PROJET D'UNE ECOLE PUBLIQUE ET COMPLÈTE
Enfin on sentira facilement non - seulement l'utilité, mais, je dois le dire, l'agrément et la richesse d'une pareille collection qui serait unique en Europe, car je ne saurais lui comparer ni celle de la jolie galerie de Florence, ni d'autres collections particulières de ce genre.
De plus, on pourrait encore mettre sous les yeux des élèves une grande quantité de pièces moulées sur nature, et il serait fort utile que ces pièces fussent rapprochées des statues dont le caractère aurait le plus d'analogie avec elles. Ainsi un pied ou un bras, dont le caractère se rapprocherait de celui du Gladiateur, serait placé près de cette statue; des mains, des jambes analogues à telle ou telle Vénus se compareraient près de cette même Vénus. On sent tout l'avantage qui résulterait de pareils rapprochemens.
Une aussi intéressante collection étant commencée, quel est l'ami des arts qui ne contribuerait pas volontiers à l'enrichir de quelques pièces nouvelles? Qui ne ferait pas mouler avec empressement, soit une figurine en bronze , soit une médaille classique, soit un fragment d'ornement ou de bas-relief, soit enfin une terre cuite ou toute autre antique inédite et instructive ?
De l atelier de moulage.
L'atelier de moulage contenant d'ailleurs le dépôt des moules, sera situé près de la galerie des empreintes. Le directeur et les professeurs conviendront des morceaux qui devront être moulés, et dont la vente sera faite au profit de l'école. Le directeur aura soin d'entretenir une espèce d'éeole de moulage où se formeront de bons ouvriers.
et de durée au plaire, matière si précieuse en ge'ne'ral, et si pre'cieuse en particulier sous le rapport des ectypes dont nous parlons ici.
Fabrique et dépôt du matériel relatif à la peinture.
Il y aura une fabrique et un dépôt de toutes les matières et de tous les instrumens nécessaires à la peinture et au dessin. Un peintre chimiste sera attaché à cet établissement. Le directeur veillera à ce que la confection des matières soit portée au plus haut point possible de perfection, afin que la vente des produits soit avantageuse pour l'école. Ce produit serait sûrement considérable, vu la confiance que dans toute l'Europe on donnerait aux objets fournis par cet établissement. Le grand avantage qui provient de la beauté et de la bonté des matières et des instrumens est d'ailleurs fort important pour l'art.
Il y aura aussi à l'école un atelier de restauration destiné, soit à la réparation des tableaux appartenant au gouvernement, soit à la réparation des tableaux appartenant à des particuliers , ce qui empêchera probablement que ces tableaux ne soient livrés à l'ignorance de certains réparateurs. Les procédés de restauration ne seront point tenus cachés aux élèves, qui au surplus en auront acquis la connaissance par des leçons données dans la classe de chromographie.
Des concours.
Les travaux des concours pour les différens prix de l'école, seront tous jugés et exposés publiquement. Les pièces de concours seront placées les unes dans le grand salon, les autres dans les petites salles, selon leur dimension et leur effet. Aussitôt que le concours sera terminé, l'exposition publique aura lieu et ne pourra durer moins de six jours ; d'ailleurs cette durée sera proportionnée à l'importance du concours. Le public pourra donc exa-
projet d'une école publique et complète. 429 miner les ouvrages pendant trois jours au moins avant la décision des juges, et trois jours après qu'ils auront porté leur décision.
Les juges seront le directeur, les professeurs, six personnes marquantes dans le conseil d'administration, dont deux seront antiquaires et deux sculpteurs, et les principaux élèves qui auront déjà été couronnés. Les discussions et les votes par boules noires et boules blanches auront lieu en présence de tous les élèves de l'école qui pourront de droit y assister. On tâchera qu'à chaque concours assistent aussi des magistrats, et rien ne sera négligé pour que la bonne foi et les vraies lumières éclairent ces jugemens.
Des prix.
Le but que les gouvernemens se proposent en instituant des prix dans les écoles, est d'encourager les élèves en leur prouvant que la patrie n'est point indifférente à leurs succès, et qu'elle s'occupe non-seulement de surveiller et d'aider ceux qui courent la carrière des arts, mais qu'elle proportionne toujours ses récompenses au mérite de ceux qui y excèlent.
Ce principe établit d'abord la graduation des prix et prescrit assez qu'ils ne doivent être accordés que pour une aptitude et un mérite collectifs. Il est à remarquer que, lorsque la patrie récompense une action d'éclat, elle a en vue seulement d'entretenir les sentimens de l'ordre et de la justice, en en donnant elle-même l'exemple; mais que, quand il s'agit de former, d'instituer, de soutenir des écoles, ce ne sont point les actes particuliers qu'elle doit encourager, mais la conduite collective, la marche générale d'un élève, sa disposition à devenir habile dans son
art et à produire des travaux utiles par leur caractère général de beauté. Aussi les prix ne seront point obtenus, comme par le passé, par celui qui aura le mieux dessiné une académie exécutée en six courtes soirées, ou un dessin d'après la bosse, ou toute autre production particulière, mais à celui qui, parles divers travaux annuels auxquels on l'aura exercé, manifestera le plus de dispositions générales et le plus de zèle en même tems. Les dispositions seules sans zèle, sans élévation d'ame, sans noble ambition, n'annoncent pas le génie; et le zèle seul, l'ardeur et le courage seuls ne suffisent pas, pour qu'on devienne habile. Or la patrie attend des hommes habiles, et non des esclaves, singes d'une manière prescrite par des artistes influens ; la patrie désire de grands peintres, et ne prend nulle part aux coteries qui corrompent par fois les écoles, lorsqu'elles ne sont pas publiques, les envieux pouvant sans beaucoup de témoins et par conséquent fort à leur aise, y exercer leur influence et leur passion.
Il sera distribué annuellement cinq prix. Ils consisteront en une médaille de bronze et en une somme une fois payée. Cependant le premier prix sera une somme qui se paiera annuellement pendant cinq ans.
Le cinquième ou dernier prix sera de cinquante francs, le quatrième sera de cent francs, le troisième de trois cents francs, et le second de mille francs ; mais le premier prix sera de cinq mille francs. Il sera payé chaque année à l'élève pendant cinq ans, sous la condition qu'il habitera Rome, et qu'il fournira au gouvernement des travaux d'études en tableaux; les frais ou les avances faites pour ces études lui seront remboursés. Il jouira en outre des avantages que le gouvernement accorde à Rome à ses pensionnés, et il sera
projet d'une école publique et coiMplète. 43 i défrayé de son voyage à Rome et de son retour dans son pays. Il sera même défrayé de deux voyages, s'il les fait, l'un dans le nord de l'Italie, l'autre dans le levant de l'Italie. Ces pensionnaires seront soumis à l'inspection de l'ambassadeur de leur souverain à Rome. L'élève, à son retour à Paris sera, d'après son mérite, chargé de travaux propres à lui faire honneur et à commencer sa fortune.
Le mode de concours, pour ce premier grand prix, sera le même que pour tous les autres, c'est-à-dire, les travaux de l'année, et de plus ceux des années antérieures. Mais on exigera en outre un tableau d'une dimension quelconque, dans lequel chaque concurrent fera connaître le genre de son talent d'une manière plus positive et plus déterminée. Les concurrens seront tenus d'en faire l'esquisse sans témoins. Pendant la durée de cette pension de cinq ans, l'élève sera le maître de diriger ses études comme il lui conviendra, pourvu qu'il fournisse la preuve de l'application de ces fonds à des travaux faits dans l'intérêt de l'art.
Du séjour des Elevés à Rome.
La réunion d'élèves habitant une même maison à Rome, paraît être la source de grands inconvéniens. Le plus grand de tous, c'est que cette espèce de colonie française apporte à Rome et y conserve ses habitudes, ses préjugés et ses manières. Loin de tirer le fruit que la comparaison fournie par un pays étranger peut procurer, les membres d'une pareille colonie y font souvent secte, se roidissent contre l'influence du pays, et, au lieu de se perfectionner, continuent d'agir comme s'ils étaient dans leur patrie.
Au reste, tous les élèves ne sont pas organisés de manière à ambitionner les honneurs de la haute peinture, et comme il arrivera plusieurs fois que des élèves, après avoir remporté le prix, s'arrêteront tout court et même rétrograderont, leur séjour forcé à Rome serait au moins inutile, et il vaut mieux les laisser faire ailleurs l'emploi de leur argent, pourvu que cet emploi soit dans l'intérêt de l'espèce de talent qui les doit caractériser.
Il peut donc arriver qu'un élève en peinture ou en sculpture soit à Rome aussi étranger avec l'antique, que s'il habitait Hambourg ou Moscow. Au lieu de faire des recherches sur les bas-reliefs, les statues, les camées, les monumens gravés, et sur tant de fragmens dont la contemplation fait naître des idées instructives, il les méprisera comme des objets de curiosité inutile, il ne pensera peutêtre enfin qu'à se faire une manière qui pourra séduire les ignorans et attirer leur argent. Alors à Rome, il ne voit que Paris ; au milieu des ouvrages antiques, il ne pense qu'aux figures nationales de son académie ; les grandes idées de l'art l'offusquent et le gênent ; et il feint de mépriser la philosophie, pour vanter les manières qu'il trouve plus facile de reprendre. Enfin il jouit à sa façon, c'est-à-dire, à la façon de ceux qui, faisant peu de cas de la perfection, n'ambitionnent que les plaisirs d'une vanité viagère.
Pourquoi donc le gouvernement voudrait -il faire à Rome les frais d'un établissement pour de pareils talens ? Les seuls avantages que l'état doit procurer à ses pensionnaires habitant Rome, c'est, outre la protection et l'inspection de l'ambassadeur, auprès duquel on conviendrait de placer quelqu'un propre à cette inspection, c'est, dis-
projet d'une école publique et complète. ^ôù je, de leur offrir un local où ils puissent trouver pour leurs études des ressources qu'il serait trop coûteux et trop difficile pour eux de se procurer.
À Rome il leur sera donc très-avantageux de jouir d'une collection d'ectypes bien choisies T, d'avoir un lieu où ils puissent dessiner gratuitement le modèle nu, et quelques autres avantages qui deviendraient trop coûteux pour un élève isolé, tels que des squelettes , des instrumens de peinture, des livres, etc.
Il serait bon aussi que le gouvernement s'arrangeât, pour procurer à ses élèves à Rome des ateliers commodes et particuliers, et les dispenser d'en chercher ou d'en faire construire eux-mêmes.
Mais ces avantages une fois obtenus, je ne vois pas ce qu'ils auraient de plus à réclamer qui leur fût profitable ; je ne vois pas pourquoi on s'occuperait de leur nourriture, de leur logement particulier, etc. Au surplus, c'est ainsi qu'en agissent à Rome les gouvernemens des autres nations, qui ont plus d'une fois reconnu que c'est par le talent des élèves et non par l'étalage d'une école entretenue dans un beau palais, que peut s'illustrer la nation qui en fait les frais.
Tout ce que je viens de proposer ici pour une école complète de peinture, paraîtra à bien des gens une rêverie qui ne pourra jamais servir de rien, vu tous les obstacles qu'opposeront sans cesse ceux qui redouteraient des sujets sortis d'une pépinière aussi bien cultivée. Malgré tout, je n'en désespère pas; un jour, fort éloigné
1 C'est à l'école de Rome qu'on devrait trouver la collection la plus curieuse de plâtres moule's sur l'antique, et c'est là que la classification de ces figures par caractères et par espèces devrait être le mieux ordonnée, TOME III. 28
peut-être, viendra où un souverain, un ministre, plaçant dans ses calculs l'avantage, non de faire vivre beaucoup d'artistes, mais de relever les arts et de les rendre utiles au pays, fera interroger les écrits et ne dédaignera pas mon projet.
Toujours on allègue de vains prétextes défavorables aux bonnes institutions ; on affirme qu'on ne peut établir les unes et négliger les autres; qu'il faut qu'elles soient toutes formées d'un seul jet; qu'elles n'ont jamais été que l'ouvrage de tout un siècle et jamais un ouvrage particulier et isolé. Nous répondrons à cela qu'il est bon de commencer en tout tems à bien faire; que les choses se consolident peu à peu, quand le pian en est bon et qu'on a commencé par des fondemens solides ; enfin que les projets se poursuivent, lorsqu'ils sont basés sur des convenances réelles. Aussi voit-on toujours croître le courage nécessaire pour porter à la perfection un plan excellent, sans que la mort de ceux qui l'ont imaginé, et que la succession de ceux sous l'administration desquels il s'exécute, puissent rien changer à son esprit et à son caractère.
Je ne dirai rien sur la réunion qu'on voudrait faire de la gravure et de la sculpture à cette école; je n'ai eu en vue qu'une école complète de peinture en particulier.