‹ Traité complet de la peintureChapitre 96 sur 114 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

la peinture, ni instruction proportionnée à leur jeune inexpérience. Il est vrai que par la suite on a institué dans différentes écoles un concours public d'anatomie et de perspective ; mais chaque élève est libre de s'en affranchir, et ces cours sont si peu liés à ces prétendues écoles, qu'on peut dire que les élèves en général n'en retirent que trèspeu de profit. Ajoutez à cette espèce d'établissement un concours pour un prix qui s'obtient par l'exécution d'un tableau sur un sujet prescrit, prix qui procure au vainqueur un séjour gratuit à Rome et une pension pendant cinq ans aux frais du gouvernement, ajoutez, dis-je, ce concours très-mal entendu, ainsi que nous l'expliquerons au chap. suivant, et qui se fait dans des espèces de prisons étroites où l'élève est privé des moyens qui lui sont usuels et particuliers dans ses procédés, et vous aurez l'idée de ce que l'on appelle à Paris l'école ou l'académie de peinture.

On donne encore le nom d'écoles à Paris aux ateliers de certains peintres qui pour une rétribution enseignent, ou sont supposés enseigner, les principes de l'art; mais dans ces écoles particulières les études sont fort limitées. On conçoit très-bien que ces maîtres particuliers sont peu intéressés au perfectionnement d'une école publique qui les priverait d'un grand nombre d'élèves, en sorte que si ces maîtres sont consultés sur l'état de l'école publique, ils ne manqueront pas d'en approuver la constitution et de traiter de rêverie toute amélioration. Enfin on donne le nom d'académie royale de peinture à la réunion d'un certain nombre de peintres reçus à cette académie et par cette académie avec l'approbation du roi. ( Ces peintres avaient autrefois le nom de peintres du roi.)

Quelle destination a cette académie? Est-ce d'enseigner

l'art? Pour enseigner l'art, il faut des classes distinctes, et commencer par le commencement. Est-ce de disserter sur des questions d'art? Pourquoi ces dissertations sont-elles hors de l'école, et par cela même mutiles aux élèves ? Est - ce de diriger l'art ? Ce serait plutôt à l'art à. diriger les artistes. Est-ce de former le corps à consulter par le gouvernement? Alors les membres de ce corps sont juges et parties. Est-ce un corps honoraire et dont chaque membre se trouve illustré, lorsqu'il parvient à y être admis ? Pourquoi donc, s'il s'agit seulement de récompenser et d'honorer le talent, fait-on de ces divers artistes honorés et récompensés un corps influent et libre dans ses influences ? Enfin j'espère qu'on m'excusera si je ne puis dire clairement quelle est la destination et le caractère de l'académie royale de peinture, bien que je sois certain que le souverain la considère comme corps chargé exclusivement de la conservation et des progrès de l'art. Quant à la question de savoir pourquoi on a réuni les diverses académies en un seul institut, et si c'est un moyen plus certain de favoriser les découvertes et de faire avancer les sciences, cela est tout à fait hors du sujet que j'ai promis de traiter, et je n'en ai point de regret.

Voici ce qu'écrivait Voltaire au sujet des académies : « Ce qui resserre les talens des peintres, et ce qui semble- » rait devoir les éteindre, c'est le goût académique, c'est » la manière qu'ils prennent, d'après ceux qui président » à cet art. Les académies sont sans doute très-utiles pour » former des élèves, surtout quand les directeurs travaillent » dans le grand goût; mais si le chef a le goût petit, si sa » manière est aride, sèche et léchée, si ses figures gri-

» macent, si ses expressions sont insipides, si son coloris » est faible, les élèves subjugués par l'imitation, par Péri- » vie de plaire à un mauvais maître, perdent entièrement » l'idée de la belle nature. Donnez-moi un artiste tout » occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses » confrères, ses productions seront compassées et con- » trahîtes. Donnez-moi un homme d'un esprit libre, plein » de la belle nature qu'il copie, cet homme réussira. » Presque tous les artistes sublimes ou ont fleuri avant » les établissemens des académies, ou ont travaillé dans »- nn goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés : » presqu'aucun ouvrage, qu'on appelle académique, n'a » été encore dans aucun genre un ouvrage de génie. »

M. Robin (Encycl. Méth. au mot qualités) a dit : « En- » suite est survenu l'établissement des corps académiques, » qui ont achevé d'écarter des routes où conduisaient les » qualités naturelles qui sont propres à chaque individu. » Les académies sont ordinairement dominées par unepuis- » sance qui violente les goûts, contrarie les penchans, et y> «înpêche de rien produire qui ait la force que donne » l'originalité. Quelques génies plus prononcés sont parmi » nous assez courageux pour tenter de s'affranchir de » cette servitude; mais leurs efforts seront sans fruits, si ^ les académies ne sont tellement réformées qu'il n'y » existe plus de pouvoir concentré et permanent, et si » tous les esprits vaguant à leur gré, et suivant leurs qua- » lités diverses, n'ont pas l'espérance de partager à leur » tour et l'honneur des places et les bienfaits du gouver- » nement, sans crainte des cabales qui s'élèvent contre » les styles originaux et contre les âmes fières et naturel- » lement indépendantes. »

Comment donc s'instruiront les élèves qui embrassent le grand art de la peinture, et qui doivent parcourir les longues études qui en dépendent, puisqu'il n'existe à la disposition du public, que cette espèce d'institution dont je viens de donner l'idée? Ils s'y instruiront, non de la vaste science du nu, non de la science de l'homme physique et moral, mais bien de l'art de crayonner ou de peindre une figure quelconque avec facilité et prestesse, et avec un certain effet.

Supposons même que les élèves étudient sévèrement la grande science du dessin, en s'aidant des cours de perspective et d'anatomie, et en allant consulter çà et là les modèles antiques; avec quelles difficultés ne doivent-ils pas faire ces études ou ces rapprochemens, puisque rien ne réunit en classes ces élémens, puisqu'il n'existe point de local où l'élève puisse consulter à discrétion toutes les pièces anatomiques nécessaires, les squelettes de diverses espèces, les livres classiques qu'on devrait rassembler expressément sur cette longue étude, ainsi que sur celle des proportions et des embellissemens; puisqu'il n'existe point de collections raisonnées des épreuves en plâtre tirées d'après l'antique, d'après tant de fragmens grecs admirés et si instructifs ? Enfin où trouveront-ils des modèles vivans dont les caractères soient déterminés, et dont l'étude variée soit propre à l'instruction ?

Mais accordons que l'élève puisse, malgré ce dénuement, acquérir ce que l'on appelle vulgairement Fart du dessin; il lui restera à apprendre seul la partie philosophique du dessin, partie qui a fait des principaux sculpteurs grecs autant de poètes et de moralistes. On sait qu'il n'existe dans les écoles aucune classe relative même

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à la philosophie générale des arts, en sorte que les élèves n'ont pour cette étude ni professeur, ni bibliothèque choisie et appropriée à cet effet. En supposant encore que cette prétendue école pût former des dessinateurs, où apprendront-ils les règles du colons, les lois de l'optique relatives au clair-obscur et à la perspective des tons et des teintes, car les règles d'optique et de coloris peuvent s'enseigner beaucoup plus positivement qu'on ne pense et aussi positivement que les règles de perspective linéaire, les élèves des maîtres hollandais et flamands en sont d'ailleurs la preuve ? Comment et où apprendront-ils à composer, à s'exprimer dans le vrai langage de la peinture, à observer ce qui est relatif au goût ou plutôt au caractère des vêtemens et des draperies , au style ou au caractère du tableau, à la convenance dans telle ou telle partie ? En un mot, qu'on nous montre cette école de laquelle doivent sortir les élèves tout formés, c'est-àdire, tout instruits, tout préparés, et tels qu'ils sortent des écoles des belles-lettres et des écoles militaires '.

On objectera peut-être que l'on a mûrement réfléchi sur ces questions et que l'on a reconnu que les écoles étaient suffisamment bien organisées , vu que toutes les parties de l'art ne peuvent s'apprendre que par la méditation, l'expérience, et sans le secours des écoles et des

1 Quelques personnes observeront qu'à l'académie de St-Luc à Rome, les professeurs font dessiner aux élèves des draperies jetées sur le mannequin ; que dans certaines écoles du Nord, à Berlin, par exemple, les élèves sont tenus de suivre un cours de philosophie artistique et archéologique, etc. Ces exceptions à la critique générale des écoles modernes de peinture, sont la preuve au contraire de leur imperfection, puisqu elles prouvent que c'est comme par hasard que certaines conditions essentielles de l'art sont enseignées en particulier.

maîtres. On citera peut-être aussi à l'appui de cette fausse assertion le nom de plusieurs peintres modernes, qui, sortis de ces écoles, sont parvenus à un talent éminent. Mais qu'on les consulte ces mêmes artistes, et ils conviendront de toutes les peines que leur a causées le vice de leur éducation en peinture, et l'obligation où ils ont été de désapprendre. Qu'on analyse leurs ouvrages, et l'on verra qu'en s'abandonnant à la partie qu'ils ont préférée par un sentiment naturel et avec raison, ils ont trop méconnu d'autres parties essentielles que la stérilité des écoles publiques leur avait presque rendues impossibles à comprendre et même à apercevoir.

Tous les académiciens répondront encore : N 'avons-nous pas nos ateliers particuliers où les élèves reçoivent de nous des documens variés et détaillés qu'il serait impossible de communiquer dans les leçons publiques, tel que la pratique de la palette et du pinceau, et tant d'autres qui suppléent à ceux qu'on ne peut recevoir dans les écoles très-nombreuses? Cette réponse est d'abord un aveu de l'imperfection et du peu d'étendue de celles-ci ; mais elle fait naître de plus et assez naturellement une réflexion importante.

Si l'instruction des élèves de tout un pays ne dépend exclusivement que de maîtres particuliers sans responsabilité et dégagés de la surveillance des gouvernemens, et qu'il arrive à certaines époques qu'il y ait disette d'artistes trèshabiles consentans à enseigner leur art, il faudra donc à cause de cette disette que l'instruction publique soit suspendue, ou que les élèves soient réduits aux leçons plus ou moins funestes des peintres ignorans et dégénérés? Mais, dira-t-on, quand il y aura disette d'artistes habiles,

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il y aura disette de professeurs habiles pour les écoles publiques. Point du tout. En littérature, la disette d'auteurs ou d'écrivains très-habiles n'empêcherait pas qu'il ne se trouvât des professeurs excellens pour telle ou telle classe des humanités. De même il peut se trouver, par exemple, de très-habiles coloristes, très-propres à démontrer cette partie de l'art, quoiqu'ils soient fort peu habiles dans le dessin, dans l'invention, et dans tant d'autres parties importantes; de même un professeur très-expert en anatomie et en géométrie, pourra être si faible en fait de style et de beauté, en fait de draperies, en fait d'expression, que par ses propres tableaux il ne soit placé qu'au rang des très-médiocres peintres, et cependant il excellera peut - être dans l'art de professer les deux parties qu'il possède à fond.

Revenons à la considération précédente. Peut-on mettre en parallèle les engagemens que prend envers quelques élèves un maître qui veut être indépendant, avec les engagemens que prend envers le public un professeur payé et inspecté par le gouvernement ? Il n'y a pas de comparaison à établir entre l'un et l'autre cas; et si le peintre indépendant est intéressé par ses bonnes leçons à former des élèves qui ajoutent à sa réputation, le professeur du gouvernement n'a-t-il pas, outre ce même stimulant, celui de conserver son crédit et son emploi ?

D'ailleurs, comme le peintre qui a des élèves de son choix est obligé de leur démontrer beaucoup de questions qu'il ne conçoit et ne sait que fort imparfaitement, il est certain que de semblables instructions données par un seul maître démonstrateur ne sauraient être aussi bonnes que celles qui seraient expressément du ressort des pro~

ÉCOLES PUBLIQUES ET PARTICULIÈRES. SqS

fesseurs chargés d'enseigner uniquement la partie de l'art dans laquelle ils excèlent. Qu'on ajoute à cela l'affranchissement de salaire pour le maître, ce qui est une considération assez importante; qu'on ajoute déplus l'unité et la méthode d'enseignement, l'esprit moral qui distingue toujours des écoles privées les écoles publiques , Tordre, la discipline, l'espèce de décence enfin qui a toujours lieu dans ces dernières, et presque jamais dans les ateliers particuliers où les élèves sont la plupart du tems livrés à eux-mêmes, et on reconnaîtra la différence des écoles publiques avec les écoles particulières.

Mais de tous les avantages que produiraient de bonnes écoles publiques, le plus important, le plus essentiel, pour le perfectionnement de l'art, c'est celui qui résulterait infailliblement de la division des études par classes et par branches distinctes et séparées, méthode qui seule peut ouvrir et fortifier l'esprit des élèves, et à laquelle l'art devrait certainement de grands perfectionnemens.

Ce que je voudrais faire remarquer aussi pardessus tout, c'est l'avantage attaché au caractère de publicité d'une telle école. D'abord il est à observer qu'une école de peinture serait encore plus publique que ne le sont les écoles de belles-lettres, appelées collèges, où le public est peu attiré par les travaux particuliers des écoliers, puisqu'il y faudrait lire ou entendre lire leurs écrits ; tandis que tous les concours particuliers, tous les exercices même des peintres, peuvent être exposés à la vue, et par conséquent connus de tout le monde et en peu d'instans. Une fois que le public serait admis à contempler ces études et ces concours, à entendre ces dissertations ou ces conférences des professeurs et des sa vans adjoints à l'école, il prendrait

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bientôt un vif intérêt et une part active aux événement de cette école, où les préjugés funestes, où les préférences injustes et les calculs de l'intérêt personnel trouveraient difficilement accès. Ce grand avantage, que redouterait l'artiste envieux et ennemi de l'art, ferait le bonheur des élèves honnêtes et assurerait seul les progrès de la peinture.

On ne m'objectera point ici, j'espère, le peu de succès des écoles gratuites de province; car je suis loin d'applaudir à leur organisation, et j'ose dire qu'elles sont presque toutes vicieuses et à peu près inutiles. Je sais qu'il y a long-tems qu'on a dit que le grand nombre d'écoles de dessin instituées dans tous les coins du royaume, produit le double inconvénient de donner à la France des peintres médiocres, c'est-à-dire, des hommes les plus inutiles à la patrie, et celui de les multiplier avec excès et de hâter par-îa la décadence et le mépris de la peinture. Mais il faut savoir que, dans ces écoles gratuites de dessin, les vrais, les principaux préceptes du dessin ne sont nullement démontrés, et qu'on s'y contente d'un exercice routinier, dans lequel seulement le plus adroit reçoit le prix de sa futile dextérité. On ne se méfie donc de ce grand nombre d'écoles, que parce qu'on les connaît pour être très-peu efficaces, ou autrement dit, très-mal organisées; car on ne se plaint pas de la multiplicité des bons collèges. Or les écoles d'art ne doivent pas être destinées seulement à former des artistes, mais à former le goût des artisans et à donner la connaissance des beaux - arts aux jeunes gens qui y veulent compléter leur éducation.

Il est assez singulier qu'on soit parvenu à persuader aux gouvernemens de l'Europe, que les écoles gratuites de dessin, telles qu'on en voit dans tant de villes, peuvent

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servir à former le goût de la classe manufacturière, et qu'elles contribuent à inspirer l'idée et le sentiment du beau aux menuisiers, serruriers et fabricans en tout genre; de plus, qu'elles servent à leur apprendre les moyens de représenter les objets dont ils ont besoin pour leurs divers métiers. D'abord il faut se bien convaincre, quant à ce dernier avantage, qu'il n'est procuré en rien aux artistes; car, dans ces écoles, on apprend seulement à copier de routine et sans vérificateurs assurés, soit des dessins gravés, soit des têtes ou figures de relief, en sorte que l'élève qui y a passé six ans n'est pas capable de représenter avec justesse un seul outil ou une machine trèssimple d'après nature, encore moins d'en faire le plan et les cotes, ce qui prouve qu'il ne connaît pas les élémens du dessin, qu'il ne s'en doute même pas, ni lui artisan, ni l'élève qui se destine à la peinture.

Quant à ce goût du beau qu'on se flatte de propager à l'aide des écoles gratuites de province , on conçoit qu'il faudrait, pour atteindre un tel but, non-seulement d'excellens modèles dont ces écoles sont dépourvues, mais qu'il faudrait y purger tous ces porte-feuilles qui renferment l'amas hideux des anciens dessins, si mal faits depuis cent ans, d'après les maîtres de la vicieuse époque de l'art. Il faudrait de plus que des professeurs capables y fussent chargés d'expliquer les élémens de la philosophie de l'art,, les premiers secrets du beau et les causes principales auxquelles sont dus les vrais chefs-d'œuvre d'art en tout genre. Si l'on m'observe qu'avec l'aide seule des beaux modèles moulés sur l'antique, modèles qui sont trèsrépandus aujourd'hui, on peut soutenir le bon goût et les bonnes maximes dans les écoles de provinces, je répon-

drai que ces modèles ont besoin d'être interprétés pour être étudiés ; qu'il faut que les professeurs soient à la hauteur de ces mêmes modèles, pour les faire comprendre aux élèves; qu'enfin il faut qu'on en fasse réellement usage, et non qu'on se contente de les placer dans les salles d'études , comme une décoration de parade , ou comme un aliment trop au-dessus de la portée d'élèves de province. Mais tous les professeurs auront-ils la volonté de faire fructifier ces modèles, et ne préféreront-ils pas des exercices plus faciles et plus propres à flatter la vue du public dans des villes, où en général on compte peu de vrais connaisseurs et peu de gens qui aient même une idée approximativement juste de l'art?

Quant à ces écoles de dessin destinées aux jeunes demoiselles, et où il est très-utile, dit-on, de les faire étudier, pour le perfectionnement de leur éducation, on me permettra de traiter ces prétendues écoles de niaiseries, et de plus de critiquer les journaux d'aujourd'hui qui vantent tant ces concours, ces prix de paysages, de figures, de fleurs, de miniatures, qui y sont pompeusement distribués. Il ne me semble pas très-nécessaire d'apprendre à toute l'Europe que les jeunes demoiselles à Paris, ainsi que leurs mères, mettent beaucoup d'importance à ces vains talens peu faits pour le sexe. C'est assez, ce me semble, que des maîtres particuliers leur enseignent les vrais élémens de la graphie basés sur la géométrie, et avec cela les moyens de copier agréablement quelques jolis dessins, c est assez, dis- je, sauf le cas où des preuves réelles démontreraient évidemment l'existence de dispositions extraordinaires qu'on aurait regret de n'avoir pas cultivées. Il est donc indispensable de soumettre à une inspection

commune les écoles gratuites et de les régler sur les plans de la grande école de la capitale.

Je crois devoir ajouter ici que le gouvernement devrait, dans un pays comme la France, par exemple, avoir trois ou quatre grandes écoles secondaires, dans lesquelles les études seraient poussées beaucoup plus loin que dans les autres écoles subalternes. La lutte et l'émulation qui naîtraient entre cette grande et ces moyennes écoles, seraient très -propres à détruire les préjugés exclusifs et funestes de l'école dominante, et il en résulterait probablement ce qui est résulté en Italie, où la multiplicité des écoles a causé ce grand éclat des arts dont a brillé si longtems cette contrée célèbre.

Revenons encore sur ce qui concerne les professeurs. J'avance que, par le plan nouveau que je propose, se trouvant soumis aux vues du gouvernement et inspectés par des chefs puissans dont le seul but serait les progrès des arts, ces mêmes professeurs tourneraient leur amour-propre du côté de l'instruction publique, en sorte qu'au lieu de trouver, comme il peut arriver, des maître^ réservés, jaloux, contraints, dissimulés, les élèves ne trouveraient que des maîtres intéressés à leurs progrès, francs, zélés et ouverts; des maîtres illustrés par les succès de leurs élèves autant que par leur propre talent, honorés par leur méthode instructive autant que par leurs propres ouvrages; des maîtres enfin tels qu'on trouve des professeurs de belles -lettres dans les collèges.

Il est très-difficile et même impossible aux professeurs particuliers, d'instruire les jeunes gens dans toutes les parties de l'art, à moins qu'ils ne se chargent d'un élève pendant dix ans, comme le fit Pamphile, maître d'Apelle,

En effet, un élève aura-t-il une propension vers une partie exclusive; il arrivera ou que le professeur, craignant de contrarier cette inclination particulière, négligera pour cela d'exercer cet élève dans les parties où il est naturellement le plus faible, ou bien que le professeur violentera cette disposition particulière de l'élève, et l'exercera trop peu sur cette partie dans laquelle il se fut peut-être éminemment distingué. Dans une école publique au contraire, un élève sera toujours encouragé dans la classe pour laquelle il a plus de sympathie, et en même tems il sera forcé d'étudier les autres parties de l'art dans les autres classes qu'on lui assignera successivement, en raison de la nature de ses progrès. Mais ajoutons une autre réflexion. Tel professeur, qui dans son atelier particulier néglige de communiquer les secrets de son art, serait, pour ainsi dire, forcé de donner de grands développemens et des démonstrations évidentes dans une école où il serait spécialement chargé de cette fonction et où sa méthode et ses leçons seraient connues de tout le public. Il aurait beau être enclin à une réserve blâmable, il serait forcé d'ouvrir sa théorie aux élèves confiés à ses soins par le gouvernement, et de suivre le plan d'instruction réglé par les statuts de l'école. Or on sait que tous les élèves d'un maître excellent en une partie, sont toujours devenus fort habiles eux-mêmes en étudiant cette partie dans laquelle ce maître excellait; les écoles de Raphaël, de Tiziano, de Rubens, etc., en sont la preuve.

On objecte encore, en faveur des écoles particulières, que l'élève, sous la discipline d'un maître particulier, saura très -bien (cet élève ayant du génie) apprendre à faire bien en voyant son maître faire mal, et l'on s'appuie

sur un mat de Léonard de Vinci, qui dit qu'on remarque mieux les fautes d' autrui que les siennes propres. Cependant l'élève est porté au contraire à voir le complément de l'art dans son maître seul, tandis que dans une classe particulière et publique il peut ne pas reconnaître son professeur pour bon maître dans les parties étrangères à cette classe. Ce respect exclusif pour un seul maître , aveugle le disciple, et ce n'est pas la théorie de ce maître qu'il utilise, mais sa manière qu'il imite ; ce n'est pas la nature qu'il apprend à voir par le secours de ce maître, mais bien son style et son caractère qu'il cherche toujours à s'approprier; enfin on pourrait dire que ce n'est pas le maître qui sert à Félève, mais que c'est plutôt l'élève qui est utile au maître.

Cet avantage que les professeurs retirent de leurs élèves, doit être compté pour beaucoup dans les obstacles qui s'opposeront toujours à l'institution publique dont je parle ici. En effet, la gloire qu'un maître retire de ces élèves particuliers est bien plus grande, plus profitable, que celle qu'ils retireraient des élèves dans une classe publique désignée. Dans le premier cas les élèves propagent la célébrité du talent et des principes de ce maître; dans l'autre cas, ils lui font seulement la réputation d'un habile démonstrateur ou d'un habile peintre dans une seule et unique partie.

Il y a d'autres secours que les maîtres ne sauraient retirer en ne professant que dans une école publique où les élèves sont indépendans, ayant plusieurs maîtres à la fois, quoiqu'ils n'aient qu'une seule école : c'est, entr'autres, celui d'attacher, pour ainsi dire, ces élèves aux succès de tableaux, qui, bien que faits par le maître, sont sou-

vent beaucoup travaillés par les élèves ; c'est aussi de recueillir les réflexions , les idées et les sentimens de ces élèves, et de se soutenir en même tems à l'aide des échos qui résonnent autour de lui. Enfin la diversité dans le génie, les idées et les inclinations de ces élèves, sont autant d'aiguillons qui excitent le maître, et autant d'avertissemens dont il tire parti. Il est vrai que les maîtres doués de génie sont les seuls qui savent tirer parti de ces avantages ; malgré tout, les maîtres routiniers eux-mêmes, qui ne pensent guère à se réformer, en obtiennent au moins une avance matérielle dans l'exécution de leurs ouvrages, puisqu'ils se font souvent aider par ces élèves, qui en cela servent assez bien les intérêts des maîtres.

Comme dans une école publique on apprend toutes les parties de l'art, l'élève peut sans inconvénient se déterminer à des préférences vers lesquelles son goût et son impulsion naturelle le portent. Dans des écoles publiques l'art est enseigné avec développement et sans mystère, et ce n'est pas le talent du maître qui frappe les élèves, mais la théorie même de l'art ; ce n'est point la production du maître que l'élève étudie, mais l'art en entier, ou, pour mieux dire, la nature entière sous le rapport de l'art.

Un point très-important encore, c'est de détruire ces espèces de mystères qui ne régnent que trop dans les écoles privées, et de rendre publiques les lumières qui doivent éclairer sur toutes les questions de la peinture. La Flandre a offert un exemple du bon effet de cet épanchement qui propagea la théorie parmi les élèves. Le lieu du rassemblement des maîtres était l'estaminet, lieu qu'il n'est point du mauvais ton de fréquenter. Là ils se communiquaient réciproquement leurs découvertes, et dans

la franchise de la bière, ils échangeaient leur savoir. Aussi le nombre des habiles peintres a-t-il été fort considérable en ce pays. On sait encore que Rubens et Raphaël ont été très-communicatifs, et qu'il en résulta d'excellentes écoles, chacune dans son genre.

Je n'ai jamais oublié le nom d'un peintre méprisable, qui à Rome était alarmé d'entendre un homme éclairé discourir tout haut sur l'art dans son atelier et en présence de tous ses élèves. Il le pria donc de s'exprimer plus bas et plus mystérieusement sur son art, lui disant avec émotion qu'il ne convenait pas que tant de bonnes choses fussent ainsi prodiguées aux oreilles de tous ces jeunes gens. Combien de professeurs aussi blâmables que celui-ci, craignent de se faire trop comprendre, tout en voulant cependant faire parade de leur savoir ! Combien de phrases embrouillées à dessein, à l'aide de pompeux amphigouris, n'ont-ils pas répétées, pour entretenir parmi les élèves ce respect vague et mystérieux, qui, à la vérité, les rend dépendans du maître, mais qui ne sert qu'à les tromper! Ennemis déguisés, ces maîtres non -seulement corrompent l'innocence de leurs élèves parla contagion de leurs propres manières, mais ils leur refusent la vérité promise à leur naïve confiance. Quel calcul honteux ! Quelle criminelle tromperie !

Ne dois-je pas de plus rappeler ici ce qui arrive encore tous les jours faute d'école publique et complète ? Un enfant, un jeune homme a remporté les prix de dessin dans sa province; ses parens, sa ville même prend intérêt à ses succès futurs, et on veut essayer d'en faire un peintre habile. Bientôt l'argent est prêt et le jeune élève est dans l'enchantement. Mais chez qui à Paris le placera-t-on ? Il tome ni. 26

ne s'agit pas dans ce cas-ci d'envoyer un élève au collège; à Paris, tous les collèges sont à peu près également utiles, et le choix n'est pas fort embarrassant. Mais pour ce jeune homme point d'école. Il faut recourir à l'atelier d'un peintre, le faire appartenir à ce peintre, et le faire dépendre de sa protection. Enfin supposons-le dans cet atelier. Au bout de six mois, ses parens, ses compatriotes s'informent de lui ; on sait du maître que l'élève lui donne de la satisfaction; l'élève ne manque pas de confirmer cette nouvelle dans ses correspondances. Un an s'écoule. L'élève envoie sur une toile de deux ou trois pieds un homme nu ou une académie peinte; on se demande dans le pays si cet ouvrage est bien l'indice d'un bon peintre à venir, et chacun répond comme il peut. On attend encore : notre jeune homme se dégoûte dans cet atelier où il passe une partie de sa journée; il fait assez adroitement de routine, mais il ne comprend ni le présent ni l'avenir de son talent. Enfin il pense à se distraire, il devient dissipé ; quelques surveillans en sont instruits ; on fait interroger de nouveau le maître qui, payé régulièrement pour ses leçons, répond qu'il faut du tems, que le jeune homme est fort docile et qu'il n'a point a s'en plaindre. Enfin l'élève veut parer à certaines méfiances dont on l'a averti : il écrit lui-même souvent, il envoie d'autres morceaux d'études, il fait parler à ses chers parens par des compères, enfin il se divertit bien, fait semblant d'étudier, persuade à sa famille que leurs sacrifices porteront de grands fruits ; on oublie peu à peu notre jeune homme, jusqu'à ce qu'un beau matin on apprenne ses fredaines, son ignorance, et les chagrins de ses parens.

Pareils abus ne surviennent guère dans les collèges, les

professeurs d'écoles publiques étant peu intéressés à déguiser aux parens la vérité : chaque exercice, chaque classe est une preuve que ne peut éluder l'écolier; jusqu'au portier, tout le monde sait le nom des plus habiles ; d'ailleurs ceux qui réussissent le moins retirent toujours à la fin quelque profit de leurs études et de leur application.

Au collège, c'est encore aujourd'hui la syntaxe et la grammaire qui sont les guides, comme il y a cent et deux cents ans; les barbarismes et les solécismes sont toujours de grosses fautes. Dans les ateliers de peinture au contraire, ce qui était un barbarisme dans un tems, est une licence reçue et applaudie dans un autre ; enfin c'est une licence à la mode. Une année on peint noir et violet ; dans cinq ans on peindra faible et doré. Nos neveux reconnaîtront les époques où l'on voulait le dessin, les époques où on n'a plus voulu de dessin. Tantôt on adoptera la manière léchée, tantôt la manière heurtée, et à toutes ces phases, les journaux d'applaudir. Enfin dans un tems on nous appelera de nouveaux Grecs, Paris possédera le vrai goût attique : attendez un peu, la girouette va se retourner. En effet, voilà qu'on crie à la décadence ; il faut en revenir, dit-on, au style des Guerchino ou des Romanelli. Bien fou qui suit de pareils fous, bien fou qui s'ébahit quand ils s'ébahissent, qui applaudit quand ils applaudissent, et qui rougit aussi quand ils rougissent.

Mais ne suffit-il pas, pour désirer et pour réclamer les avantages d'une institution publique, d'examiner un moment le vide, la confusion et l'incertitude qui affligent l'esprit des élèves, lorsqu'ils croient devoir quitter les leçons de leur maître, regardant leurs études comme terminées dans nos prétendues écoles ?

Entrez dans l'atelier d'un de ces élèves : voyez par ses différens essais, par ses copies, ses dessins, ses portraits, ses esquisses, voyez, dis -je, quelle confusion règne dans ses idées, voyez-le dans ses discours mêmes : tantôt il a copié un coloriste , il n'en a pris que la touche et le dessin; tantôt il a copié un original bien dessiné, et c'est le coloris ou l'effet qu'il en a le plus observé; tantôt il est dur, et c'est en cherchant la vigueur là où il ne fallait saisir que l'harmonie, la naïveté; ici il est gris et sale, parce qu'il n'a rien compris aux teintes délicates de Vandyck ou de Paul Yéronèse qu'il a cependant tous les jours sous les yeux. Applaudissez à une de ses esquisses où il s'est adandonné à l'expression, il vous fera détourner les regards , en critiquant lui-même l'exécution et la touche de cet ouvrage, preuve cependant d'un assez beau talent naturel. Blâmez une attitude maniérée et gauche, il vous parlera raccourci et perspective ; blâmez la grossière apparence de l'anatomie, il vous citera un modèle vivant qu'il a, dit -il, copié, et Michel - Ange sera cité aussi. Je n'ose dire qu'il y a de ces élèves qui répondent à vos observations en blessant même le sens commun; qui, à propos du dessin, objecteront le coloris, et qui, à propos de tons faux, vous parleront des teintes. Il est bien évident que cette ignorance, cette confusion honteuse dans les idées, provient du manque d'éducation artielle. Enfin ce n'est qu'à trente ans qu'ils commencent à découvrir qu'il leur faut tout désapprendre.

Qu'on n'objecte pas que ces réflexions sont des rêveries , puisque depuis trente ans , et sans qu'on ait rien changé à l'école publique, les artistes de France tiennent en Europe le premier rang. J'affirmerai donc que par ses

leçons David avait organisé une école où les anciennes routines furent changées en méthodes justes et savantes. J'affirmerai que pendant plus de vingt-cinq ans David n'a cessé de communiquer, de répéter à ses élèves toutes les nouvelles vérités artistiques que son grand sens, son expérience, sa persévérance, sa longue étude des anciens, et son génie enfin lui firent découvrir. Ainsi, si d'autres professeurs s'obstinaient du tems de cette école de David à suivre la routine de l'académie, lui et ses premiers élèves étaient absolument hors de l'école routinière et académique. Cette observation doit réduire au silence,, j'espère, ceux qui se complaisent dans l'objection a laquelle je réponds ici, objection toujours accompagnée de ces mots si rebattus: rien ne s'apprend, on naît peintre, tout est sentiment dans l'art de la peinture.

Ne demandez donc plus pourquoi les Grecs sont nos maîtres dans ces beaux arts qu'ils poussèrent à la perfection; qu'on ne recherche plus la cause de notre infériorité, dès-lors que nous continuons le pitoyable système de nos prétendues écoles publiques d'art, et que nous ne faisons rien de calculé, pour nous dépouiller de ce reste de barbarie, dont nous sommes d'autant plus entachés, que nous prétendons en être entièrement dégagés. N'attribuons pas plus long -tems au climat des Grecs, à leur organisation ou à leurs mœurs, la grande beauté de leurs ouvrages, la science merveilleuse de leurs statues, puisque nous voyons que la vraie science est exclue de nos écoles, et que la philosophie des arts est abandonnée à un petit nombre de gens sages que personne ne daigne écouter-» il convient donc de répéter que nos écoles aujourd'hui sont des lieux où des jeunes gens réunis s'essaient et luttent

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entr'eux, non à qui fera le mieux, mais à qui sera le premier; non à qui marchera clans la meilleure route, mais à qui saisira le plus promptement et le plus vivement ce goût à la mode, cette manière régnante, ce faire, ce style enfin qui fascine les yeux du plus grand nombre, et qui, bien qu'il flétrisse la gloire du pays et qu'il ait coûté à l'artiste bien des remords, lui procure quelquefois honneurs et profit.

Qui donc apportera le remède à de si grands maux, qui relèvera les écoles et en fera pour le génie naissant un asile et un soutien contre l'envie, l'ignorance et l'imposture ? Les amis du bon goût et de la vérité ne peuvent que lutter bien faiblement contre de si vieux abus. C'est aux gouvernemens seuls qu'il appartient de prétendre et d'atteindre à de si utiles résultats. Puisse le tems, qui modifie tout, amener au moins peu à peu de salutaires réformes ! Puisse-t-il au moins, et sans trop tarder, persuader qu'il faut absolument fonder des écoles publiques et complètes d'art; des écoles où les élèves s'instruiront sans confusion et avec autant de soins et de tems qu'ils le voudront, dans les diverses parties de leur art; des écoles où ils se trouveront à l'abri des tyrannies de l'ignorance, et où ils entendront ces voix bienfaisantes qui, remplissant leurs jeunes cœurs de sécurité et de courage, leur répéteront de tems en tems : chers élèves, marchez avec confiance, ici la vraie route est tracée.

Mais, hélas ! il est si aisé à ceux qui, sans que le public s'en doute, sont maîtres de diriger les arts et les élèves à leur gré, de faire accroire à ce même public que rien ne manque en fait d'institutions artielles; que rien n'est épargné pour l'instruction et les progrès des élèves, puisqu'il

y a écoles, prix d'encouragement, concours, expositions publiques, décorations honorifiques, travaux commandés, musées calcographiques, pensions à Rome, même pour les paysagistes, etc., il leur est, dis -je, si aisé d'abuser ainsi le public, que du gouvernement seul, plutôt que du tems, il faut attendre la réforme.

Un brave homme, qui dans sa province lit les journaux de Paris, et qui ne sait pas plus que les trois quarts et demi de la population de l'Europe, ce que c'est que beauxarts et à quoi ils peuvent servir, croit que tout est pour le mieux en ce point, et que, si toutes ces gravures ou ces lithographies qui répètent les tableaux modernes, ne le touchent point, ne l'instruisent guère et élèvent peu son ame, c'est qu'il n'est pas initié dans les mystères de l'art, ou bien que les grands génies ne paraissant que de loin en loin, il faut prendre patience. Mais si ce même brave homme voyait de près ce que c'est que l'éducation des élèves en peinture; quelles idées occupent ces jeunes têtes distraites à gauche et à droite, soit parle besoin de complaire à des juges despotes, soit par les événemens, les nouvelles publiques, les écrits, tout le tapage enfin et la dissipation de Paris; s'il savait combien ces élèves sont ignorans et dupes des préjugés qu'entretient la mauvaise foi de tant de personnes qui font des beaux-arts une affaire d'amourpropre et de spéculation ; si ce même brave homme prévoyait combien doit être rampant un pauvre élève qui attend son existence de son art, et qui, pour arriver à ce grand prix de Rome , est obligé de se soumettre à toutes les conventions exigées par ses maîtres , dont le despotisme sait si bien se déguiser, par ses juges, par ceux enfin qui ont son sort entre leurs mains ; s'il était témoin

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de l'incertitude, des chagrins et de la peine perdue de tous les élèves qui , faute d'instruction et d'école, sont réduits à n'être que des ouvriers en peinture; s'il savait combien il en meurt de chagrin (et ce sont les plus honnêtes et les plus sensibles), désespérés de tant de tromperies, alors il distinguerait clairement que la cause de tout ce mal, non-seulement pour les gouvernemens qui dépensent en pure perte de grandes sommes, puisqu'ils n'en avancent pas d'un pas de plus hors de la barbarie, mais encore pour tant d'individus qui se destinent aux arts par une impulsion que ni leurs parens ni eux ne savent point raisonner, que la cause de tout ce mal, dis-je, provient véritablement du manque d'écoles.

En effet, si les écoles étaient ce qu'elles doivent être, je veux dire complètes et publiques, exemptes par conséquent de l'influence de juges et de maîtres indépendans et passionnés, on en verrait sortir d'habiles élèves, et par suite des ouvrages beaux et utiles à la -société : on verrait diminuer cette foule d'aspirans, qui ne sont tenus à étudier que du métier ou une pratique routinière , au lieu de leçons positives et profondes, et qui renonceraient bientôt à une étude que des écoles méthodiques et rigoureuses rendraient nécessairement plus épineuses. De même donc qu'on voit dans les collèges Jes élèves se retirer de l'étude des humanités, lorsqu'ils aperçoivent combien il est difficile de devenir poète ou écrivain, de même les élèves en peinture se retireraient d'une étude qui leur ferait apercevoir combien de travail, de persévérance et de dispositions innées il faut, pour devenir bon peintre ou seulement habile dessinateur.

projet d'une école publique et complète. 40(J

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