‹ Traité élémentaire de législation industrielle. Les lois ouvrières (volume 2)Chapitre 41 sur 128 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

travail, ce mouvement affecta tout d'abord un caractère quasi* révolutionnaire.

Pendant quelques années, en effet, les sociélis ouvrières, au lieu d'adopter la forme syndicale reconnue par les lois et de réclamer leur enregistrement, préférèrent s'organiser en sociétés secrètes, ayant pour objectif principal la réalisation progressive du programme collectiviste, suivant les formules d'Henry George ou de Gronlund (V. suprà, n' 26). L'ensemble de ces sociétés forma Tassociation, naguère puissante,des Chevaliers du travail [Knighls of Labor), qui étendit ses ramifications sur toute Tétendue de l'Union, du Canada et de TAustralie, se mit en relations avec les principaux groupes socialistes d'Europe, et créa même plusieurs loges en Irlande, en Belgique et en France (1).

Les chevaliers du travail exercèrent à celte époque une action très efficace sur le Parlement, dans le sens de la protection ouvrière. C'est en grande partie à leur initiative qu'est due Tinstîlution des Offices du travail et du département fédéral du travail, dont nous avons précédemment fait ressortir l'importance (V. suprà, n^ 203).

493. — Cette prospérité de l'association ne fut pas de longue durée. Des dissensions intestines, la hardiesse des thèses sociales développées dans les assemblées annuelles de l'ordre, la participation active qu'il prit à certaines grèves retentissantes, telles que la grève de Chicago en 1894, lui aliénèrent l'opinion publique et déterminèrent un grand nombre de groupements ouvriers à faire sécession. Vainement les chefs de l'association, pour rassurer Topinion publique sur leurs tendances, renoncèrent-ils, à l'assemblée générale de Détroit en 1888, à tout ce qui donnait à Tordre des K. 0. L. le caractère de société secrète. Cette modification aux statuts primitifs ne réussit pointa empêcher la décadence rapide, voire môme la désagrégation de l'ordre qui, après avoir groupé plus de 700.000 ouvriers en 1886, n'en comptait plus que 200.000 en 1894, et se trouve aujourd'hui réduit au chiffre plus que modeste de 50.000 environ.

494. — American Fédération of Labor. — Des Chevaliers du travail, la direction du mouvement ouvrier a passé, depuis quel-

(1) Créée en 1869, l'Association des Chevaliers du travail, qui ne complaît encore que 10.000 membres en 1870, lors de sa seconde convention générale, parvint en 1886 au chifTre de 730.000 membres (Assemblée générale de Rich> mond, oct. 1886). Dès Tannée suivante, les défections étaient nombreuses, et la décadence commençait. — V. l'étude précitée de M. Pierre Qaudio* Jannet.

que dix ans, à V American Fédération ofLabor, très différente des K. O. L.,et par sa composition, ^ attendu qu'elle n'est autre chose qu'une fédération de syndicats réguliers, sans aucun ca» ractère occulte, tandis que Tordre des K. 0. L. est une fédération d*individus, — et par son but.

Les Chevaliers du travail avaient un objectif plus ou moins socialiste ; la Fédération actuelle , qui compte au minimum 500.000 adhérents, répartis en une trentaine de corps de métiers (1 ), s'est affirmée depuis sa création (1881) comme une association rigoureusement professionnelle, respectant Tautonomie des Unions professionnelles, locales ou nationales, poursuivant par les voies légales Tamélioration du sort des travailleurs, et organisant sur le terrain économique la lutte pacifique du travail contre le capital. La Fédération soutient de ses subsides les grèves dont elle approuve le principe, tout en s'efforçant d'ailleurs d'en diminuer le nombre par Torganisation de comités mixtes, et de conseils de conciliation ou d'arbitrage ; elle s'applique à développer la pratique du contrat collectifet de l'échelle mobile des salaires (2), et à sanctionner efficacement les accords intervenus entre les organisations patronales et ouvrières sur le taux du salaire, et généralement sur les conditions d'exécution du travail ; la généraUsation du label, ou marque dislinctive apposée sur les produits manufacturés dans les usines dont les chefs respectent ces conditions est due en grande partie à l'influence de la Fédération.

495. — Influence des Unions sur la législation : leur avenir. — Tout en évitant de s'inféoder, à la différence des K. O. L., ou des syndicats australiens, à un parti politique déterminé, la Fédération américaine, et les unions dissidentes, ne se désintéressent nullement de l'œuvre législative. A l'instar des Trade-Unions anglaises, elles ont pesé de toute leur influence sur les Parlements pour faire adopter une législation protégeant efficacement le

(1) Les stalistiques sont très incertaines sur le nombre réel des membres des Unions fédérées. Les estimations oscillent entre 350.000 et 700.000 ; Tun des auteurs les plus autorisés en la matière, M. C. Wright, donne le chilT^e de 500.000. Il semble que le nombre des Unions adhérentes n'ait pas sensiblement augmenté depuis quelques années. Plusieurs fédérations de métiers très importantes, comme IMmerican Hailway Union^se sont abstenues d'adhérer à la fédération. Restent également en dehors de celle-ci, pour la plupart du moins, les Unions À base confessionnelle, telles que les RaUroad Department of Ihe Young Men Christian associations^ décrites par M. Sautter.

(2) Sur Véchelle mobile des salaires usitée notamment dans l'industrie du fer et de l'acier, cons. les détails fournis par Willoughby (if as. Soc,, fcv. 1903).

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travail : les nombreuses lois votées dans ces dernières années sur le travail des enfants ou des femmes, sur les règlements d ateliers, le mode de payement du salaire, les conseils d'arbitrage, etc.,,, sont dues en partie à leur action incessante.

Comme les Trade-Unions anglaises, les Unions américaines traversent en ce moment une crise, due principalement à Tattitude hostile des trusts les plus puissants, notamment du trust de l'acier (Cf. Willoughby,o/?. cz7.,et, sur les trusts américains, notre chapitre V, infrà). Toutefois, un grand nombre de chefs d'industrie restent fidèles à la politique d'entente loyale avec les groupements ouvriers, sur la base d'accords collectifs librement débattus, impliquant une participation indirecte des ouvriers aux bénéfices généraux de l'entreprise, sous la forme de Téchelle mobile des salaires (1) ; il est éminemment désirable, pour le maintien de la paix sociale dans la grande République américaine, que ces tendances conciliantes l'emportent sur celles des puissants capitalistes, peu scrupuleux sur le choix des moyens, dont l'ambition est de faire la loi à l'industrie américaine, et môme d'étendre leur domination à l'Europe (trust de l'Océan). Nul ne saurait prédire le résultat de la lutte terrible qui, s'ils triomphaient momentanément des forces ouvrières (2), s'engagerait fatalement, tôt ou tard, entre le capital concentré et les unions ouvrières reconstituées.

m. — Belgique (3).

496. — Evolution historique du mouyement syndical en Belgique. — La constitution belge consacre le droit d'association dans les termes les plus larges (art. 20: les Belges ont le droit

(1) Comp. sur ce point, dans les Quest, Prat. (1900, p. 367) la chronique intitulée, L'économit sociale en Amérique^ d'après le mëmoire de M. Tolnian, secrétaire de la Ligue pour le service social de New-York, intitulé : Progris industriel.

(2) Le trust de l'acier {S. S. steel corporation) est sorti vainqueur en 1901, de sa lutte cotre la Fédération des ouvriers métallurgistes {Amalgamaled Association of iron, steel and tin workers) ; mais, comme le fait observer M. Willoupfhby, la lutte n'est que suspendue, le problème de l'abandon ou de la consolidation du système du contrat collectif reste posé devant l'opinion ; le gouvernement fédéral, depuis l'avènement du président Rooscvelt, semble plutôt défavorable aux trusts, mais sera-t-il le plus puissant ? Aucun pronostic sérieux ne saurait à cette heure être formulé.

(3) Bibliographie : — Va nderveldc, Kaque'fc sur les associations professionnelles d'artisans et d*ouvriers en Belgique, 1892 ; Denis et Vandervelde, Le socialisme en Belgique, 1898 ; Mahaim, Etudes sur lassociation professionnelle ; Berryer, Unions professionnelles, Liège, 1900 ; Briquet. Législation qfilge sur les Unions professionnelles 1900. — Variez, Le Vooruit de Gand

de s'associer ; ce droit ne peut être soumis à aucune mesure préventive).

Aucun obstacle légal ne s'opposait donc à la diffusion des syndicats professionnels dans tous les centres industriels ; il • semblait même qu'ils dussent se développer en quelque sorte spontanément dans un pays où Ton a conservé fidèlement le souvenir de ces puissantes corporations du moyen âge, qui firent la richesse et Torgueil des communes flamandes (1).

11 n'en est rien cependant, et le mouvement d'association ouvrière, très intense aujourd'hui en Belgique, est de date relativement très récente. 11 existe, il est vrai, depuis longtemps en Belgique des Unions patronales, telles que TUnion syndicale de Bruxelles (analogue à TUnion parisienne du commerce et de rindustrie) ; il existe aussi, depuis bien des années, de nombreux syndicats agricoles ; mais Ton ny rencontrait, jusqu'à ces dernières années, qu'un très petit nombre de syndicats professionnels ouvriers permanents, groupant, en vue de la défense de leurs intérêts communs, des travailleurs appartenant à la même profession, ou à des professions similaires. L'une des raisons de celte rareté, pendant un demi-siècle (1830-80), des groupements professionnels en Belgique, résidait dans l'état de dépression intellectuelle qui longtemps caractérisa l'ouvrier belge, astreint à des travaux exceasifs et réduit à un salaire minime. Suivant le témoignage d'un des économistes qui connaissent le mieux les classes ouvrières belges, M. Mahaim, « le travailleur belge ne réagit pas, il subit sa condition ; quand il lui vient une idée de résistance, la tête lui tourne et il frappe sans regarder ». De là ces grèves sanglantes, terribles, qui éclataient à intervalles réguliers dans le Borinage, puis étaient suivies d'une période de calme, d'apathie plutôt, pendant laquelle les travailleurs, las de cette poussée violente et en quelque sorte instinctive, semblaient oublier leurs revendications, et ne songeaient même pas à se grouper pour obtenir des conditions meilleures.

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