‹ Traité complet de la peintureChapitre 95 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Il serait en vérité plus convenable de dire qu'il n'y a point d'écoles publiques de peinture en Europe, que d'entreprendre de démontrer les vices ou l'imperfection de ces institutions auxquelles on a jugé à propos de donner le nom d'écoles. Mais enfin, puisqu'on prétend et qu'on répète dans les livres qu'il y a dans les capitales de l'Europe des écoles publiques de peinture, il faut bien prendre ici le parti d'examiner en quoi elles consistent, en quoi elles sont utiles ou pernicieuses.

Avant d'entreprendre cet examen, il est à propos, je crois, de démontrer que des écoles sont nécessaires, car beaucoup de gens sont tout prêts à publier qu'il n'en faut pas du tout : et en cela, ils se trouvent d'accord avec ceux qui les premiers ont organisé ces prétendues écoles. En effet, ceux-ci voulaient sûrement qu'un jour on les délaissât et qu'on y renonçât, puisqu'ils ont adroitement imaginé les moyens de les rendre ou nulles ou profitables seulement à la fortune des artistes en crédit. Or qui a empêché qu'elles n'aient cessé partout ou qu'elles ne soient absolument qu'une tromperie, si ce n'est la volonté prévoyante des souverains ?

Louis XIV, en 1648, désirant faire fleurir les beauxarts, voulut fonder une école * ; mais il lui fallut s'en rapporter, non à des ministres, (où ses ministres auraientils appris ce que c'est que beaux-arts ou peinture?) mais à des artistes. Il ne fit pas consulter certains artistes sans renom, quoiqu'éclairés; ceux-ci ne sont connus que lorsque des minisires eux-mêmes ou de puissans protecteurs ont le talent et le désir de les découvrir. Il lui fallut donc interroger les peintres en vogue, ou plutôt le peintre privilégié. Qu'arriva- t-il ? Que ce ne fut pas Louis XIV, mais Le Brun qui institua ce qu'on appela dès-lors l'école de peinture; et comme ce nom ne souriait pas apparemment à certains virtuoses d'alors, on l'appela académie de peinture. D'ailleurs , c'était le nom qu'on employait en Italie, il n'en fallait pas davantage pour le préférer. Reste à savoir si école et académie sont la même chose. Laissons ce point pour le moment.

1 L'académie de peinture prit naissance sous Louis XIII, l'académie d'architecture en 1-671, l'académie de peinture à Rome en 1666.

On fut probablement si content pendant plus d'un siècle de toutes les académies, que le roi d'Angleterre en érigea une à peu près semblable à Londres en 1768; et comme il est à croire que les ministres seront encore long-lems étrangers aux connaissances nécessaires dans cette question (non qu'ils manquent de goût ou de grandes vues), il est à croire cjrie pendant long - tems encore ce seront les artistes qui dirigeront les arts et les écoles, et absolument comme ils l'entendront. Cet accord apparent entre des artistes qui redoutent naturellement les progrès de leurs successeurs et les souverains qui veulent réellement le progrès des beaux-arts, a quelque chose de fort remarquable. Et si l'on nie que la mauvaise foi joue un rôle principal dans tout cela, il faut convenir alors que cette ignorance des moyens et cette confiance dans le résultat ne sont pas moins singulières, ou, si l'on veut dire autrement, que l'on emploie les moyens les plus opposés à la fin et à la volonté réelle d'obtenir cette même fin. Les souverains, les gouvernemens veulent donc des écoles d'art.

Oui, il faut des institutions, soit pour commencer, soit pour terminer l'étude des beaux-arts, et surtout celle de Fart long et difficile de la peinture. N'est-ce pas parce qu'on a cru les belles-lettres utiles (l'éloquence étant utile elle-même à tous les gouvernemens quels qu'ils soient) qu'on a institué des écoles dont jamais on n'a contesté la nécessité? Jamais on ne s'est avisé de dire que la grammaire ou la syntaxe empêchaient le génie des poètes et des écrivains. Pourquoi donc a-t-on osé dire que les règles qu'on apprendrait dans de bonnes écoles nuiraient au génie libéral des peintres ? Il faut des institutions, c'est-à-dire, des écoles complètes, afin que les professeurs qui ont été formés sans

écoles ne puissent plus dire aux élèves qu'ils doivent faire comme eux, travailler de sentiment et deviner les préceptes. Il faut des écoles, parce que de jeunes élèves ne peuvent pas Lien comprendre tous les documens écrits, ou les documens renfermés dans les chefs-d'œuvre. Enfin il faut des écoles pour les états qui ont l'intention de tirer du fruit des beaux-arts, car dans les états où l'on ne veut que beaucoup de statues et de tableaux bons ou mauvais, il n'est besoin que de beaucoup d'artistes quelconques, ou pour mieux dire, de beaucoup d'ouvriers.

Mais quand je dis une école, j'entends dire une école telle que chacun peut la concevoir, et non un lieu où des élèves viennent perdre leur tems , s'embrouiller l'esprit dans des idées fausses, travailler à tâtons, faire vite et défaire sans cesse, entreprendre ce qui est au-dessus de leurs forces, et ne penser qu'à singer des manières, sans s'instruire du fond des causes; des écoles enfin, où en devenant artiste, on apprenne à devenir homme et à être utile à son pays.

Les personnes de génie, objecte-t-on, découvrent par leurs propres forces et promptement ce que l'on ne peut montrer que longuement et imparfaitement dans des écoles. Jelenie. La force humaine a des bornes; etteî peintre, qui isolé devient fort habile, fût devenu une fois plus habile avec l'assistance des bonnes institutions. Aussi chez certaines nations où l'art s'est élevé à l'aide de doctrines régnantes, traditionnelles et généralement propagées, at-on donné (et c'est avec raison) le nom d'écoles à ces résultats. Pourquoi donc les laisser flotter, errer et se dissiper, ces doctrines traditionnelles qui sont la vie des arts ? Pourquoi ne pas les recueillir, leur donner un abri et une protection contre les préjugés et les abus, en les consa-

crant dans des institutions établies à cette fin ? Poussin est élève d'une école,* mais cette école invisible pour le vulgaire existait et existe encore : c'est l'école des anciens ou de la philosophie. Or quel autre que Poussin saura la découvrir, osera s'y engager et la reconnaîtra pour certaine et excellente; qui enfin aura la force et le courage de s'y instruire seul et malgré les critiques ? Léonard de Vinci est l'élève d'une école de géomètres et de peintres qu'on ne cite plus, mais qu'il a fréquentée. Les peintres hollandais sont élèves aussi de géomètres et de gens familiers, dans l'art de la pourtraiture, dans la connaissance de la perspective des lignes, des ombres et des couleurs; er* un mot, ils sont élèves d'une école.

Les Grecs ne sont devenus si habiles, que parce que les écoles ou les théories des écoles grecques étaient excellentes, et cependant les Grecs étaient favorisés par mille avantages qui nous manquent. Les écoles sont donc absolument nécessaires pour des peuples habitant sous des climats plus ou moins rigoureux, sous un ciel brumeux et sans éclat ; pour des peuples dénués de candeur dans leurs mœurs, méconnaissant la simplicité et s'agitant au milieu du cahosque composent de vieux préjugés et des passions ennemies de la vérité, ne rougissant point d'une insouciance apathique pour le perfectionnement de tout ce qui n'est pas jouissances passagères de l'égoïsme et de tout ce qui n'est pas un moyen de se procurer de l'argent. Pour de tels peuples, dis-je, point d'autre remède que de fortes et savantes institutions. Pour une jeunesse aussi incertaine, aussi indifférente pour le beau et le simple, point de meilleur secours qu'une école austère, complète et maintenue avec rigueur par le gouvernement.

On répugne à croire que les lumières répandues dans toute l'Europe sur les moyens de propager et de perfectionner les sciences, n'aient pas éclairé en même tems sur les meilleurs moyens de propager et de perfectionner les beaux-arts. On se demande avec surprise pourquoi tant de sacrifices faits parles gouvernemens depuis deux ou trois siècles sont restés presque sans résultat, vu la mauvaise organisation, et l'on pourrait dire vu la barbare et grossière ébauche des écoles auxquelles ces sacrifices étaient destinés \ Ces réflexions un peu différentes de celles que l'on trouve dans les livres, où souvent on rappelle avec affectation l'éclat des concours pour les divers prix, les sujets et les programmes de ces concours, les travaux des artistes pensionnés, les récompenses, les éloges imprimés, les fortes sommes payées par l'achat de certains tableaux, les à-propos dans le choix de sujets de circonstances, et mille autres moyens de faire prendre le change sur le véritable état de l'art, ces réflexions, dis -je, ne sont que trop vraies; je tâcherai d'en démontrer la justesse.

Certes, si tous les tableaux de mille espèces différentes qui tapissent nos musées sont autant de types, autant de modèles que les peintres doivent religieusement imiter, laissons faire les élèves sans le secours des écoles, et que la fantaisie de chacun soit considérée comme un guide suffisant. S'il ne s'agit que de faire éclore des gens habiles et des ouvrages qui causent quelque surprise , pourquoi

1 Quoique j'aie surtout en vue les e'coles de France, je ne doute pas que ces re'flexions ne puissent s'appliquer aux autres e'coles de l'Europe, dont quelques-unes mieux organise'es peut-être, n'en sont pas moins fort e'loigne'es d'être à la hauteur des autres connaissances dont s'honore justement notre siècle.

prendre le soin de rattacher les préceptes des arts à de grands principes basés sur la philosophie, pourquoi chaque jeune artiste ne suivrait-il pas l'impulsion de son génie, quel qu'il soit? Continuons à meubler les cabinets d'ouvrages de caprices, mais ingénieusement exécutés; que l'on applaudisse à tout ce qui est recommandable par le métier; que les grandes études de l'anatomie, de la forme, de l'expression des caractères et des passions, ne soient plus considérées comme étant l'objet essentiel et dominant de l'artiste, comme étant les bases sans lesquelles il ne peut obtenir ni grâce ni beauté; que les grandes parties le cèdent aux alléchemens, au piquant ou au choc des couleurs ; enfin qu'une tête sans caractère soit admirée, quand elle a de l'éclat et qu'elle est exécutée avec une imposante facilité ; en un mot, laissons les choses où elles en sont, si la peinture n'est qu'un art divertissant et dont la destination est simplement d'exciter la curiosité : dans ce cas nos écoles sont assez bonnes, elles sont même superflues, et chacun ferait mieux de procéder librement à sa guise. Mais si le but de la peinture est l'harmonie, c'està-dire, la beauté physique et morale; si, semblable à la poésie, elle doit embellir l'existence et les sociétés des hommes, ses leçons doivent être graves et profondes, ses écoles doivent être complètes, régulières et sévères, et les études doivent s'y faire par des méthodes certaines, infaillibles et consacrées.

Je pose donc en fait que les arts libéraux , tels qu'on doit les définir (il s'agit ici exclusivement de la peinture), étant essentiels à un état policé, nos écoles sont non-seulement pauvres et défectueuses, mais n'ont pas même le moindre caractère d'utilité. Et en supposant même que

les arts libéraux ne soient qu'une superflu! té sans beaucoup d'avantages et sans grande conséquence, nous pouvons affirmer que nos écoles n'en sont pas moins vicieuses et toutes imparfaites, chacun sachant qu'il est de l'intérêt d'une nation de faciliter tous les moyens qui peuvent élever ses propres individus au-dessus des voisins dans une concurrence industrielle quelconque, quel qu'indéterminé ou peu important que soit le sujet de cette concurrence.

Malgré la célébrité de Raphaël, des Carracci, de Guido- E.éni, etc., les peintres d'aujourd'hui et tous les gens de goût conviennent à l'unanimité qu'il ne faut point répéter précisément le style de ces maîtres, mais qu'il faut leur emprunter seulement les qualités qui ont fait leur gloire. On ne saurait nier qu'aujourd'hui dans toute l'Europe le goût ne se soit amélioré, et que l'on cherche dans presque toutes les écoles à faire l'application du goût grec à l'art de la peinture. Qui retient donc les peintres et les connaisseurs? Ce sont les écoles routinières, ce sont les vieilles manies académiques et solennellement instituées.

Que l'on visite les écoles de chimie, de physique, de médecine, de botanique, de mécanique, après les avoir visitées il y a trente ans; on ne les reconnaîtra pas : tout y a pris un aspect nouveau, l'élan du perfectionnement a tout amélioré. Visitez les écoles de dessin observées à la même époque, vous y retrouverez les mêmes routines, les mêmes lieux communs, la même stagnation; et cependant Fart a changé, il s'améliore. D'où vient cette inconséquence ? Les moindres découvertes en chimie se propagent en quelques mois au bout du monde, elles sont partout vivement accueillies. Dans l'art de la peinture au contraire, un silence désespérant règne partout , et principalement dans

les lieux où l'on annonce qu'on enseigne publiquement cet art. Ce silence décourage les cœurs avides de vérités et aspirant aux délices du beau. Que fait -on pour rompre ce silence dont chacun s'aperçoit ? On étourdit le public par des éloges sans fin, par des biographies honorifiques, par des distractions de toute espèce, faites pour imposer à cette foule de curieux, rendus ainsi amateurs malgré eux et nuisant aux beaux-arts sans qu'ils s'en doutent. Les jeunes artistes en sont assourdis eux-mêmes, et ils se désolent d'un tel état de confusion. Quelques-uns en tirent parti et triomphent un moment. Mais de tout ce bruit, de tout ce mouvement, de tout ce conflit que résulte-t-il pour l'art ? Rien. Or c'est là ce que veulent tant de discoureurs. On s'est vanté ,* que faut-il davantage ? Les choses en doivent rester-là.

Cependant examinons de plus près ces institutions artielles sur lesquelles on nous dit de fonder l'espoir d'une splendeur nouvelle et toujours croissante; analysons ces écoles que le public suppose être en harmonie avec les lumières du siècle.

Je ne commencerai pas par essayer un parallèle entre les diverses écoles ou académies de peinture de l'Europe et celle de Paris ,* car dans le cas où il serait vrai que ni Rome, ni Londres, ni Vienne, ni Berlin, ni même Cadix ou Madrid, n'offrent pas des écoles mieux organisées que celle de Paris (assertion que l'on repousserait en certains pays), cela ne prouve en rien l'excellence et l'utilité de cette dernière.

En effet, est-ce bien une école de peinture qu'une institution qui consiste en un lieu public où des jeunes gens se rassemblent seulement pendant deux heures de la soi-

rée, pour dessiner d'après un modèle nu , souvent mal choisi, et très -souvent mal posé, ce qu'ils appellent une figure d'académie? On répondra de suite que dans cette réunion de deux heures il y a un professeur chargé de corriger les dessins des élèves ; on dira aussi qu'on y a établi un concours pour cette seule étude; en un mot, on cherchera à démontrer par des raisons fort aisées à combattre que cette classe est régulière et bien organisée. Mais que l'on se tromperait si on la croyait telle, et qu'il serait déraisonnable d'espérer de grands résultats d'une si pauvre institution ! Enfin il semble qu'on a institué cet établissement seulement pour faciliter aux élèves peu fortunés l'étude du nu, ou bien que cette prétendue école n'a été fondée que pour autoriser le titre de professeur aux peintres et aux sculpteurs qui tour à tour sont chargés de cette espèce d'inspection; car il faut dire aussi que les élèves en sculpture étudient le soir dans ce même lieu, et non dans une école de sculpture particulière, et que ce n'est même que depuis peu d'années que le concours des sculpteurs pour le grand prix qui doit procurer la pension à Rome, se fait sur des figures en tout relief, le talent et les dispositions des jeunes statuaires étant jugés auparavant sur des ouvrages en bas-relief. Ainsi on aperçoit le même esprit régnant dans toutes les branches de l'instruction artistique.

Ce n'est donc pas véritablement une école de peinture que ce local rétréci, où vont s'enfermer une soixantaine d'élèves dans la soirée, et où ils sont les trois quarts de l'année éclairés à la lueur d'une lampe : local hors duquel ils ne trouvent plus ni classe pour le coloris, ni classe pour la composition, ni lieu approprié aux diverses études de

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