C. Ecole éclectique. — 52. — L'école éclectique (3) accepte
<l) Voir notamment : Boissard, Le Syndicat mixte, 1896.
'2) V. spécialement : Bureau, Le contrat de travail, le rôle des syndicats pr9fes$ionneU, 1902.
'3) Vicole édectique^ par ses doclriaes mêmes, comporte les nuances les plos variées, et rien n'est plus malaisé que de tracer la ligne de démarcation qui la distingue des autres écoles interventionnistes. Voici cependant, sous toutes réserves, une liste, d'ailleurs très incomplète, des auteurs qui noui
le môme point de dépari que l'école du socialisme d'Etat. Elle n'admet pas, avec les libéraux intransigeants, que l'Etat soit un mal ; elle estime, au contraire, que l'Etat a des fonctions multiples indispensables au bon fonctionnement de l'organisme social. Ces fonctions comportent un certain droit de contrôle, voire
paraissent, par leurs tendances générales, se rattacher à cette école (comme précurseurs, fondateurs ou adhérents). £n France, le représentant le plus autorisé de cette école est M. Cauwès, président de la Société d'économie politique nationalej président de VAssoc. nationale française pour la protection légale des travailleurs, fondée par le Congrès de Paris, dont il est question infrà ; lui-même déclare s'être inspiré des doctrines de Dupont White, List et Carey {Cours d'économie politique^ introd. et t. IV, Revue des doctrines et des écoles). — Peuvent être classés dans le même groupe, parmi les auteurs déjà cités précédemment : MM. Duguit,Espinas, Fouillée, Hauriou, Henry Michel, Souchon, Worms. — V. aussi Aguilcra, La politique d*Aristote et le programme social de la troisième République [Rev. polit, e^par^, 1898, t. IV, p. 174 et suiv.) iBeWom, Les lois d'assurances ouvrières kV étranger, 2 livres parus. Des relations mutuelles de Vassistance et de Vassurance ouvrière, etc. ; Berthélemy, Traité de droit administratif, 2« éd., 1902, passim ; Brouilhet, L'assurance ouvrière en Allemagne, 1896 ; Bry, Cours élém. de législation industrielle, 1895 ; Camprcdon (de Ronchamp), Les progrès du socialisme d'Etat, précit. ; P. Deschanel, La question sociale, 1898 ; Funck-Brentano, Nouveau précis d'économie politique, ^et Science sociale^ morale politique, 1896 ; Laborde, Lois nouvelles sur les questions ouvrières, revue critique {Le droit industriel, nwméros de janvier, mars 1892) et études diverses ; Lacour, notes d'arrêts dans le Dalioz ; Mongin, notes d'arrêts dans les Pandectes françaises ; Pascaud, Le contrat de travail {Rev. générale du droit, 1901) ; Thaller, études diverses dans les Annales de droit commercial et industriel, et Traité de droit commercial, passim ; Torau- Bayle, Le problème social et V individualisme {Rev. polit, et pari., 1898^ i. 18, p. 142). — Comp. les discours parlement, de Barthou, Poincaré, etc.
En Angleterre, y on pourrait citer comme appartenant aux mêmes tendances: ClilTe Leslie, Ingram, Foxwell, et (malgré de graves divergences) Stanley-Jevons. — En Belgique : Waelbroeck {législation industrielle, 2 vol.,1865),Lambrechts. — Aux Etats-Unis : Carey ,Thomson,Greeley, Clark.— En Allemagne et en Autriche : List, Hildebrand, Brentano, Schônberg,Conrad,Cohn,Lexis, Mataja, Mengcr. — Sur les nuances assez fuyantes de Técole allemande et sur la difficulté de différencier les éclectiques des socialistes d'Etat,cons.St-Marc, Etude sur l'enseignement de l'économie politique dans les Universités des pays de langue allemande {Rev. d'écon. polit., 1892, p. 217 et suiv., 423 et suiv.). — Cons. au surplus, pour l'étude des doctrines interventionnistes modérées enseignées dans les Universités allemandes : Cohn, System, der Nationalœkonomie, 3 vol., Stuttgard, 1891 ; Elster, WÔrterbuch der Volkswirthschaft, 2 vol., léna (ouvr. collectif) ; Conrad, Leitfaden sum Studium der Volkswirthschaftspolitik, léna, 1901. — En Italie, Messedaglia, Nitti (directeur de la Riforma Sociale), délia Volta, Salerno, Gobbi. — En Espagne: Piernas y Hurtado, de Saralegui y Médina.
Nous avons déjà fait observer que la Revue d'économie politique, bien que constituant une tribune ouverte à toutes les doctrines,est plus spécialement, en France, l'organe de l'école éclectique ou solidariste. — V. aussi nos Questions pratiques de législation ouvrière ; la Revue pratique de droit industriel ; le Musée Social {Bull, mensuel), les Annales de droit commercial et industriel ; le Moniteur des Syndicats ouvriers ; les ouvrages collectifs précités de Conrad et de Schônberg. — Comp. Economie journal (Londres) ; Eeonomista (Florence), etc.
même une certaine tutelle à exercer, sur les contrats entre par- Uculiei-^, lorsqu'un intérêt général est enjeu, et que l'abstention serait de nature à favoriser Texploilation des contractants les plus faibles par les plus forts.
L'école libérale classique compte sur la liberté économique pour corriger tous les abus, Técole libérale chrétienne escompte les heureux effets du patronage et du régime corporatif restauré. L'une et Tautre, faute d'avoir pris contact avec la réalité, ou d'avoir voulu déduire les conclusions logiques de leurs enquêtes, sont d'un optimisme que Técole éclectique se refuse à partager. Pour attribuer à la politique du laissez-faire les surprenants etîets que persistent à en attendre les libéraux, malgré le démenti des faits, il faut commencer par faire abstraction de cette vérité primordiale, à savoir « que les hommes entrent dans la lutte économique très inégalement pourvus des facultés requises... d où il suit qu'au lieu de contribuer au plus grand bien de tousja politique du laissez-faire crée d'une part des colosses, et de l'autre met la majorité dans un état qui rend impossible la réalisation des tâches morales » (Brentano, Le concept de Véihique eldeVéconomie politique^ Rev. d'écon, polit,, janv. 1902).
53. — La restauration du patronage corporatif chrétien suffirait-elle, comme l'affirme l'Ecole de Le Play, à faire disparaître dans la mesure du possible ces inégalités, et à corriger les abus de la liberté illimitée ? Sans nier la puissance de l'association, association de défense professionnelle ou association coopérative, l'école éclectique, forte d'une expérience de plus d'un siècle, se refuse également à l'admettre. Il serait chimérique de prétendre restaurer en France la corporation de jadis, avec ses cadres rigides, son caractère aristocratique, son traditionalisme chrétien ; sans être hostile aux syndicats mixtes, l'école éclectique accorde sa préférence aux syndicats homogènes, patronaux ou ouvriers, sans aucune prééminence au profit de l'un des éléments sur l'autre, et dégagés de toute attache confessionnelle.
Mais ces organisations syndicales, si puissantes qu'on les suppose, ne sauraient, par elles-mêmes, extirper tous les abus. L'expérience des Etats dans lesquels les groupements ouvriers sont parvenus au plus haut degré de puissance, l'Angleterre et les Etats-Unis notamment, démontre que, s'ils ont souvent assez d'influence pour promouvoir les réformes reconnues nécessaires, ils ne sauraient prétendre à les réaliser toutes directement sans le concours de la loi (1). Au surplus, s'ils devenaient jamais assez
(1) V. en ce sens : Jay, Une forme nouvelle d'organisation du travail par les groupements professionnels {Rev. d'écon. polit., 1901, p. 270).
puissants pour faire triompher directement leurs revendications et s'emparer de la souveraineté économique, comme le souhaitent leurs partisans les plus ardents (1), il est à supposer que les libéraux regretteraient alors de n'avoir pas réalisé par les voies légales les réformes nécessaires ; caria liberté d'action des chefs d'industrie serait assurément, dans une société gouvernée de fait par les syndicats (2), plus étroitement limitée que dans un Etat de réglementation légale stricte.
54. — Non moins irréalisable est l'espoir, formulé par une fraction de l'Ecole de Le Play, de mettre fin aux conflits du capital et du travail par un ensemble d'institutions patronales, destinées à pourvoir, soit aux besoins matériels, soit aux besoins moraux ou intellectuels de la classe ouvrière (Sur ces institutions multiples, V. notre titre IV infrà).
Nous ne contestons pas l'efficacité du patronage, exercé, soit individuellement par le chef d'industrie à l'égard de son personnel, soit collectivement à l'égard des travailleurs par des associations philanthropiques ; mais nous estimons, d'abord que le patronage doit être discret pour être aisément accepté, ensuite et surtout qu'il est, dans l'organisation industrielle actuelle, des abus trop graves, et trop généralisés pour que l'initiative privée, livrée à ses propres ressources, puisse en avoir raison. Pour un patron qui se conformera au devoir moral de solidarité, dix peut-être ne s'y conformeront pas ! Et nul ne saurait leur en faire un crime, attendu qu'ils sont eux-mêmes, bien souvent, les victimes de la loi implacable de la concurrence. Aussi a-t-on vu maintes fois, dans les enquêtes qui ont précédé le vole des lois de 1892 et de 1900 notamment, des chefs d'industrie désireux d'améliorer la condition de leur personnel réclamer instamment une intervention législative, qui en interdisant aux patrons peu scrupuleux certains modes d'exploitation manifestement condamnés par l'humanité ou par l'hygiène, pouvait seule leur permettre, sans courir le risque d'une ruine presque inévitable, de réaliser dans leurs établissements des réformes plus profondes, telles par exemple que la suppression du travail de nuit. 55. — Sans doute, l'école éclectique ne tient pas pour légitimes tous les modes d'intervention de l'Etat. Elle estime, au contraire, et en cela elle se sépare nettement des socialistes d'Etat nuance Wagner ou Schaeffle,parexemple,que l'Etat excéderait ses droits en intervenant directement dans le contrat de
(1) V. Boncour, Fédéralisme économique, (3) Ëx. : Australie et Nouvelle-Zélande.
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salaire pour assurer une meilleure répartition entre les ayants droit. Mais elle considère que le plus sûr moyen d'échapper aux expériences collectivistes qu'elle tient pour néfastes, n'est point d'afficher un optimisme imperturbable et de répéter à satiété la Weille formule usée « laissez-faire, laissez-passer », mais bien de s appliquer à délimiter avec précision les attributions normales de TElal, et de dégager, par une étude attentive de l'organisation industrielle moderne, les principes permettant d'assigner à l'Etat son véritable rôle, et d'apprécier à leur juste valeur les lois ou projets de lois ouvrières élaborés avec tant d'ardeur par la plupart des Parlements.
Le rôle de l'Etat n'est pas seulement d'assurer la défense du territoire et de rendre la justice, comme le prétendent certains individualistes. Il doit aider aussi au développement de la richesse générale, soit par des travaux productifs, soit par un syslème rationnel d'impôts, voire même par des taxes et droits modérés, destinés à protéger les industries nationales contre certaines concurrences étrangères, en tant du moins que ces taxes sont reconnues nécessaires pour rétablir l'égalité entre les producteurs français et leurs concurrents du dehors. Il doit, d'autre pari, dans l'intérêt de l'ordre social, non pas sans doute intervenir directement dans les contrats industriels, mais tout au moins veiller à ce que les contractants soient vraiment libres, réprimer l'exploitation abusive du salarié par le chef d'industrie, et imposer dans ce but aux industriels tout un ensemble de mesures destinées à protéger la vie, la santé, la moralité du travailleur «Cf. Cauwès : t. l'^ n" 364 et s. ; t. III, n°" 837 et s. ; et dise, inaugural du Congrès internat, de Paris, Quest. pratiques de iég. ouvr., 1900, p. 344).
D. CoopÉRATisME ; soLmARiSME. — 56. — Les écoles dites coopérative, solidariste, ne sont à vrai dire que des variantes de la précédente. Elles en diffèrent surtout en ce qu'elles s'appliquent à dégager un critérium précis permettant d'établir une ligne de démarcation rationnelle entre l'action de l'Etat et Taction individuelle.
57. — École coopérative. — Le chef de Y école coopérative^ qui voit dans le développement indéfini de la coopération de production, et dans sa substitution progressive au salariat la solution du problème social, est incontestablement, pour la France, M. Gide, qui dans ses conférences de propagande, et ses nombreux travaux sur la coopération (1), a éloquemment mis en re-
;i) Gide, La, coopéraiion^ conférences de propagande, 1900. — Gonf. du
lief les avantages de la coopération, envisagée comme moyen de faire passer pacifiquement, sans révolution violente et sans expropriation, les instruments de production des mains de l'oligarchie patronale en celles de la masse ouvrière.
Aujourd'hui, sous le régime du salariai, il n'y a pas d'association économique véritable entre l'ouvrier et le patron ; Tun et l'autre sont bien associés dans la production, m^is nullement dans la répartition ; et c'est précisément celte conviction du travailleur qu'il n'a rien à prélendre, dans l'organisation actuelle, sur les bénéfices de l'entreprise, qui est la cause primordiale de l'antagonisme du capital et du travail. C'est ce vice irrémédiable du salariat que dénonce l'école coopérative : pour elle, dans la société de l'avenir, à laquelle il est possible de parvenir graduellement, par étapes (la participation aux bénéfices généralisée constituant la plus importante de ces étapes), l'association patronale doit faire place « à l'association intégrale, c'est-à-dire libre, complète, embrassant la répartition aussi bien que la production, et dans laquelle chacun aura la claire conscience quil fait partie d'une œuvre collective et la ferme volonté d'y coopérer » (Gide, Principes d'écon. pot. , p. 190).
58. — Ecole solidariste. — Quelque séduisantes que soient les perspectives d'avenir ouvertes par l'école coopérative, l'on est bien obligé de convenir que la solution qu'elle préconise, impliquant une transformation profonde de la société économique, est
môme auteur ; De la coopération et des transformations qu-elle est appelée h réaliser dans l'ordre économique {Bev. d'écon. polit,, 1889, p. 473) ; Co/icurrence ou coopération {Musée social^ 1899, p. 97); Les associations ouvrières de production en France {Hev. d'écon. polit., 1900, p.l et s.), etc. — V. aussi la plupart des auteurs classés infrh parmi les solidaristcs, et spécialement : Waldeck-Rousseau, Questions sociales, 1900 ; Cabouat, Syndicats et coopératives, 1902. — Sur les initiateurs. les théoriciens ou les historiens du mouvement coopératif tant en France qu'à Tétranger, et spécialement sur Tinfluence exercée ou l'importance de Tœuvre réalisée par les Lassalle, Schulze-Delitsch, Lange ou HaifTcisenen Allemagne, par les Garlylc, Kingsley, Denison Maurice en Angleterre, les Sccrétan en Suisse, les U. Rabbeno^ Vollcniborg,Luzzati en Italie, ainsi que par les coopérateurs socialistes de la Maison du peuple de Bruxelles,du Vooniit de Gand,et des œuvres similaires de l'étranger, V. infrà, dans notre tit. IV, le chapitre consacré à la coopération. — Cpr. aussi, infrà, les conclusions de notre chapitre sur les syndicHls professionnels. — Nous ne citons pas les libéraux chrétiens parmi les adhérents de l'école coopérative, attendu que, bien que Técole de Le Play soit aujourd'hui beaucoup plus favorable à la coopération qu'à l'origine, elle n'envisage cependant les institutions coopératives que comme un subsidiaire des œuvres patronales. Pour les cooj^ératistes, au contraire, la généralisation du système coopératif est le but, les institutions de patronage ne sont qu'un palliatif, d'une efficacité d'ailleurs restreinte (Gide,Prtncipe9 d'ée.pol.y p. 39).
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Irop éloignée pour qu'il soit permis d'en attendre, dans le présent, un remède suffisant aux vices de l'organisation industrielle conte oiporaine.
Trop d'obstacles matériels ou moraux, M . Gide en convient tout le premier, s'opposent encore aujourd'hui à l'extension indéfinie de la coopération de production, pour qu'il soit permis d'envisager comme une possibilité prochaine la disparition du salariat ; et cependant bien des abus, dont souffre la masse travailleuse, appellent un prompt remède.