‹ Traité complet de la peintureChapitre 88 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

X3Lprîïs avoir tâché d'établir la vraie définition et avoir fait brièvement l'éloge de la peinture, parlons de ce qui est relatif à sa perfectibilité et aux causes qui peuvent influer sur les progrès et la perfection de cet art.

La première idée que nous devions exposer ici, c'est l'obligation où nous sommes et dont rien ne saurait nous affranchir, de nous efforcer d'égaler les Grecs, puisqu'ils ont atteint la perfection. En effet, ne serait-il pas absurde de répéter tous les jours que nous sommes aussi aptes que les Grecs aux sciences et aux arts, que l'éloge de leur prétendue supériorité est fatigante et peu patriotique, et de vouloir, quand notre amour- propre revendique cette égalité de facultés entre eux et nous, de vouloir, dis-je, ne rien faire de ce qu'ils firent eux-mêmes pour devenir si

OOO PREFECTIBILITE DE LA PEINTURE.

habiles ? Nous nous proposons même des moyens tout opposés aux leurs, et nous visons souvent à un autre but.

Oui, la peinture, ou pour mieux dire, son langage et son style doivent être les mêmes aujourd'hui qu'ils étaient du tems des Grecs : cette langue étant absolument la même aujourd'hui qu'elle était autrefois, il n'y a qu'un seul art, qu'une seule peinture pour tous les tems et pour tous les hommes. Ce sont les mêmes beautés de la nature que nous avons à représenter, ce sont les mêmes moyens et les mêmes secrets dont nous usons à cette fin. Cependant il semblerait, parce que nos mœurs sont changées, que nous croyions devoir reconnaître une nouvelle nature , et devoir changer aussi le premier des arts imitateurs. N'étant plus simples et naïfs dans nos mœurs et dans nos arts, et regardant ce nouvel état comme un effet naturel et inévitable des tems, nous cherchons des moyens étranges de compensation, pour valoir autant que les anciens. Mais des compensations sont-elles désirables, lorsqu'on parle dans une langue qui, encore une fois, ne saurait rien perdre de son caractère et de ses moyens en quelque lieu et en quelque tems qu'on l'emploie? Ces moyens sont les mêmes que du tems des Grecs : ce sont toujours le dessin, la perspective, le coloris et la même philosophie de l'art. Pourquoi rechercherions - nous une antre peinture que la peinture de tous les tems? Si en effet nos mœurs ont dégénéré, est-ce une raison pour laisser dégénérer les beaux-arts eux-mêmes ; n'est-ce pas le cas au contraire de les purifier, d'opposer leur influence à cette corruption des mœurs, et de rechercher avec plus d'ardeur tout ce qui est relatif à leur perfectibilité ? Les grandes réformes qu'a éprouvées la peinture depuis

la fin du 18e siècle, le rapprochement si sensible vers le goût simple de la nature et de l'antique, enfin tant de tableaux nouveaux dont se glorifient avec raison les amis du bon goût, toutes ces considérations, dis-je, ont engagé beaucoup d'écrivains a prodiguer des éloges exaltés par lesquels ils espéraient faire croire que les Grecs sont presque effacés aujourd'hui, et que notre peinture surpasse sous tous les rapports la peinture de l'antiquité. Enfin, selon ces écrivains, Paris est une nouvelle Athènes. Loin de moi l'idée de contester cette nouvelle gloire et de flétrir tant de nouveaux lauriers si justement mérités; mais je pense qu'il y a un malentendu dans toutes ces assertions, et voici, selon moi, ce malentendu. Les justes éloges qu'on a donnés dans tous les tems à quelques peintres modernes vraiment admirables, ces éloges on a voulu les appliquer à l'art tout entier; et cette marche de quelques peintres , qui , comme on peut s'en convaincre, s'avançaient seuls dans la route qu'ils avaient su découvrir, on la désigna comme la marche de toute la peinture : voilà l'erreur. Poussin a concouru éminemment à la perfection de l'art ; mais la peinture a-t-elle marché depuis dans la route de Poussin, et ne s'est-elle pas au contraire dégradée après lui et malgré lui ? Une révolution salutaire dans l'art est survenue récemment, cela est vrai; le chef de l'école française a fait revivre le dessin, a su allier l'étude du naturel à l'étude du beau choix, et il a fait voir dans ses admirables peintures combien la manière et la routine sont triviales et impuissantes, et combien est puissant l'art d'observer, de comprendre, de saisir et d'imiter, comme les anciens, la nature. David, ce chef d'école, a vraiment remonté l'art ; toute l'Europe en con-

vient. Mais de ce que ce caractère vrai dans les formes du nu est si sensible dans ses ouvrages, de ce que le dessin y brille de tant d'éclat, devons -nous conclure que cette impulsion ne se rallentit point aujourd'hui, que ce goût pour la nature, que cet amour pour le vrai et cette aversion pour les lazzis et les mensonges de fantaisies et de mode, vrais apanages du charlatanisme et de l'ignorance, se soutiennent généralement encore dans toute l'école moderne, et que nous conservons toujours le droit de répéter que nous luttons glorieusement avec les Grecs ? C'est ce dont il est permis de douter.

L'art des Grecs a embelli l'antiquité d'un éclat que l'on peut comparer à la splendeur du soleil : son aurore a été riche et étincelante ; son midi radieux et éblouissant a inondé la terre des torrens d'une lumière magnifique; enfin son déclin a été gradué et presque insensible, mais toujours majestueux et plein de beauté. L'art moderne au contraire a jeté d'abord et subitement une lumière vive, inattendue et surprenante ; mais cette lumière a bientôt disparu, et l'art n'a brillé depuis que par des éclats, auxquels a presque toujours succédé une triste obscurité. Aujourd'hui donc, si nous prétendons que les lumières dont l'art décore notre siècle sont belles et vives, n'opposons rien qui les voile ou les ternisse.

Perrault dit dans ses parallèles : « Ce qui s'est fait » pour le roi, sous les ordres de M. Colbert, a du feu et » de la correction, et marque que le siècle était dès-lors » dans sa force pour les beaux-arts. » Puis il ajoute : La » sculpture s'est encore perfectionnée depuis, mais peu » considérablement, parce qu'elle était déjà arrivée à peu » près où elle peut aller. » A quoi sert à l'art tant d'en-

cens prodigué par la flatterie ? N'est-ce pas, comme dit Reynolds, par les plus sages discours qu'on loue toujours les meilleurs ouvrages, et l'admiration ne provient-elle pas souvent de l'ignorance d'une plus grande perfection? Citons encore ce que vient d'écrire récemment un moderne, a Nous pouvons être, dit-il, certains de posséder » la perfection : dans Poussin, pour la composition; dans » Le Sueur, pour l'expression; dans Titien, pour le co- » loris; et il ne faut avoir aucune mesure dans l'esprit, » pour chercher à rien imaginer au-delà. » Cependant une réflexion que nous avons déjà faite à ce sujet se présente à tous les esprits qui ont beaucoup de mesure, c'est que, si la poésie s'est conservée toute pure dans les ouvrages d'Homère, d'Eschile, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane, et dans les règles qu'Aristote et Horace nous ont tracées, la peinture et ses exemples ont été entièrement anéantis. En effet, les restes antiques de peinture que l'on découvre en Italie, sont, on peut le dire, absolument inconnus aux artistes de l'Europe, auxquels il semble qu'on se donne garde de les communiquer. Cette réflexion doit rendre très-méfiant sur la prétendue perfection de cet art chez les modernes, surtout si l'on reconnaît qu'il a été depuis quatre cents ans livré au hasard, c'est-à-dire, pratiqué sans méthode et sans culture régulière, et qu'il n'a jamais été surveillé ni dirigé par aucun gouvernement. Car enfin il ne suffit pas que nous ayons autant de capacité que les Grecs; pour les égaler, il faut que nous employions les mêmes moyens que les Grecs. « Sans doute, ditFontenelle, la nature se souvient encore » bien comment elle forma la tête de Cicéron, de Tite- » Live, de Phidias et d'Apelle. » Oui, et elle se souvient

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