, et qu'à la fin une inconvenance dans les mœurs nous choquera autant qu'une inconvenance en peinture. L'unité et l'ordre, et par conséquent la dignité et la décence, seront donc à la fin pour nous des qualités d'autant plus attrayantes et plus chères que nous aurons de plaisir et de facilité h les découvrir dans les beaux ouvrages, et surtout dans la peinture. On voit maintenant, j'espère, par cette espèce d'analyse de l'art, combien il importe de perfectionner dans les jeunes âmes le sentiment du beau optique et intellectuel, afin de les rendre plus sensibles au beau moral ou à la vertu.
Mais, dira-t-on, ce sont les lois de ce beau optique et de ce beau de convenance qu'il faudrait expliquer; ce beau, que vous voulez faire goûter, parviendrez -vous à en démontrer les causes, le vrai principe et le secret? Puisse-t-on trouver une réponse affirmative à cette question dans la théorie que nous devons donner de la beauté ! Puisse-t-on y puiser les moyens de diriger au profit des mœurs l'influence constante que la peinture a sur la société !
PERFECTIBILITE
DE
LA PEINTUPvE.