‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 4)Chapitre 153 sur 163 · VII. — Plomb · texte numérisé non relu

VII. — Plomb

Malgré les améliorations hygiéniques qu'à reçues l'industrie de la cérnse, malgré l'atténuation du danger des émanations saturnines dans beaucoup de professions qui manient le plomb, cette influence continue de faire beaucoup de malades et d'infirmes, ainsi qu'on le voit par le relevé de cas traités dans les hôpitaux de Paris pendant les iU dernières années :

Cérusieis

Années.

Total Total des morts, des malades.

morts.

malades.

Peintres.

Autres professions

L'absorption des molécules de plomb détermine un empoisonnement qui se révèle sous des formes diverses : dans le système nerveux de la vie organique, par l'exaltation de l'action nerveuse; dans celui de la vie de relation, tantôt par l'exagération, tantôt par l'abolition du mouvement et du sentiment. Avant le développement

,'l) Thèse de Montpellier, 1824.

90^1 IJYUliiiNE PUBLIQUE.

des maladies saturnines, la présence du plonnb dans l'économie se manifeste par une action tonte spécifique sur la plupart des solides et des liquides; c'est ce que M. Tanquercl des Planches (1) qualifie d'intoxication saturnine primitive, et il lui attribue les caractères suivants : 1" teinte ardoisée ou bleuâtre des gencives, au voisinage des dents, s'élendant parfois à toute la muqueuse buccale ; due au sulfure de plomb, elle ne s'enlève que très difficilement par des frictions réitérées et faites avec de l'eau aiguisée d'acide sulfurique ou chlorliydrique ; 2» goût sucré, haleine fétide; 3° ictère saturnin (teinte jaune plombée ou terreuse), plus'prononcé àla face etscmontrant après la mort sur presque tous les organes de l'économie; 6° amaigrissement avec diminution des forces; il annonce la saturation toxique de l'économie ; 5° pouls petit, grêle, quelquefois ralenti. Ces phénomènes n'apparaissent que chez les individus exposés à respirer ou à avaler une grande quantité de plomb (cérusiers, Luvriers de fabriques de minium] ; ils sont les précurseurs des maladies de plomb proprement dites, lesquelles ne tardent pas à se développer, et que nous nous contentons de mentionner. 1° Colique siiturnijie: elle n'atteint que les ouvriers qui, dans leurs travaux, disséminent autour d'eux des particules plombiques qu'ils absorbent ensuite par la surface pulmonaire ou digestive, la peau revêtue de son vernis épidermique étant peu propre à les introduire dans le sang en quantité suffisante; aussi les ouvriersqui Iravaillentle plomb à l'état fixe sont à l'abri de la colique saturnine. Sur 285 malades atteints de colique saturnine et traités dans les hôpitaux de Paris pendant le deuxième semestre de 18Zt6, on compte 167 cérusiers (plus de la moitié), Ik peintres en bâtiments (plus du quart), 6 broyeurs de couleurs, 5 peintres en voiture, 5 confectionneurs de cartes sur porcelaine, U fondeurs. 2° Arthralgie saturnine (rhumatisme saturnin de Sauvages, rachialgie saturnine d'Astruc), caractérisée par des douleurs avec ou sans crampes, siégeant par ordre de fréquence dans les membres inférieurs, supérieurs, le tronc, la tète, dilacérantes, contusives, lancinantes, variant depuis un simple malaise jusqu'à la plus atroce souffrance. C'est, après la colique, la plus fréquente des affections saturnines, et ceux qui contractent le plus souvent la première sont aussi le plus sujets à la seconde; toutefois les ouvriers des fabriques de minium sont le plus exposés à l'arthralgie, sans l'être autant à la colique. 3° Para-

(1) Traite des ma' adics de plomb, l'aris, 1839, 2 vol. iii-8.

lysie saturnine; l'abolition du nfiouveraent volontaire frappe ordij nairement les muscles situés dans le sens de l'extension des I nnenibres, surtout les muscles extenseurs du poignet et des doigts;

Iil n'existe aucun signe appréciable de lésion matérielle des centres nerveux; dans le relevé t'ait par M. Tanquerel et qui comprend 101 ouvriers de diverses professions atteints de paralysie saturnine, les cérusiers et les peintres en bâtiments figurent dans les proporj lions les plus fortes (31 et 22). U" Anesthésie saturnine ou abolition i de la sensibilité tactile, moins fréquente que celle de la contractilité 1 musculaire; parfois l'une et l'autre coexistent ; elle peut être bornée 1 à la peau ou frapper toute l'épaisseur d'un membre, ou, se limitant ! à la rétine, donner lieu à l'amaurose saturnine, simple ou double, passagère ou très persistante. 5° Encéplialopathie saturnine, névrose apyrétique de l'encéphale dont les symptômes changent bru.squement d'aspect et de forme, du matin au soir, du jour au lendemain ; ces symptômes sont du délire, ducoma, des convulsions, accompagnées ou non de la perte d'un ou de plusieurs sens ; de là les expressions synonymiques de démence, délire, convulsions, épilepsie, coma de plomb. Tous les composés de plomb peuvent donner naissance aux différentes formes d'encéphalopathie, et d'autant plus aisément qu'ils sont plus diffusibles dans l'air à l'état d'émanations; les cérusiers et les peintres en bâtiment en fournissent le plus grand nombre de cas. Cette maladie ne se manifeste 1 que chez ceux qui sont restés quelque temps exposés à l'action du plomb.

Le principe de la prophylaxie consiste à empêcher l'ouvrier de respirer et d'avaler des molécules ou des émanations plombiques, quoiqu'il se trouve dans une atmosphère chargée des particules de ce poison. Le premier est la ventilation pour emporter au dehors les particules de plomb disséminées dans l'air ; on l'obtient par de nombreuses et larges fenêtres percées àl'opposite et dans tous les sens, par des vasistas et surtout par des fourneaux d'aérage ou cheminées I d'appel deM.Darcet, fondées sur réchauffement de l'air. L'eau est un merveilleux moyen pour prévenir la dissémination des particules de plomb; les ouvriers qui manient le plomb sous l'eau sont à l'abri de tout accident. L'arrosage du sol avec de l'eau ou de la sciure de bois humide s'oppose à l'ascension de la poussière saturnine. Des éponges imbibées d'eau pure ou légèrement acidulées avec l'acide sulfurique doivent êtres appliquées sur la bouche et les narines des ouvriers; deux ou trois fois par jour il faut nettoyer ces éponges

HYGIÈNE PIJHLIQUE.

de la poussifire toxique qu'elles retiennent; on se sert encore d'un masque de cuir avec des yeux de verre, et percé vis-à-vis la bouche d une ouverture où se trouve une éponge humide. Les gants employés par plusieurs ouvriers n'ont aucun pouvoir préservatif. L'appareil du colonel Paulin a l'avantage d'isoler l'ouvrier et de lui constituer une atmosphère pure qui se renouvelle sans communiquer avec l'air toxique de l'atelier; il préserve d'une mat)ière absolue et n'a qu'un inconvénient : c'est d'être un peu lourd et compliqué. L'humanité veut que dans les grands établissements les ouvriers alternent pour les travaux les plus et les moins dangereux; ils ne doivent pas les commencer à jeun. Le régime lacté préserve beaucoup d'ouvriers ou éloigne les attaques ; les aliments gras, comme le lard, sont recommandés par de Haen et Christison comme un antidote; les excès dans le boire, le manger ou les plaisirs vénériens, disposent aux atteintes des maladies .saturnines et les rendent plus dangereuses : on doit exiger que les ouvriers prennent leurs repas hors de l'atelier. La blouse en toile cirée dont on affuble les ouvriers, et les vêtements de fil , substitués à ceux de laine, n'ont pas donné de résultat. La propreté est indispensable; avant chaque repas, les mains doivent être soigneusement lavées, et quand la matière toxique adhère fortement à l'épiderme, il faut se laver avec de l'eau seconde ou du sulfure de potasse; le soir et le matin les dents et la bouche seront nettoyées avec du charbon en poudre. Les bains d'eau tiède et par intervalle d'eau sulfureuse, avec des lotions savonneuses, ne peuvent qu'être utiles. M. Gendrin, dans l'espoir de transformer le poison en un sel insoluble, a préconisé la limonade suivante : pour 3 litres d'eau 1 gros 1/2 d'acide sulfurique à 66 degrés, quelques onces de cassonade. L'inefficacité de cette boisson est aujourd'hui constatée. La limonade d'hydrogène sulfuré, de M. Chevallier, n'a fait que retarder de trois jours l'invasion des accidents toxiques ; elle répugne d'ailleurs aux ouvriers. M. Grisolle a proposé une limonade d'acide nitrique; les quatre ouvriers qui en ont bu sont tombés malades quinze jours avant les autres. Le tabac fumé et chiqué s'oppose un peu à l'absorption du plomb par la partie supérieure des voies digestives et respiratoires. Les purgatifs de quinze en quinze jours sont, d'après M. Tanquerel, d'une utilité remarquable. Le con.seil de salubrité de Paris insiste sur l'emploi des bains sulfureux, des lotions de même nature et des bains de vapeur; sur l'utilité de combiner l'action des éméto-purgatifs et celle des boissons neutralisantes (limonade sulfurique)

avec le retour des symptômes digestifs, pour rendre le poison [ inerte et l'expulser à l'aide des selles et des vomissements (1). Dèsles I premiers signes de l'intoxication l'ouvrier doit être éloigné de ses travaux. En terminant, nous avons deux remarques à faire : 1° de toutes les spécialités professionnelles qui exposent à l'absorption des émanations plombifères, la fabrication de la céruse est la plus dangereuse; tous les relevés statistiques témoignent de ces faits; 2° toutefois, et c'est l'infatigable M. Chevallier qui a mis cet important résultat en évidence, les fabriques de céruse, convenablement établies et fonctionnant d'après les procédés nouveaux, ne font plus une victime; depuis plusieurs années aucun ouvrier n'y a présenté les symptômes de l'intoxication saturnine. Les progrès accomplis dans cette industrie consistent surtout dans la substitution des

I machines au travail à la main, et des appareils clos à l'exploitation à l'air libre. Tel est le bienfait de ces changements, que l'une des deux principales usines de Paris (Ivry), où ils ont été adoptés, n'a plus envoyé un seul malade aux hôpitaux en 1851 et en 1852, tandis que l'autre (Clichy), plus lente à les imiter, à fourni encore 1 25 malades en 1851 . Les usines du nord de la France et de l'Angleterre paraissent avoir réussi à supprimer complètement toute cause d'insalubrité dans la préparation de la céruse. Quant aux peintres qui, après les cérusiers, paient le plus rude tribut anx maladies saturnines, l'opération la plus nuisible est pour eux le grattage des surfaces peintes ; elle perdrait son danger, s'ils mouillaient préalablement les surfaces avec de l'eau seconde, d'après le conseil de M. Chevreul. L'emploi du blanc de zinc les afifranchit d'ailleurs de tous les inconvénients de la peinture au blaiic de céruse. Il est à peine utile de rappeler que M. Ruolz a proposé de substituer l'oxyde blanc d'antimoine à la céruse dans toutes les applications qu'on a j faites jusqu'à présent du carbonate de plomb ; l'oxyde blanc d'antimoine ferait disparaître les conséquences déplorables de la fabrication du blanc de céruse. M. Rousseau a indiqué un procédé pour le retirer du sulfure d'antimoine naturel (2) ; moins cher du tiers que le blanc de céruse, son adoption remettrait en prospérité l'exploitation languissante des mines d'antimoine qui abondent en France. Comme on peut le broyer dans l'huile immédiatement sans autre I manipulation, les peintres l'emploieront sans inconvénient. Depuis

(1) Rapports généraux du conseil de salubrité de Paris de 1846 à 1 848, p. 148.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 20 nov. 1843.

UY(iliîNE l'UULiyUH.

que cette substitution a été proposée, uneautre plus efficace encore s'est eflectuée au grand profit de l'humanité. Le blanc de zinc remplace dans la peinture en bâtiments le blanc decéruse ; dépourvu de toute propriété délétère, moins cher, inaltérable, se mêlant parfaitement à toutes les couleurs, recommandé par l'Académie d'architecture de Paris, proposé depuis 1781 , le blanc de zinc est resté ignoré ou méconnu par les peintres en bâtiment, qu'il préservera de maux affreux ; on ne saurait trop leur en recommander l'usage (voy. zinc).

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