‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 4)Chapitre 86 sur 163 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

INGESTA.

BROMATOLOGIE PUBLIQUE.

S I. — Alimeniation naturelle des peuples.

La nature n'a pas dispensé dans une égale mesure à tous les peuples les divers matériaux de l'alimentation, et il existe une harmonie évidente entre les besoins de l'économie humaine et les produits bromatologiques de chaque climat. L'énergie végétative du sol et la puissance de maturation des fruits vont en diminuant de l'équateur au pôle. La richesse et la variété du règne végétal entre les tropiques indiquent assez le genre de nourriture qui convient à leurs indigènes : les palmiers, les bananiers, les hespéridées, les urticées, les laurinées, les malvacées arborescentes, les cucurbitacées, etc., y abondent ; les fruits sucrés et aqueux, sucrés et acidulés, tels qu'ananas , figues, dattes, bananes, goyaves, oranges, citrons, tamarins, etc., servent à calmer la soif ou répondent au faible appétit des populations indolentes de ces contrées ; des fruits aromatiques, badiane, muscade, poivre, vanille, cardamome, pigment, etc., leur procurent une stimulation qui réveille leurs organes digestifs ; parmi les graminées, celle qui réussit le mieux sur le sol est le riz , la moins azotée de ces plantes ; les trèfles, les luzernes, les sainfoins, les vesces, etc., n'y forment point ces immenses gazons qui nourrissent les animaux ruminants, ressource essentielle des peuples placés sous d'autres zones. Quoique originaires des pays chauds , la plupart des plantes féculentes (orge, blé, maïs, sarrasin, pomme de terre, etc.) se plaisent surtout dans les climats tempérés ; l'aliment qu'elles fournissent par la panification touche de près à la nourriture animale; c'est aussi laque l'on trouve, à titre d'indigènes, le bœuf, ou l'aurochs sauvage, le buffle, le bison d'Amérique, l'argali et le mouflon, souche originelle de nos bêles à laine, le paseng ou l'égagre, tige de nos chèvres les cerfs et chamois, puis des solipèdes tels que le cheval et l'âne' 3" ÉniT. — M. 39

HYOIKNE PnBMOnK.

OU des pacliydennes , comme le saiiglier et les cochons, enfin lu plupart dos rongeurs, lièvres, lapins, loirs, etc.; mille espèc^es d'oiseaux granivores, sédentaires ou de la classe des ^migrants, peuplent leurs champs couverts de graminées et livrent à l'homme une proie facile et savoureuse, tandis que, dans les régions équatoriiiles, les mammifères ruminants ont une taille rahougrie , des tissus coriaces, et les oiseaux, pour la plupart insectivores, ont' une chair peu agréable. Une multitude de fruits, de plantes potagères ou condimentaires, etc., ajoutent encore à la variété des moyens d'alimentation départis aux habitants des zones tempérées. Dans l'Europe centrale, ià où la vigne s'arrête (âO* degré), le sol, presque toujours verdoyant, sous l'influence des brouillards et des pluies hiénagées, prodigue avec les végétaux nutritifs pour l'homme les pâturages qui engraissent les animaux dont il mange la chair. Le blé se propage jusqu'au 62« degré de latitude; d'autres farineux, des fruits secs (châtaigne, faîne, noix, noisette, pois, haricots), des racines et des bulbes (orchis. solanées, alliacées, crucifères) se rencontrent fort avant dans le Nord et se prêtent à la conservation <jeiidant de longs hivers. Toutefois la nourriture végétale se perd déplus en plus dans les climats froids : quelques herbes et arbustes de la famille des rosacées ( fraisiers, framboisiers), bon nombre de thymélées, de saxifragées, de caryophyllées, de crucifères ; des conifères (pins, sapins), des arbres amentacés ou à fleurs en chaton, des bouleaux nains, des rhododendrons, des bruyères, des fougères, quelques graminées et cypéroïdes , enfin des mousses et des lichens broutés par les rennes : voilà la progression décroissante des produits végétaux , qui ne pourraient fournir à l'organisme la puissance de calorification nécessaire dans ces climats : aussi le Groënlandàis, l'Islandais, le Lapon , le Kamtschadale, le Norwégien, etc., se gorgent de graisse, de sang, de chair animale, de poisson pourri, fumé, salé, séché, joignant à cette nourriture le fucus saccharinus, le lichen, le pain d'avoine mêlé de paille ou d'écorce de bouleau, etc.; à cette rare population des contrées polaires, la nature fait largesse de phoques, de baleines, d'oiseaux d'eau, d'esturgeons et d'autres poissons qui y encombrent de leurs légions innombrables la mer ou le lit des fleuves. Ainsi , aux deux extréitiités de chaque hémisphère, se trouvent des populations frugivores et carnivores ; entre elles, une gradation de régimes mixtes. Dans les limites de l'Europe même , nous voyons l'Espagnol se contentant de son chocolat, de ses glands doux, de son olla podrida ; l'I-

INOESÏA. — ALlMKNTATION NATURia.l.K DKS PKUIM.KS . ()1 1

talien, préférant les légumes, les pâtes, les inucaroiiis ; le Français, pins amateur de paiu , de vin et de viande ; l'Anglais , mangeant plus de viande que de pain et augmentant la ration des spiritueux, etc. La civilisation, en multipliant les moyens de viabilité et les échanges entre les peuples, modifie le régime des peuples ott de certaines classes de la société ; elle porte les' bl'éS îà' où le sol les refuse ; elle verse le vin aux populations qui ne connaissent pas la vigne ; elle procure au colon des tropiques les dangereuses délices de la gastronomie européenne ; elle mêle ici comme partout le mal au bien .• mais le bien l'emporte, car elle tend à égaler partout la subsistance à la population. La prédominance ou la spécialité dés régimes alimentaires suivant le gisement des nations est d'ailleurs un fait qu'elle ne peut détruire : ainsi i'iclithyopliagie s'observe sur les côtes, et si elle ne développe point la vertu prolifique de leurs habitants, elle n'est peut-être pas étrangère aux maladies cutanées qu'on observe chez eux , radesyge (ulcères et tubercules) dii Norwégien et du Groëidandais , lèpre du Syrien et du riverain de la mer Rouge, etc. Il est des peuplades qui mangent de la terre^soit par manque d'aliments, soit par une dépravation du goût. Les terres dites comestibles sont des espèces de glaises, d'argiles, de terres bolaires, des stéatites, des ocres même, plus ou moins onctueuses. Gumilla, cité par Haller, et, depuis, M. de Humboldt, ont vu dans l'Amérique du Sud, quand les débordements de l'Orénoque empêchent la chasse aux tortues, les Otomagues consommer impunément jusqu'à une livre et demie d une argile grasse et ferrière ; (i'après Spix et Martius, les Indiens des bords de la rivière des Amazones mangent souvent de la glaise; on vend sur les marchés de Bolivia une argile comestible qu'Ehrenberg a trouvée formée de talc et de mica. Labillardière rapporte qu'en cas de nécessité les habitants de la Nouvelle-Calédonie se rassasient d'une stéatite blanche et friable que Vauquelin a décomposée en magnésie silice oxyde ferrique , un peu de chaux et de cuivre. Selon Foi-s'ler, les nègres de la Guinée assaisonnent fréquemment leur riz avec une terre savonneuse qui ne nuit point à leur santé ; Genberg et Rhezms assurent que les Suédois ajoutent quelquefois une terre argi leuse a la f^irine. D'après Bory de Saint-Vmcent, le piment condimentaire d'Espagne contient de l'ocre rouge, etc. Ces substances impropres a la chymification servent de lest a l'estomac mais n'ont rien d'alimentaire; on peut douter de leur innocuité' leur usage coïncide probablement avec la pénurie d'aliments certains

HYGIÈNK PIJULIQUE.

états morbides de restomac, tels que le pica des chloroliqiies et la gastralgie des lenirnes enceintes, ou bien il est le résultat de l'habitude, de rimitation, etc. C'est dans les pays chauds que se trouvent tous les géophages. M. Auguste de S.iint-Hilaire (1) rapporte qu'une foule d'Iiomnnes et de femmes à P.iriinnagua, Guaratula, et plus au midi dans la province de Sainte-Catherine, sont passionnés pour la terre, maladie qui finit par les faire périr. Les esclaves chez qui la géophagie devient un goût irrésistible subissent une série d'altérations que dans les colonies on appelle rfmo/w^?on (docteur Girardin). Cette maladie présente des symptômes ditïérents, suivant que la terre est absorbée ou non : dans le premier cas, ictère, bouffissure, infiltration des jambes, engorgement des viscères, atrophie du système musculaire, hydroémie; c'est, comme on le voit , une forme de cachexie scorbutique ; dans le second cas , phlegmasie des voies digestives bien décrite par M. A. Segond (2), fièvre lente, marasme; si une partie seulement de la terre est absorbée, mélange des deux ordres de symptômes ; à l'autopsie, on trouve les intestins remplis par la matière terreuse.

S 2. — Abondance et disette.

Les disettes exercent une influence sensible sur le nombre des mariages, des naissances et des décès. Cette influence dépopulatrice ne se manifeste pas toujours immédiatement; souvent elle se fait sentir encore longtemps après la cessation des disettes, et, à vingt ans d'intervalle, elle se retrouve d'une façon très marquée sur les jeunes gens appelés au tirage pour le recrutement. M. L. Millot a démontré que l'année vigésimale correspondante à une année de disette est toujours afleclée d'un déficit plus ou moins considérable : telle fut l'année 1837, solidaire de l'année néfaste 1817. M. Mélier a trouvé dans ses Recherches statistiques sur les subsistances (3), que la justice a plus de vols à punir dans les années de cherté , ce qui rappelle cette pen.sée de Diderot : que toute question de morale est aussi une question d'hygiène. En matière de subsistances, la sollicitude des peuples et des gouvernements a devancé les enseignements de la statistique. Chez les Athéniens, l'ex-

(1) Voyage au Bi-ésil, de. Paris, 1823.

(2) Transactions médicales, I. III.

(.3) Mémoires de l'Académie royale de médecine, t. X, p. 170,

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