‹ Traité complet de la peintureChapitre 89 sur 114 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

encore bien comment elle a formé les graines des plus excellens fruits; mais elle a laissé aux hommes le soin de recueillir ces graines, de les semer en bonne terre et de les cultiver..

Cependant, objectera-t-on, les modèles en sculpture ont dû suffire, pour perfectionner l'art de la peinture; et le long intervalle qui s'est écoulé depuis sa renaissance en Europe, a du être plus que suffisant, pour en faire retrouver tous les secrets. Il faut répondre d'abord que le tems ne fait rien à la chose, un siècle de plus ou de moins en ceci ne prouvant absolument rien. Quant à la première objection, savoir que les sculptures sont des leçons presque suffisantes; je conviendrai que cette influence peut être très-grande, mais qu'elle a été chez les modernes de trop peu de secours, vu les préventions ou sincères ou feintes de tant de professeurs contre ces précieux modèles qu'aujourd'hui même on ne vante par fois, que parce qu'on sait qu'on pourra en détourner les élèves.

La cause du retard qu'a éprouvé la peinture, vient surtout de ce qu'aucun tableau antique célèbre n'a été offert aux regards ni à l'étude des peintres. Je ne doute pas que, si le Jalysus de Protogène, la Vénus d'Apelle, ou quelqu'autre tableau excellent du pinceau grec eût été mis sous les yeux des peintres académiciens qui ont produit tant et tant de mauvaises peintures ( presque toutes cependant offrant les preuves d'un grand talent), il n'en fût résulté une méthode toute différente et des idées absolument opposées à celles qu'en Europe on a propagées jusqu'ici sur cet art.

Ce sont donc les vieilles idées d'ateliers et d'académie, dont il faudrait dépouiller les écoles, ce sont les idées

grecques qu'il faudrait faire revivre, ces idées grecques, remarquons-le bien, favorables à toutes sortes de sujets, favorables à toutes sortes de génies, ces idées théoriques enfin qui sont de tous les tems et les seules justes, puisque la raison est éternelle. Mais qui s'y oppose? Les passions et l'ignorance. Les passions, c'est-à-dire qu'aucun artiste ne se résignera à désapprendre, aucun professeur à changer de routine, aucun protecteur à renoncer à ses phrases bannales et apprises par provision, lieux communs qui servent à tenir tête aux plus habiles discoureurs sur la peinture. L'ignorance, c'est-à-dire, l'ignorance en fait de beaux-arts, dans laquelle, sans qu'ils s'en doutent, ont été élevés les gens du monde et les personnes puissantes auxquelles des artistes insinuans n'ont pas manqué de répéter qu'en fait de connaissance sur les arts, le goût étant tout, leur suffrage ou leur critique est irrécusable. En effet on ne s'avisera jamais de démontrer à quelqu'un qu'il manque de goût. Combien donc durera dans notre éducation et dans nos mœurs, cette ignorance, cette insouciance au sujet des beaux-arts, ignorance dont savent si bien profiter l'intrigue et la médiocrité, au dépens de la modestie, du savoir et de la bonne foi ?

Pour préserver l'art de la peinture et le perfectionner de nouveau, il faut, je le répète, oU des tableaux antiques du premier ordre ou des institutions, c'est-à-dire, des écoles excellentes ou au moins des théories écrites toutes différentes de celles qu'on a publiées jusqu'ici,* mais par-dessus tout, il faut assez de lumière et de zèle dans les gouvernemens* pour qu'ils ne prennent pas le change et qu'ils ne se figurent pas qu'ils élèvent et perfectionnent les arts, parce qu'ils font exécuter beaucoup de ta-

bleaux et de statues; dans ce cas, ils ne font que se ménager beaucoup d'artistes. Ce moyen est donc insuffisant, pour atteindre au but moral auquel toute nation policée doit prétendre* Que les amis de la perfection, que les amis de la gloire nationale n'écoulent plus ces louangeurs importuns qui dans leur extase de commande ne veulent pas souffrir la moindre critique des tableaux; ils vantent tout, ils révèrent tout, et, quelque médiocre que soit une peinture, ils vous forcent à convenir qu'elle n'a pu être exécutée sans un certain génie qu'il faut savoir admirer. Le mal que font à l'art ces louangeurs, qui le sont pour leur compte, est immense; ils le sacrifient à leur orgueil et à leur manie d'étaler de la sensibilité.

Un grand nombre de peintres pourront s'écrier : découvrir et signaler les défauts des tableaux, c'est nuire à la fortune de l'artiste, c'est nuire à toute sa famille, etc. Mais, outre qu'il y. a à répondre que celui qui choisit la profession des arts contracte l'obligation d'encourir la critique du public, je dirai qu'il est très-permis de relever les erreurs des peintres qui ne sont plus vivans, et que s'il convient de s'abstenir d'une critique funeste à la réputation d'un artiste existant, la critique honnête n'en est pas moins un devoir. Où en serions-nous en effet, si en peinture, comme en littérature, comme au théâtre ou dans les concerts, cette critique pouvait être interdite ? Revenons à notre sujet.

La célérité avec laquelle s'exécutent les tableaux, et l'irréflexion, suite de cette célérité qu'on voudrait bien appeler du nom de fécondité; l'insouciance du public, à qui il importe fort peu aujourd'hui que telle ou telle peinture soit un peu moins laide, un peu moins barbare, quoiqu'il

s'intéresse toujours à des figures réellement belles, imposantes et gracieuses; le prétendu cachet d'originalité auquel prétendent les peintres, comme si ce n'était pas la nature, et non leurs fantaisies, qu'ils aient à nous montrer; cette vanité enfin qui inspire à tant de gens le désir de briller et de faire parler d'eux en pratiquant la peinture, de faire fortune même à peu de frais; toutes ces causes, dis-je, dont il nous faut faire l'aveu, devraient faire supposer que, malgré nos succès dans presque toutes les autres connaissances, l'art de la peinture chez nous est encore à édifier, et qu'il est même difficile de l'édifier, puisque tant de préventions s'y opposent.

Concluons que, si nous avons eu des peintres entièrement habiles dans diverses parties, si de plus nous avons le droit de nous glorifier d'une révolution glorieuse et récente dans la peinture, nous ne sommes pas pour cela arrivés au terme qu'il faut atteindre dans un art aussi perfectible que l'est celui qui nous occupe ici. David a dit souvent avec modestie : «J'ai ouvert la route, c'est aux autres à poursuivre. » Au surplus, je m'explique. Je n'entends pas dire qu'il faille prétendre à des ouvrages sans défauts; je sais qu'il n'en exista jamais, l'homme le plus parfait étant celui qui approche, comme dit Horace, le plus de la perfection. Mais ce que j'ai voulu dire, c'est que d'abord nous devons rivaliser avec les Grecs qui n'étaient que des hommes; c'est que l'artiste doit se former la plus grande idée de son art, se rendre le rival de cette idée et aspirer à la perfection ; enfin c'est qu'il doit se persuader que le plus sur moyen d'y atteindre, est de se défaire entièrement des idées fausses et des misérables préjugés qui le retiennent de toutes parts.

Voici comment La Harpe définissait cette corruption : « Quelques hommes supérieurs, dit-il, assez éclairés pour » sentir que le beau est le même dans tous los tems, luttent » encore avec les premiers maîtres, et, puisant à la même » source, cherchent à en tirer de nouvelles richesses ; mais » les autres, ne se sentant pas la même force, se jettent » en foule dans toutes les innovations hisarres et mons- » trueuses que le mauvais goût peut inspirer, et que le a caprice et la nouveauté font quelquefois réussir. Alors » l'art, les artistes et les juges sont également corrompus; » c'est l'époque de la décadence. ( Cours de Littérature. » Introduction.) »

Le Batteux avait dit autrement la même chose : « Les » ouvrages ayant eu pendant un certain tems le même de- » gré d'assaisonnement et de perfection, et le goût des » meilleures choses s'émoussant par l'habitude, on a re- » cours à un nouvel art pour le réveiller. On charge la » nature, on l'ajuste, on la pare au gré d'une fausse dé- » licatesse, on y met de l'entortillé, du mystère, de la » pointe, en un mot de l'affectation, qui est l'extrême op- » posé à la grossièreté, mais extrême dont il est plus dif- » ficile de revenir que de la grossièreté même, parce que » les artistes s'admirent eux-mêmes dans leurs défauts. » C'est ainsi que le goût et les beaux-arts périssent en » s'éloignant de la nature. »

Enfin la peinture est perfectible; il ne s'agit que de vouloir sa perfection. Mais ce ne sera pas en vantant sans cesse, en proclamant les productions de nos pinceaux, en montrant nos tableaux comme les modèles de la postérité; ce ne sera pas en répétant que tout est bien et qu'il faut rester stationnaires, excellente maxime pour ceux qui,

jouissant tranquillement des emplois dans les arts, veulent que sans dérangement aucun, sans essais de perfectionnement, les choses aillent toujours tout doucement leur train; ce ne sera pas en donnant aux connaisseurs le nom de frondeurs en peinture, en répétant qu'il faut s'en méfier et les réduire au silence ; enfin ce ne sera pas en nous croyant arrivés au Lut, que nous y arriverons jamais.

Je vais tâcher de réunir les causes principales qui se rapportent à la perfectibilité de la peinture : je parlerai; d'abord du climat.

Page 1