II. — ALCALOÏDES DES PAPAVÉRACÉES
461. Morphine C^nV^kzO^. — La morphine a été retirée de Topium vers 1803, mais son caractère alcalin
n'a été établi qu'en 1817 par Sertuerner. Depuis elle a été l'objet d'un assez grand nombre de travaux. La morphine est le plus important des alcaloïdes contenus dans l'opium. Parmi ceux-ci se trouvent la codéine, la narcotine, la thébaïne, etc.
La morphine s'extrait de l'opium. Cette matière s'obtient en incisant les capsules du pavot blanc, quand elles sont proches de leur maturité. Il en sort un suc latescent qui se concrète en forme de larmes que l'on recueille le lendemain ; on fait alors sur une autre partie de la capsule de nouvelles incisions. Les larmes d'opium ainsi recueillies sont ensuite pétries et façonnées en petits pains généralement cylindriques. On obtient parfois (toujours même, d'après quelques auteurs) une qualité d'opium inférieure en exprimant le jus des capsules et des feuilles du pavot. L'opium de bonne qualité contient, d'après Smith, 10 0/0 de morphine, 6 0/0 de narcotine, 10/0 de papavérine, 0,3 0/0 de codéine et quelques dix millièmes de divers autres alcaloïdes.
On prépare la morphine en traitant l'extrait aqueux d'opium, filtré et concentré jusqu'à avoir la densité 1 ,036, par l'ammoniaque et le carbonate de sodium. La morphine est mise en liberté et précipitée. A cet état elle n'est pas pure; elle est colorée et mêlée d'une matière résineuse; elle contient, en outre, de la narcotine. On la purifie en la dissolvant dans l'alcool bouillant; elle cristallise par refroidissement; en répétant cette opération à plusieurs reprises, on finit par avoir de la morphine pure et peu colorée (1).
La morphine cristallise en prismes orthorhombiques
(1) Le noir animal ne doit être employé qu'en très petite quantité quand on l'utilise pour décolorer la morphine, parce qu'il cause une perte notable.
avec une molécule d'eau de cristallisation; elle a une saveur amère. Son pouvoir rotatoire moléculaire (lévogyre) est de 67**, 5 en solution alcaline. Elle est assez stable et peut être fondue sans décomposition ; elle ne se décompose que vers 200**. Elle est peu soluble dans l'eau (1 gramme par litre à froid, 2 grammes par litre à Tébullition). Elle l'est davantage dans l'alcool (40 grammes à l'ébuUition, 25 grammes à froid par litre). Elle est très peu soluble dans l'éther et le chloroforme.
La morphine est un alcali tertiaire, comme le montre Taclion de l'iodure d'éthyle qui donne un iodhydrate correspondant à une base quaternaire.
La morphine se transforme en oxymorphine C*^H*^AzO'*, lorsqu'on fait agir son chlorhydrate sur l'azotite d'argent. Du reste, la morphine est très oxydable, elle réduit l'acide iodique, et même l'acide hyperiodique en mettant de l'iode en liberté. Celte réaction peut servir à déceler la morphine. Le chlorure d'or est aussi réduit, ainsi que les sels de peroxyde de fer. Il se produit même avec ceux-ci une belle coloration bleue; le chlore donne une coloration orangée, et l'acide azotique une coloration rouge.
L'iode se combine avec la morphine en donnant une poudre brune, l'iodomorphine. Chauffée avec de la potasse à 200*", elle dégage de la méthylamine. Chauffée en tube scellé avec de l'acide chlorhydrique, elle se transforme en apomorphine C*'H*^4zO- en perdant IFO.
La morphine donne avec les acides des sels assez sohibles dans l'eau et dans l'alcool, mais insolubles dans l'éther. C'est une base monoacide. Le chlorure
C»'irî^AzO\HCl + 3FP0 est très soluble dans l'eau, 50 grammes par litre à froid,
et beaucoup plus à chaud. Le sulfate de morphine
est très soluble dans Teau (500 grammes par litre).
La morphine et ses sels sont des poisons violents qui agissent comme stupéfiants.
Pour doser approximativement la morphine contenue dans de Topium, on traite 10 grammes de cette matière par 100 centimètres cubes d'alcool à 75 0/0 employé en plusieurs fois ; on filtre sur un linge fin, puis on précipite par 3 centimètres cubes d'une solution d'ammoniac. La morphine se précipite peu à peu. Après quarante-huit heures de dépôt, on la recueille sur un filtre taré; on la lave avec un peu d'eau, puis avec de l'éther qui dissout une résine et la narcotine précipitée simultanément, enfin on sèche et on pèse.
462. Codéine Cjni^^AzO\ — La codéine a été découverte, en 1832, par Robiquet; on l'extrait des eauxmères qui ont déposé le chlorhydrate de morphine. Cette eau-mère est concentrée au bain-marie; on sépare le chlorhydrate de morphine déposé pendant cette évaporation, puis on ajoute à la liqueurde la potasse caustique en excès qui dissout la morphine et précipite la codéine. On recueille ce précipité, on le lave et on le transforme en chlorhydrate que l'on décolore avec le noir animal et qu'on décompose par un alcali. On l'obtient ensuite cristallisé par l'évaporation de sa solution éthérée.
Petits cristaux brillants, anhydres,amers,fusiblesàl50°, solubles dans l'eau (125 grammes par litre à 15"), très solubles dans l'alcool et dans l'éther. La codéine est lévogyre ; son pouvoir rotatoire est à 15** de — 135%8en solution alcoolique. Elle est très vénéneuse.
La codéine est un alcali tertiaire qui se comporte, en outre, comme un alcool en donnant des éthers avec les acides. Telle est la chlorocodide, éther chlorhydrique de la codéine C^^IP^AzO^Cl. Avec un excès d'acide chlorhydrique concentré, cet éther est dédoublé en chlorure de méthyle et apomorphine. Cette réaction, rapprochée de celle que donne la morphine dans les mêmes conditions (V. plus haut), peut faire considérer la codéine comme de la méthylmorphine. La codéine est une base énergique qui donne les sels bien définis; elle est monoacide. Son chlorhydrate C»8H'^*AzO\HCl + 2H-^0 est très soluble dans Teau (50 grammes par litre à froid). Son sulfate
(C*8H^^AzO^)^ S04F + SH^O
est assez soluble dans l'eau (30 grammes par litre à froid).
463. Apomorphine C*'H*^AzO^. — Ce composé se forme aux dépens de la morphine et de la codéine, quand on chauffe les chlorhydrates de ces bases en présence de l'acide chlorhydrique. C'est un alcali monoacide qui devient vert en s'oxydant à l'air. C'est un vomitif énergique.
464. Papavérine C^'IF'AzO*. — Cet alcali, découvert par M. Merck et étudié par M. Anderson s'obtient en traitant par l'ammoniaque et l'éther les eauxmères de l'extraitd'opiumquiont abandonné la morphine et la codéine. On la distingue de la morphine parl'iodure double de cadmium et de potassium qui donnent avec cet alcali des aiguilles faciles à distinguer, surtout au microscope, des lamelles nacrées que donne la papavérine dans
les mêmes conditions. La papavérine est très toxique ; elle est convulsivante, mais non soporifique.
465. Xarcotîne C-H^'''AzO^ — Cette substance, isolée en 1803 par Derosne et désignée sous le nom de sel de Derosne, s'obtient en traitant par Tacide chlorhydrique étendu, le résidu du traitement de l'opium par l'eau. Le chlorhydrate ainsi obtenu est décomposé par le carbonate de sodium ; le précipité est redissous dans l'alcool, décoloré par le noir animal, et la solution mise à cristalliser. Cristaux anhydres fondant à 178", insolubles dans l'eau, peu solubles dans l'alcool, plus solubles dans l'éther (30 grammes par litre à 15°) ; la narcotine est lévogyre, ses sels sont dextrogyres.
Vers 200"*, la narcotine dégage de la triméthylamine. C'est une base peu énergique, donnant des sels décomposables par l'eau.
in. — ALCALOÏDES DES SOLANEES
466. Micotine C'^i^^Az^ — La nicotine est un alcaloïde que Ton retire du tabac, en épuisant celte matière par l'eau. La solution aqueuse est concentrée fortement, puis reprise par l'alcool ; on met ensuite la nicotine en liberté, en ajoutant de la potasse ; on traite le précipité par l'éther, qui s'empare de la nicotine ; on transforme cet alcali en oxalate, insoluble dans l'éther ; on le décompose de nouveau par la potasse en présence d'éther, et on évapore ce liquide dans un courant d'hydrogène, en chauffant jusqu'à 250% température à laquelle la nicotine distille. C'est une huile incolore, devenant facilement brune à l'air ; elle se décompose un peu au-
dessus de son point d'ébullitîon. Elle est lévogyre; pouvoir rotatoire: — lôl'^jS à20**. Cette base est biacide ; ses sels sont assez solubles, mais cristallisent difficilement. Un certain nombre de réactions rattachent ce corps à la pyridine.
467. Atropine C^^H^^AzO^. — C'est une base tertiaire, découverte par M. Meîn dans la belladone. On peut la reproduire en chauffant avec de Tacide chlorhydrique dilué le tropate de tropine, formé par l'union de l'acide tropique C^H^^O'^, qui est un acide-alcool, avec la tropine C^H*^\zO'. On l'extrait des racines sèches et pulvérisées de la belladone, par digestion avec de l'alcool. Après traitement par la chaux éteinte et neutralisation par l'acide sulfurique, on filtre et on ajoute du carbonate de potassium qui précipite l'atropine. On reprend cette base par de l'alcool, on décolore par le noir animal et on purifie par quelques cristallisations.
Cristaux en aiguilles, fondant à 113**, 5, facilement altérables. Elle est transformée par les corps oxydants en aldéhyde et acide benzoïques. Elle possède, ainsi que ses sels, la propriété de dilater considérablement la pupille; on l'emploie en médecine pour produire cet effet, surtout à l'état de sulfate neutre (C«'H-^AzO'^)'SO''H^ C^est un sel très soluble dans l'eau.