CHAPITRE
JL out ce qu'on pourrait dire sur l'influence du climat, semble devoir être réduit à deux ou trois idées fort simples et que suggère naturellement le bon sens, savoir que dans le pays où le climat est extrême, il doit être un obs^ tacle au perfectionnement des ouvrages d'imagination; que dans les pays réellement tempérés, cet obstacle est nul; et que dans les pays favorisés par un climat pur, par un ciel bienfaisant, non-seulement l'esprit des hommes n'a point de pareils obstacles à vaincre, mais leur imagination est excitée même par cette beauté du ciel, beauté qui s'étend sur toute la nature.
Ces réflexions fort vraies ne dispensent pas cependant de quelques explications ; car il semble qu'avant tout il convienne de s'entendre sur les démarcations qui distinguent les climats fortunés, les climats tempérés et les cli-
36o PERFECTIBITÉ DE LA PEINTURE.
mats ingrats des régions ou froides ou brûlantes. Mais pour abréger, caractérisons seulement le climat tempéré. Tous les peuples de la haute-Italie nous appellent habitansdu Nord, et au nom d'ultra-montains ils associent l'idée d'habitans des rudes climats. A Paris ceux qu'on appelle peuples du Nord, sont les Norwégiens, les Russes, etc., et la France passe, au dire des Français, pour un pays tempéré. Si les comparaisons seules font loi, Moscow serait situé aussi sous un climat tempéré relativement à la Sibérie et à la Laponie; Boston serait un climat tempéré, comparativement au Canada, etc. Mais, s'il s'agit d'une température sous l'influence de laquelle le corps doucement échauffé et quelquefois agréablement rafraîchi laisse à l'imagination et au sentiment toute leur liberté, s'il s'agit d'un climat sous lequel on n'ait point à se garantir d'influences physiques trop douloureuses, trop prolongées, trop souvent renouvelées, sous lequel le choc du chaud et du froid ne vienne pas rompre fréquemment la suite des sensations et des idées, on peut alors signaler de tels climats, s'entendre, lorsqu'on les désigne, et raisonner sur leur influence. Or, il n'est pas certain dans ce cas qu'on doive appeler tempérés les climats de Londres et de Paris. Aussi tout en les appelant ainsi, on ne s'est guère avisé de citer, de vanter le beau ciel de Londres ou le beau ciel de Paris.
« Les siècles, dit Fontenelle, ne mettent aucune diffé- » rence naturelle entre les hommes : le climat de la Grèce » ou de l'Italie, et celui de la France, sont trop voisins » pour mettre quelques différences sensibles entre les » Grecs ou les Latins et nous. Quand elle y en mettrait » quelqu'une, elle serait fort aisée à effacer. »
« C'est uniquement, dit Helvétius (Disc. 5. de l'Esprit), » aux causes morales qu'on peut, dans les sciences et dans » les arts, attribuer la supériorité de certains peuples sur » les autres , et il n'est point de nation privilégiée en » vertu, en esprit et en courage. La nature, à cet égard, » n'a point fait un partage inégal de ses dons. En effet, si » la force plus ou moins grande de l'esprit dépendait de » la différente température des pays divers, il serait im- » possible, vu l'ancienneté du monde, que la nation à cet » égard la plus favorisée n'eût pas, par des progrès multij» plies, acquis une grande supériorité sur toutes les au- » très : or l'estime qu'en fait d'esprit ont tour à tour » obtenue les différentes nations, le mépris où elles sont » successivement tombées, prouvent le peu d'influence » des climats sur les esprits. »
Ceux qui ont voulu démontrer la grande influence du climat, ont employé d'étranges assertions. Non-seulement ils veulent que la beauté ou la douceur du climat soit la cause principale de l'excellence des artistes, mais ils vont jusqu'à dire que certains climats sont propres à certaines qualités de l'art, et ils ont osé avancer que le climat de la Flandre et celui de Venise étaient propres au coloris, tandis que le climat de Rome était propre à favoriser le dessin. Ces erreurs ne méritent pas d'être relevées, puisque ces qualités ont été passagères et d'une durée déterminée chez ces mêmes peuples. En effet, on colorie aujourd'hui et l'on dessine à Paris tout différemment qu'on le faisait il y a cinquante ans ; à Venise on ne peint plus guère à la vénitienne; le climat d'Anvers ne favorise plus de Vandyck, deTeniers, de Sneyders; et l'école romaine aujourd'hui, comme celle du tems de Carlo-Maratti, malgré la
douceur du climat de Rome, ne recherche pas exclusivement le dessin.
Il faut donc reconnaître seulement que la beauté du climat favorise toutes les dispositions pour les arts, et c'est ce qu'on ne saurait nier. En effet, la douceur du ciel et le bel aspect de la nature non - seulement soutiennent les idées, mais elles les vivifient, les renouvellent. Un ciel pur semble nous purifier nous-mêmes. Un homme est plus homme sous un très-beau climat, que sous celui qui l'oblige à imaginer mille moyens de conservation ou mille dédommagemens des privations dont le sentiment l'affecte tristement. Sous un beau ciel il se met immédiatement en contact avec la nature, il la voit sans intermédiaires, il la considère nue, pour ainsi dire, et sans obstacles. Par un beau tems même, il semble que les hommes soient tous égaux ; aussi dans les rudes climats du Nord l'égalité ne prend jamais racine, parce que les gens riches seuls peuvent se procurer des douceurs dont les gens pauvres sont constamment privés. Or les douceurs dans les beaux climats sont pour tous, et c'est là seulement qu'on devrait dire que le soleil luit pour tout le monde.
« Il est évident, dit Mme de Staël (Corinne), par ie » genre d'habitation que l'on remarque à Herculanum, » que les anciens vivaient presque toujours en plein air, » et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs amis. Rien » ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de » l'existence, que le climat qui unit intimement l'homme » avec la nature. Il semble que le caractère des entre- » tiens et de la société doit être différent avec de telles » habitudes que dans les pays où la rigueur du froid force
» à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux jl les dialogues de Platon en voyant ces portiques sous » lesquels les anciens se promenaient la moitié du jour, » étant sans cesse animés par le spectacle d'un beau » ciel. » Il est vrai que dans les climats froids, l'homme sent davantage et apprécie mieux ces douceurs. Quelques beaux jours de l'été lui suffisent peut-être, parce qu'il y est plus sensible à cause des longs intervalles pendant lesquels il a été privé d'un ciel riant : ses études même en sont peut-être plus vives et ses goûts plus animés. Néanmoins, comme il faut qu'il se contente de peu dans cette espèce de jouissance, il lui faut plus d'efforts pour produire de belles images, bien qu'il les sente vivement. Enfin ce bien-être constant, cette douceur permanente, ce calme durable des beaux climats rend les affections des hommes plus complètes, plus répercutées, pour ainsi dire, et plus intenses.
« Les climats, dit M. de Châteaubriant, influent plus » ou moins sur le goût des peuples. En Grèce, par exem- » pie, tout est adouci, tout est plein de calme dans la na- » ture, comme dans les écrits des anciens. On conçoit » presque comment l'architecture du Parthénon a des » proportions si heureuses ; comment la sculpture antique » est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu'on a » vu le ciel pur et les paysages gracieux d'Athènes, de » Corinthe et de l'Ionie. Dans cette patrie des Muses, la » nature ne conseille point les écarts ; elle tend au con- » traire à ramener l'esprit à l'amour des choses uniformes » et harmonieuses. »
Une vérité incontestable, c'est que l'homme, de tous les tems, a cherché habituellement le meilleur. Or, les
peuples forcés par leur situation à des recherches diiïi ciles, soit pour se garantir de l'effet des privations, sort pour arriver à ce meilleur état physique, absorbent par ces recherches les moyens qu'ils pourraient employer à un meilleur intellectuel et moral. Au contraire, chez les nations favorisées par les bienfaits d'un ciel qui leur accorde les douceurs physiques et animales, les hommes ont dû et ont pu chercher le meilleur dans les jouissances de l'intelligence et dans celles de l'imagination. Les philosophes, les poètes, les artistes anciens, plus désireux par la nature de leur esprit d'arriver à ce meilleur de l'imagination que d'arriver au meilleur physique seulement, se trouvant dégagés d'ailleurs de ces soins que commandent les privations résultant des climats ingrats, n'ont dirigé leurs efforts que vers le meilleur intellectuel , en sorte que, lorsqu'il est arrivé que les civilisations les ont favorisés par des moyens particuliers, ils ont dû atteindre leur but. Ceci explique de suite pourquoi les Grecs et les Italiens ont excellé dans tous les arts d'imagination. D'ailleurs il est un terme à ce meilleur physique, auquel peut prétendre l'humanité, tandis que le meilleur intellectuel n'a point de bornes. On objectera peut-être que l'aisance suffit à l'homme dans les pays du Nord, pour le rendre indépendant sur ce point; mais il faut répondre que les gens riches de Paris, de Londres, de Berlin, etc. ne sauraient se procurer par artifice le bien-être que fait ressentir un beau soleil, un air doux et suave, un heureux climat enfin.
Si donc les Grecs, disons- le en passant, en se livrant librement à ce désir insatiable du meilleur pour l'imagination, ont dirigé ce désir et leurs immenses efforts avec toute
la persévérance, toute l'économie que leur suggéraient la prudence et le zèle des sages qui gouvernaient leur enthousiasme, si, dis-je, ces mêmes hommes ont employé toutes les forces de l'intelligence, pour découvrir les secrets de la perfection dans les arts, pour trouver les sources de la heauté, en remontant h la connaissance parfaite des sens et de l'intelligence, dès -lors ne pouvons -nous pas nous-mêmes les considérer comme nos maîtres et comme nos modèles?
Malgré tout, il faut le répéter, si un beau climat favorise l'art, on ne doit point le regarder comme une des causes premières de la perfection. L'art peut faire de grands progrès, et même être porté à un très-haut degré chez certaines nations, malgré l'obstacle du climat, pourvu cependant que ce climat ne soit pas d'une rigueur trop difficile à supporter, et nous ne voyons point qu'il agisse parmi nous depuis le renouvellement des arts d'une manière qui soit réellement proportionnelle à ses degrés de douceur et d'agrément. Avons-nous vu, par exemple, que le beau ciel de Naples ait fait des divers statuaires ou peintres de ce pays des hommes plus habiles que ceux qui fleurirent sous le climat de la Toscane ou même de la Lombardie ? Milton et Shakespeare en Angleterre, ne brillèrent-ils pas d'une lumière aussi ardente que le Dante ou le Tasse en Italie? Fénélon, Racine, Corneille et Jean- Jacques ont produit leurs chefs-d'œuvre, entourés desfrimats et des brouillards de Paris, et ils ont égalé les écrivains du Midi ,• ils ont même quelquefois, à l'aide des règles et du sentiment du beau, égalé les anciens.
Convenons néanmoins, quant à l'art du statuaire et à celui du peintre, qu'un climat tempéré leur est néces-
saire et que l'artiste qui n'a pas les moyens de se garantir des rigueurs de la température, éprouve un dommage réel de cette influence. Mais, dans tous les^ cas, il serait bien faux de dire que c'est le climat qui fait les hommes, puisqu'au contraire, ils sont presque toujours ce que les rendent leurs institutions. D'ailleurs on n'accordera point que cette raison doive être comptée pour quelque chose par rapport à ces artistes qui au sein de l'aisance et au milieu des douceurs de la vie n'ont produit que des figures fausses sans naturel et sans beauté. Quand un peintre ne connaît pas ce que c'est que le beau, quand il méprise ou méconnaît l'antique, et qu'il ignore la géométrie et la philosophie de son art, transportez-le à Rome, en Grèce, en Géorgie, à Paphos, sous le plus beau ciel de la terre, jamais il ne saisira ce beau, et toujours ce que ses modèles auront de pauvre, de discordant, sera ce qu'il exprimera sans repentir. Tout ce qui sera beau et simple échappera d'autant plus à son pinceau ignorant, qu'il se sera formé par les archétypes du beau Michel- Angelesque, Carrachique, Berninique, et, pour tout dire en un seul mot, académique.
Concluons et répétons que c'est la théorie de l'art, que ce sont les idées sur l'art, les écoles enfin ou les institutions qui font le bien et le mal dans la peinture, et qu'il serait ridicule de penser que c'est le climat qui a élevé si haut le talent des Polyclète, des Protogène et des Apelle. Au chapitre 56, volume 2e, j'ai eu occasion de dire quelque chose à ce sujet.