INFLUENCE DES PROFESSIONS SUR LA DURÉE DE LA VIE
Nous avons dit, dans les Prolégomènes (tomes I) : « La collection des ouvriers de chaque métier forme une grande individualité; à chaque classe de travailleurs leur atmosphère, leur régime, leurs mœurs, leurs maladies, leur moyenne de vie, espèce de fatalité que stipule avec eux la société (jui utilise leurs forces. » La revue que nous venons de l'aire des professions est la vérification de cette pensée. Il n'est que trop vrai que la durée de la vie n'est pas la
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 2 juillet 1846.
(2) Rapports sur les travaux du Conseil de salubrité do i84 6 à 1848. Paris, 1855, p. 55.
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même dans les diverses classes de la population : il y a des hommes qui atteignent, en moyenne, soixante-dix ans, et d'autres qui ne dépassent pas quarante-cinq ans (1). L'étendue des oscillations égale donc le tiers de la vie. Ces inégalités sont-elles fatales, ou sera-t-il donné à la civilisation de les réduire, et même de les effacer? Pour répondre à cette question, examinons brièvement la valeur définitive des influences qui agissent sur les ouvriers ; elles se rapportent: l-à la spécialité de l'atmosphère professionnelle ; 2" à leur vie active 0^ sédentaire; 3° aux accidents auxquels ils sont exposés ; 4° à leur nourriture, à leur habitation, à leur -vêtement, à leurs soins de propreté, etc., conditions que résume le degré d'aisance. Or voici, d'après les calculs de M. Lombard, le nombre moyen d'années que chacune de ces influences ôte ou ajoute à la vie:
1 vapeurs minérales et végétales 4,9
Atmosphère, } ,. o k
J poussières diverses ^>o
, . ( active, ajoute 'l,*
Genre de vie J ... ^, . ,
j sédentaire, ôte l,*
Accidents et morts violentes 2,3
Aisance ajoute 7.5
Défaut d'aisance ôte • • 7,5
Les remarquables études de statistique qu'a publiées M. Marc d'Espine (2) élèvent encore la valeur de cette dernière influence. « Lorsqu'on parvient, dit-il, à séparer les familles aisées d'une population pour considérer isolément la marche de leur mortalité, et la comparer ensuite à celle de la population entière, on trouve que le chiffre de la vie probable s'élève d'au moins dix ans^ celui de la vie moyenne d'autant; tandis que la mortalité annuelle, ou le chiffre mortuaire, peut s'abaisser d'environ 1 pour 100 habitants. » — La misère détermine des effets inverses, en proportion même de son intensité. Elle est donc destructive de la vie humaine, comme l'aisance est préservatrice; et rien n'est mieux démontré que ces deux actions opposées. Telle est leur énergie qu'elles masquent celles des autres causes qui interviennent dans la mortalité des masses; observation qui, suivant la remarque de M. Marc d'Espine, s'applique surtout à l'étude hygiénique des professions. Elle explique les divergences des résultats obtenus par les auteurs, qui, pré-
(1) Annales d'hygiène, t. XIV, p. 93.
(2) Marc d'Espine, Influence de l'aisance et de la misère sur la morlalilé {Aii nales d'hyfiiènc, t. XXXVII et XXXVIII).
HYGIÈNK PUBLIQUE.
Oficiipés plus spécialement de l'influence des professions, ont perdu de vue l'élément perturbateur du degré d'i.isance. En suivant d'autrès voies d'investigation, M. Tliouvenin (2) est arrivé à des conclusions analogues: « Excepté les opérations du battage du coton à la baguette, du dévidage et du cardage des cocons, de la céruse, et le danger résultant de l'introduction des machines, l'industrie', en général, n'exerce pas directement d'influence fâcheuse sur la santé des ouvriers. » Il trouve les causes de leur détérioration et de leur mortaliié dans les conditions de leur naissance, dans le vice de leurs habitations; dans leurs prédispositions héréditaires aux affections dartreuses, vénériennes, tuberculeuses; dans l'excès d'un travail prématuré ; dans l'insuffisance ou la mauvaise qualité des aliments ; dans le dérèglement des mœurs à l'âge où le développement physique n'est point achevé; enfin, dans l'ivrognerie. Cette énumération étiologique se résume, en majeure partie, dans la question d'aisance, sans en excepter certaines dispositions morbides héréditaires; caries recherches de M. Marc d'Espine ont prouvé que l'affection tuberculeuse occasionne 68 décès pour 1,000 chez les riches, et 233 pour 1,000 chez les pauvres. 11 y a d' ailleurs longtemps que Villermé a démontré que la vie se mesure à l'aisance (2). Dans le 2^ arrondissement de Paris, où les logements non imposés forment les 0,07, la mortalité est de 1 sur 62 habitants; elle est de 1 sur Zj3 dans le 12* arrondissement, où les 0,38 des logements sont exempts de contribution locative. Benoiston en France, Casper à Berlin, Morgan en Angleterre, sont arrivés, par des voies différentes, à la confirmation du même fait. Des chiffres, soigneusement compulsés par le professeur de Berlin, font voir que les chances de vie et de longévité sont deux fois plus considérables pour le riche quepour lepauvre, puisqu'à l'àgedesoixantedix ans, il reste de deux nombres initialement égaux, deux fois plus de riches que de pauvies, qu'il en reste trois fois plus des premiers à quatre-vingt-cinq ans, et presque quatre fois plus à quatre vingt dix ans.
Les données précédentes conduisent à cet important corollaire d'hygiène publique, savoir : que les modificateurs spécifiques des
(1) Thouvenin, De Vinflwnce que l'induslrie exerce sur la santé des populations, elc. (Annales d'hygiène, t. XXXVIi, p. liO.)
1(2) Annales d'hygiène, 1830, t. III, p. 294, et Mémoires de l'Académie demédecinede Paris, 1828, 1. 1, p. 51 à 99.