CHAP. VII. DES PREUVES, N
naissances, les erreurs qui forment la plus grande part de ce qu'il appelle la science. Celte pauvre certitude incertaine de l’esprit humain, suivant l’expression de Voltaire ', n’est souvent que l’effet d’un mouvement irréfléchi, des préventions et dos ignorances qui enveloppent l’intelligence, des illusions qui la trompent, des préjugés qui l'égarent. Chaque homme, suivant sa propre expérience, suivant la mesure différente de ses lumières et sa position sociale, suivant le milieu où il a vécu et les idées dont il est imbu, apporte dans l'appréciation des choses des dispositions diverses, et puise sa conviction dans les motifs les plus opposés. Il ne faut donc pas confondre les idées des faits qui viennent sc refléter en nous-mêmes et la réalité même de ces faits. La vérité ou la fausseté est dans la proposition ; la certitude ou l’incertitude est dans l’esprit.
Et cependant tel est le fondement unique de la justice humaine. Il n’est pas donné à l'homme d’atteindre la certitude absolue; il doit sc contenter d’une certitude relative, qui ne lui arrive qu'à travers toutes les passions et toutes les impuissances qui l’agitent elle compriment. Mais il lui appartient, du moins, soutenu qu'il est par l’idée de la vérité qui est en lui, de réagir, autant qu'il le peut, contre les causes d’erreur qu’il trouve, soit en lui-même, soit dans les faits extérieurs.
1760. Quoique la certitude soit une en elle-même et ne comporte pas de degrés relativement à l’esprit qui la conçoit, il est possible néanmoins d’en distinguer plusieurs espèces relativement aux causes qui la produisent, il y a la certitude intuitive, quand une proposition saisit l'esprit par son évidence même; et la certitude que produit l’induction, quand les choses n'arrivent à l’évidence que par suite d'une démonstration. La certitude raisonnée est mathématique, quand elle est le résultat d'une démonstration rigoureusement exacte, et morale, quand elle repose, soit sur l’appréciation de faits qui n'ont pas passé sous nos yeux, soit sur la déduction des lois et des idées généralement admises par la conscience humaine.
Or, la certitude morale que Filangieri définit : « la disposition d’esprit d’un homme assuré de la vérité d’une proposition relative à l’existence d'un fait qui ne s'est pas passé sous ses yeux »,
1 Dicl. philo?., v° Certitude.
CHAP. VII. DES PREUVES, Iï“ 1761.
Ce sont ces vraisemblances qui prennent la place du vrai , ces simples perceptions qui ne représentent à l’esprit que les choses et non leurs rapports, toutes ces raisons imparfaites et confuses qui n’expliquent un fait qu’à demi , qu'il faut débattre avec la plus ferme attention et faire passer au creuset de l’examen le plus sérieux. La certitude judiciaire ne doit pas précéder la discussion, elle ne doit que la suivre.
L761. Il suit de là que plusieurs conditions sont essentielles à l'existence de cette certitude '. Ces conditions sont : 1“ La vérification attentive du fait et de toutes ses circonstances; celte vérification comprend la constatation du corps du délit, l'examen des lieux, la recherche de tous les indices, même les plus légers, de toits les renseignements, même les plus accessoires, relatifs au caractère du fait, à la moralité du prévenu, à celle des témoins, a S’il restait l'ombre d’un doute, dit M. Miltermaïer, il n'y aurait pas de certitude possible pour le juge *. » 2° L’examen de toutes les hypothèses qui pourraient expliquer le fait incriminé, » La certitude, dit encore M. Mitlermaïer, veut qu’un effort sérieux et impartial la précède, approfondissant et écartant les moyens qui tendraient à faire admettre la solution contraire. Celui qui désire la conquérir ne ferme jamais la porte au doute ; il s’arrête à tous les indices qui pourraient l'y conduire, et c’est quand il l’a complètement fait disparaître que sa décision devient irrévocable 3 . » Voltaire avait déjà dit : * Il n'y a nulle certitude, dès qu'il est physiquement ou moralement possible que la chose soit autrement. Quoi! il faut une démonstration pour oser assurer que la surface d’une sphère est égale à quatre fois l’aire de son grand cercle, et il n’en faudra pas pour arracher la vie à un citoyen par un supplice affreux *! » 3* La démonstration de la vérité du fait par des motifs concluants. Cette démonstration, qui résume la vérification des faits et l’examen des différentes hypothèses que présente la cause, discute et écarte tous les doutes, pèse et apprécie toutes les raisons qui doivent fonder la conviction; elle ne forme pas la certitude, elle la motive; elle la soumet au contrôle d’une
* Truité de la preuve, p. 77.
î lbid., p. 78.
3 Ibid. , p. 77.
4 Dict. philos., v° Certitude.