LES ÉCOLES ÉCONOMIQUES AU POINT DE VUE DE LEURS TENDANCES
— 24. — Envisagées au point de vue de leurs tendances, les écoles économiques actuelles peuvent se répartir en trois groupes principaux : écoles socialistes, écoles libérales, écoles interventionnistes, qu'il convient d'étudier successivement.
§ 1. — Les écoles socialistes.
25. — liés principales écoles socialistes. — Ce n'est point ici
depsyehologie sociale, 1898.— Conf. H.Michel, L'idée de r£^a<,1895).—V. aussi Duguit, VEtsily le droit objectif et la. loi positive, 1901. Ce dernier auteur dcTcIoppe, avec un grand talent, une thèse originale sur Tidentité de l'indiriduel et du collectif, et la conciliation possible, par la solidarité, des deux points de vue antinomiques et également faux de l'individu supérieur à l'Etat, ou de l'Etat souverain s'imposant à l'individu. — Sur le solidarisme : v. infrk,
— Cons. encore sur les différentes écoles sociologiques : Bernes, Les deux directions de la sociologie contemporaine {Rev.d'écon.pol., 1894, p. 193) ; Bougie, Les sciences sociales en Allemagne, 1K96; Dav\u, L'état actuel et la méthode des teiences sociales (Rev. pédagog., mai 1898) ; Ramhaud, p. 355 et s.
(1) Cons. spéc. : Spencer, Lindividu contre V Etat (Ir&d. Gerschel, 1888), ouvrage d'un libéralisme intransigeant ; Novicow, Les gaspillages des sociétés modernes, 1894.
le lieu d'exposer les théories sociales qui se sont succédé dans le cours des âges (1), ou qui ont cours à notre époque. Nous ne décrirons donc, ni les systèmes de reconstruction sociale des précurseurs du socialisme moderne, St-Simon, Fourier, Robert Owen, ou leurs disciples (Enfantin, V. Considérant, etc.), ni le communisme de Babeuf ou de Cabet, ni les conceptions des socialistes de transition, tels que P. Leroux, Pecqueur, Vidal ou Mario, Stuart-Mill ou Rodbertus, ni les vues étatistes et coopératistes de Louis Blanc, dont l'action a été puissante sur le développement de la législation protectrice du travailleur, ni les théories singulièrement complexes, et parfois antinomiques, de Proudhon, ennemi déterminé de la propriété individuelle, mais également hostile à la centralisation collectiviste, et qui à ce titre peut être considéré comme un précurseur tout, à la fois de Fanarchisme théorique, et de la conception fédéraliste en honneur aujourd'hui dans un grand nombre d'organisation ouvrières (Comp. Gronlund, Coopérative Commonwealth).
26. — Nous n'exposerons pas davantage la théorie collectiviste de l'école du matérialisme historique, ou école marxiste, consignée dans l'œuvre monumentale de Karl Marx, Le capital^ et développée, commentée et critiquée depuis lors par toute une pléiade d'écrivains favorables ou hostiles au socialisme scientifique, dont les formules sont loin d'ailleurs d'être fixées (2). Le ca-
(1) Sur rhistoire du communisme et du socialisme, depuis Tantiquitc jusqu'au marxisme exclusivement, cons. notamment : Souchon, Les théories économiques dans la Grèce antique^ 1898 ; L. Reybaud. Etudes sur les ré formateurs ou socialistes modernes, 3 vol. l^* éd., 1840, 7* éd., 1864; Sudre, Histoire du communisme^ 4" éd., 1850 ; Thonissen, Le socialisme depuis Vantiquité^ 2 vol., Louvain, 1852 ; Stegmann el Hugo, Handbuch des socialismus^ Zurich, 1897 ; Hugo, Der socialismus in Frankreich imXVIl und XVIII lahrhundert \ Kautsky, Thomas More und seine utopie ; Kirkenheim, L'éternelle utopie^ 97 ; Weill. L'école St-Simonienne ; Lichtenberger, Le socialisme au XVIII* siècle, 1895, et Le socialisme utopique, 1898 ; Janet,Ori^i'nes du socialisme contemporain, 1883, et !Sl-Simon et le St-Simonisme ; Charléty, Essai sur Vhistoire du Sl-Simonisme, 1896 ; B. Malon, Précis historique de socialisme, 1892 ; Engels, Die Entwickelung des socialismus von der utopie sur Wissenschaft, 1882 ; Von Scheel, Socialismus und kommunismus (Handbuch de Schônberg, t. 1»', précité) ; Maisonneuve, Pecqueur et Vidal, 1898 ; Sambuc, Le socialisme de Fourier, 1899; Vuilliez, Un ancêtre du socialisme, Fourier {Gaz. des Trib., 20 oct. 1901). — Conf. les ouvrages précités d'Ëspinas, Cossa, Rambaud, etc. — V. aussi Stammhammer, Bibliographie des socialismus und communismas, léna, 1893.
(2) Cons.notamment,sur le mouvement socialiste contemporain : —parmi les ouvrages français à tendances nettement collcctivistes,ou communistes: Benoit Malon, Socialisme intégral, 3 vol. 1892 ; Renard, Le régime socialiste, 1898 ; J. Guesde, Le socialisme au jour le jour ; Viviani, Par le socialisme {Hev, polit, et pari., fév. 1900, t. 23, p. 245 et s.); Fournière, L'idéalisme so-
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dre de cet ouvrage ne nous permet pas de suivre, dans les œuvres des contemporains de Marx, tels que Lassaile ou de Paepe, de ses disciples directs, Engels ou Kautsky par exemple, ou de ses continuateurs, les déformations qu'a subies la doctrine primitive, 5oit dans le sens révolutionnaire, soit dans le sens évolutionnisle :
Collectivisme intégral j internationaliste, ou révolutionnaire^ préconisé par TAssociation internationale des travailleurs, et, depuis la dissolution de cette association,par la plupart des grou-
cial. et Essai sur Vindioidaalisme; Deslinières, ^application du système col- (ecttrùfe, 1H99 ; Jean Grave, La société mourante et Vanarchie^ et La société future ; Jaurès, Etudes socialis tes ^1902 ; — parmi les ouvrages allemands : Engels, Die Entwickelung des socialismus^ précité ; P. Zacher, V internationale rooge, 1884 ; Liebknecht, VVas die sozialdemokralen sind und xoollenf 1891 ;
— parmi les ouvrages belges: H. Denis^ Histoire des systèmes économiques et socialistes, 1898 ; Vandei'v«lde, Le collectivisme et Vévolution industrielle ;
— parmi les ouvrages italiens : Ferri, Socialisme et science positive, trad. Crocc, 1897 ; Croce, Matérialisme historique, trad. Bonnet, 1901 ; Labriola, Esssisur la conception matérialiste de l'histoire^prét, de Sorel, 1897 ; — parmi les ouvrages anglais : Hyndmann, ITie historical bases ofsocialism in £nybnd.el Fabian essays in socialism, de B. Shaw, S. Webb,etc.,London, 1889;
— parmi les ouvrages américains : Grondlund, Coopérative commonwealth ; Beliamy, Looking Backward, roman communiste traduit et réruté par M. de Lcstrade sous le titre Seul de son siècle (Comp., Travail de Zola) : — parmi les ouvrages russes, P. Kropotkine, La conquête du pain, préf. d*£. Reclus, 1895, etc. — Cons. également, parmi les ouvrages favorables, dans une certaine mesure, au collectivisme : de Laveleyc, Le socialisme contemporain, 6«cd,, 1891 ; D' Letourneau, L évolution juridique dans les races humaines, 1891 ; bcha^fTle, La quintessence du socialisme, trad. fr., 1891 ; Loria, Problèmes sociaux contemporains, 1897 ; B. et S. Wcbb, Induslrial democracy, 1^98 ; Walras, Etudes d*économie sociale, et L'économique appliquée à la défense des salaires [Rev. d'écon. polit., 1897, p. 1018 et s.) ; Ch. Secrctan, Mon utopie, etc.
Pour Fexposé descriptif des progrès du socialisme dans les divers pays, cons : Denis et Vandervelde^ Le socialisme en Belgique, 1898 ; Métin, Le socialisme en Angleterre ; Verhaegen, Socialistes anglais, 1898; Costa, Le collectivisme en Espague ; Maze-Scncier, Socialisme en Espagne {Rev. polit, et pari., t. 17,p. 338); von Sclieel, Die socialdemokratie (Handbuch de Sch6nberg, t. l•^ p. 136 et s.); Blondel, Progrès du socialisme en Allemagne, 1893, et Voyage social en Allemagne, 1897.
Pour la critique des systèmes socialistes, cons. notamment : Paul Lcroy- Beaulieu, Le collectivisme, 3« éd., 1892 ; Richter, Où mène le socialisme, trad. Villard (satire ingénieuse, quoique un peu fantaisiste, du socialisme scientifique) ; Boilley, Les trois socialismes : anarchisme, collectivisme, réformisme, 1895 ; Villey, Le socialisme contemporain, 1898 ; Richard, Le socialisme et la science soci^le^ 1896 ; de Wyzewa, Elude sur le socialisme, en Europe ; d'Eichthal, Socialisme : communisme et collectivisme ; Bourguin, La valeur dans le système collectivisle {Rev. d'écon. polit,, 1901); Bourdeau, Lévolatiott du socialisme^ 1901 ; Noël, Le socialisme et la question sociale, 1902. — V. aussi les ouvrages précités de Cossa, Rambaud, H. Michel.
Périodiques à tendances socialistes : — en France, Revue socialiste, Devenir social. Mouvement socialiste, Cahiers de la Quinzaine ; — en Allemagne, le VorwÂrls, etc.
pemenls socialistes nationaux et des Fédérations internationales (Fédération internationale des mineurs. Internationale socialiste de Bruxelles, etc.) ; parti ouvrier français avec Jules Guesde, Lafargue, Vaillant, Alleraane, Lagardelle, etc.)(l); Sociale démocratie allemande avec Bebel, Kautsky, Liebknecht, etc. ; parti socialiste belge avec Anseele, Volders, H. Denis, Vandervelde, — anglais avec Hyndmann, américain avec Gronlund, partis ouvriers italien et espagnol (à tendances anarchistes) ;
Collectivisme agraire de l'école anglo-américaine de Stuart- Mill, Wallace, Henry George (comp. Walras) ;
Collectivisme réformiste om socialisme expérimental {toriemenl teinté d'idéalisme en France, plus pratique et méthodique en Angleterre), de Benoît Malon, Jaurès, Rouanet, Millerand, Viviani, Basly, G. Sorel, G. Deville en France (2), de Renard en Suisse, Vollraar, Schfiefîle ou Bernstein en Allemagne, des nouvelles Trade- Unions et de la Fabian Society en Angleterre (Comp. B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. Métin, 1897 et Industrial democracy, 1898j,des Chevaliers du travail aux Etats-Unis, dont Tobjectif est au fond le même que celui du collectivisme intégral et révolutionnaire, mais qui prétend arriver au but progressivement, grâce à Texlension graduelle et indéfinie du rôle de TEtat et de la commune dans l'ordre de la production ;
(1) On connaît, par les débats retentissants des Cong^rès socialistes de ces dernières années, les dissensions des partis ouvriers et socialistes en France, mais il importe de remarquer que ces divisions tiennent plutôt à des questions de méthode ou de tactique ù l'égard des partis bourgeois qu'à des divergences fondamentales de doctrine : — les guesdisles ou marxistes {parti ouvrier français, parti socialiste de France),sonl partisans d'une action politique à tendance révolutionnaire basée sur le principe de la lutte de classes, sans aucune compromission avec les partis bourgeois (cas Millerand) : — les ailemanistes (parti ouvrier socialiste révolutionnaire, dominant dans la Confédération générale du travail), qui ont passé de la théorie possibiliste au socialisme révolutionnaire, n'usent de l'action électorale que comme moyen d'agitation, et préconisent surtout comme arme de combat la grève générale ; — les blanquistes, à tendances communistes un peu vagues, sont partisans eux aussi d'une action politique et révolutionnaire, mais indépendante de l'action syndicale, les bataillons politiques et les bataillons économiques devant suivre une marche parallèle indépendante. — Cons. sur toutes ces nuances, assez fuyantes : de Scilhac, Le monde <ociaZi5£e,1896,et les Congrès ouvriers ; Bourdeau, Lévolutiondu socialisme, précité.
(2) 11 convient également de rattacher à ce groupe les syndicats indépendants qui, tout en figurant dans les Congrès socialistes, y représentent Télément pondérateur et pratique, et s'efTorcent, malheureusement sans grand succès, de faire prévaloir les idées de progrès méthodique par l'organisation syndicale et l'action combinée de l'Etat et de la commune (socialisme municipal). La Fédération du livre se rattache très nettement à ce groupe.
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Communisme révolutionnaire (parti blanquiste) et Collectivisme anarchiste, dont les adeptes, disciples de Bakounine,Jean Grave, Kropotkine et autres, préconisent comme moyen la destruction violente, l'anéantissement de la société capitaliste, Vamorphisme, et comme but ranarcA/c : Tabsence même de toute contrainte légale leur apparaissant comme un état social idéal, où la personnalité humaine s'épanouira en toute liberté, et jouira au sein d'un communisme universel (d'ailleurs mal défini,et pour cause !), d'une félicité complète.
27. — Revendications immédiates, sur le terrain de Taction parlementaire. — Toutes ces théories, dans lesquelles l'imagination individuelle a une forte part, et dont la plus raisonnable ou la plus pratique supposerait, pour sa réalisation intégrale, un bouleversement complet de l'ordre social, ne sauraient être examinées ici, même sommairement.
C'est seulement, en effet, au point de vue de leurs revendications immédiates, sur le terrain de l'action parlementaire, que les doctrines socialistes se rattachent directement à notre sujet. Or, sur ce point, et à ne considérer que les apparences, les revendications des socialistes ne semblent pas différer sensiblement (et c'est un point sur lequel insistent les libéraux pour nous combattre) de celles des interventionnistes les plus déterminés. Les uns et les autres, en effet, réclament une organisation plus forte des groupements professionnels ouvriers, une limitation rigoureuse de la durée de la journée de travail même pour les adulles,la généralisation du système des assurances obligatoires, une réglementation du contrat de travail destinée à assurer à l'ouvrier l'intégralité de son salaire, la tentative obligatoire de conciliation pour les conflits collectifs, la réglementation internationale du travail.
28. — Le but réel poursuivi : ligne de démarcation entre le socialisme et Tinterventionnisme. — Mais il importe ici d'écarter Ip*5 apparences pour envisager le but poursuivi. Or. à ce point de ^Tie, un fossé profond sépare les collectivistes, même les plus modérés dans leurs revendications immédiates, des interventionnistes. Les premiers,en effet, envisagent les réformes législatives qu'ils réclament comme une simple étape dans la voie de la socialisation des moyens de production, qui est leur but (^sur cette tactique, consult. notamment les écrits de Lassalle, Jaurès, Bemstein). Les seconds considèrent au contraire ces réformes comme le moyen de préserver la société actuelle de tout bouleversement, par des concessions opportunes aux légitimes reven-
dications des masses, et de faire, suivant l'expression de M. Gide, Véconomie dune révolution.
Les premiers sont donc des révolutionnaires^ quelle que soit leur modération présente, à moins toutefois qu'ils ne restent plus attachés au collectivisme que par une sorte de dilettantisme, et qu'au fond ils avouent l'impossibilité de sa réalisation intégrale (Andler(l) en France, Bernstein en Allemagne) . Les seconds sont des conservateurs ^ dans l'acception scientifique du terme, si hardies que paraissent être leurs conclusions.
29. — Et cette différence dans le but poursuivi réagit nécessairement sur le fond même des réformes réclamées. Que l'on compare par exemple, le projet de Code du travail, déposé le 13 juin 1898 (Ch., annexe n« 33, Officiel, p. 1420) sur le bureau de la Chambre, par M. A. Groussier au nom du groupe socialiste, à l'ensemble des réformes actuellement soumises à Texamen du Parlement par les autres groupes de la Chambre, pour la plupart acquis aux doctrines interventionnistes : la différence apparaîtra immédiatement en pleine lumière.
La proposition Groussier, en effet, n'aboutirait à rien moins, si elle était adoptée, qu'à préparer la mainmise des groupements ouvriers sur tous les instruments de production, et la subordination de l'Etat lui-môme à ces groupements (2), par un ensemble de mesures, dont les plus significatives seraient : — la suppression des syndicats mixtes, la concession du droit illimité d'acquérir aux syndicats ouvriers, aux fédérations syndicales, et même à la confédération générale du travail ; la consécration légale des trois huit pour tous les ouvriers et employés ; la fixation par la loi d'un minimum de salaire aussi bien dans l'industrie privée que dans les travaux publics ; l'attribution aux sociétés ouvrières d'un monopole exclusif pour l'exécution de tous les travaux publics ; la nationalisation ou municipalisation des mines, des voies ferrées et services de transports urbains, de distribution d'eau et de gaz, etc. ; l'élection des inspecteurs du travail par les salariés ; l'arbitrage obligatoire, etc.
30. — Rien de tel ne se retrouve, même dans les projets les plus hardis, des autres groupes. Aucun d'eux ne tend à assurer d'autorité aux syndicats ouvriers, la souveraineté économique, suivant
(1) Andler, Les origines du socialisme dlhal en Allemagne, 1897.
(2) Programme en grande partie réalisé aujourd'hui en Australie et surtout an Nouvelle-Zélande, où la législation sociale récente a été inspirée et presque dictée par les groupements ouvriers. — V. Métin, Le socialisme sans doctrines, Australie et Nouvelle-Zélande, 1901.
Texpression significative de Paul Boncour (1) : aucun ne tend à paralyser l'essor de l'industrie par un ensemble de dispositions manifestement dirigées contre Tautonoraie patronale, et à préparer la dépossession violente des classes possédantes. Leur objectif commun est au contraire, ainsi que nous rétablirons plus loin, de faire régner entre le capital et le travail une harmonie durable et féconde, par un ensemble de mesures propres à maintenir entre eux Fégalité, trop souvent rompue au détriment du travail, et à paciGer les conflits qui s'élèvent entre ces deux facteurs essentiels de la production, tout en respectant aussi complètement que possible la liberté des contrats.
S 2. — Les écoles libérales, ou non interyentionnistes . I. — Ecole libérale classique ; <5cleclisme libéral.
31. — L'Ecole libérale, ou Ecole classique orthodoxe. — L'Ecole libérale, qui reconnaît pour chef Adam Smith, a pour point de départ un certain nombre d*axiomes, réputés infaillibles, desquels découle en vertu des règles de la méthode déductive, toute l'économie politique. Tout individu, d'après Adam Smilh, est dominé par un désir primordial, celui d'améliorer sa condition, et de parvenir à la plus grande somme de richesse possible.
Ce désir est un principe d'action, il suffit à révéler à l'homme les moyens les plus propres à réaliser sa destinée ; d*où il suit logiquement que le meilleur moyen de réaliser le bien -être social, d'arriver à une société organisée suivant un type de plus en plus parfait, est de laisser le champ libre à la concurrence, de faire disparaître graduellement tous les obstacles artificiels accumulés par des gouvernements aveugles, de supprimer les barrières douanières, les prohibitions, les monopoles, en attendant que Ton supprime les frontières, et que l'on parvienne à rétablissement d'une République économique universelle ! L'intervention de l'Etat doit donc être réduite à un strict minimum : entretien de Tarmée, administration de la justice, exécution des travaux publics non susceptibles d'être exécutés par les particuliers (V. H. Spencer, V individu contre rEtal).
(1) Paul Boncour, Le fédéralisme économique^ Elude sur les rapports de Vindastrie et des groupements professionnels ^ avec préface de M. Waldeck- Rousseau, 1900. — Pour ces auteurs, c'est du développement normal et libre des associations ouvrières, et non de la contrainte légale, que pourra naître daof Tavenir cette souveraineté.
32. — Malthus et Ricardo. — La loi de la libre concurrence, tel est le dogme de Téconomie politique enseignée par Adam Smith et par ses successeurs anglais ou français,notamment par Ricardo et J.-B. Say. Seulement, tandis qu'Adam Smith était un optimiste, un utopiste môme à certains égards, ses disciples,plus pratiques, et surtout éclairés sur les conséquences réelles de la libre concurrence, à la suite de la transformation produite dans l'organisation industrielle par le développement du machinisme, ne cherchent nullement à dissimuler les conséquences fâcheuses que peut, dans certaines circonstances, entraîner pour Touvrier la loi de l'offre et de la demande, quand le législateur s'abstient systématiquement d'intervenir comme arbitre entre le capital et le travail.
Malthus formule sa célèbre loi sur la population, d'après laquelle, « la population se multiplie selon une proportion géométrique, tandis que les subsistances s'accumulent selon une proportion arithmétique », et déduit avec une logique impitoyable les conséquences fatales de cette loi appliquée aux classes populaires. Ricardo, de son côté, formule cette autre loi, qualifiée par les socialistes de loi d'airain, d'après laquelle les salaires et profits vont toujours en diminuant, tandis qu'au contraire la rente foncière, dont le profit est exclusivement réservé aux propriétaires du sol, irait toujours en progressant, la seule limite de la dépréciation fatale du salaire étant la somme strictement nécessaire pour l'alimentation de l'ouvrier et de sa famille.
33. — Réaction contre l'École de Manchester. — Ces déductions, scientifiquement exposées, de VEcole de Manchester provoquèrent,de 1820 à 1850,un triple mouvement de réaction: réaction violente, caractérisée par l'éclosion des théories socialistes et humanitaires de St-Simon, Enfantin, Fourier, Louis Blanc et Proudhon, et la publication du magistral traité de Stuart Mill {Principes d économie politique, 1848), le premier ouvrage anglais de science économique « où ait passé un souffle socialiste » (Gide, p. 25, note 1) ; réaction énergique, malgré son caractère spéculatif et doctrinal, de l'école positiviste ou historique (V. infra) ; réaction timide et hésitante de l'école libérale française.
34. — Il serait injuste de méconnaître que dans la seconde moitié du XIX" siècle, l'école libérale française, sous la pression de l'opinion, a cherché à modifier ses méthodes, à utiliser plus largement les procédés d'observation et d'induction mis en honneur par l'école historique, et aussi à humaniser ses conclusions. Comprenant le danger du pessimisme ricardien, dont les œuvres
de Sismondî, notamment, reflètent l*âpreté désolante (1), elle y a
substitué, avec Rossi, et surtout avec Dunoyer etBastiat, Cher-
buliez, Michel Chevalier, Wolowski, Jos. Garnier, Courcelle-
Seneuil, A. Jourdan, Léon Say, M. Block, Beudant, P. Rou-
gier, Baudrillart, pour ne citer que les disparus, un optimisme
serein que malheureusement les faits ont brutalement démenti.
Toute la thèse tient en somme dans cette double formule inspirée
des Harmonies économiques deBastiat : V les intérêts du patronat
et du salariat, bien loin d*être antinomiques, sont harmoniques;
2* Vharmonie des intérêts est d'autant plus parfaite que TEtat,
par son abstention, laisse un plus libre jeu au développement
des forces économiques naturelles (2). — V. aussi : Renouard,
Trailé de législalion industrielle.
Vainement cette école a-t-elie pris le qualificatif d'éclectique, sous le prétexte qu'elle aurait fait quelques concessions aux écoles divergentes, et qu'elle assigneraità l'Etat un rôle un peu moins effacé que Técole de Manchester : elle n'en procède pas moins directement de l'école libérale anglaise, et de la doctrine physiocralique du /a/sser-/a/re, laissez -passer. Elle est aussi nettement libérale, que l'école philosophique de Victor Cousin, qualifiée aussi d'éclectique, est nettement spiritualiste.
35. — L'Ecole libérale contemporaine. — L'école libérale se serait elle profondément transformée dans ces dernières années,
(1) Nul n*a stigmatisé plus durement que Sismondi le machinisme moderne, et démontre avec plus de netteté les conséquences lamentables qu'entraîne pour la classe ouvrière la concurrence effrénée à laquelle se livrent les chefs d'industrie, Aoo veaux principes d'économie politique, 1^19, \S*21 , — Il suffit,pour se rendre compte de l'cxactilude des critiques formulées par cet auteur contre rindustrialisme.de se reporter à l'enquête approfondie, ouverte quelques années plus tard par le D' V'i7Zcrmé, char^^é d'une mission officielle du gouvernement de Juillet : Villermé, Tableau physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de soie, de laine et de colon, Paris, 1840. — Sismondi et Villermé ont eu le mérite d'établir la nécessité d'une économie sociale, inspirée d'une pensée de protection pour les faibles, venant corriger l'égoisiiic de récononiie politique pure ; moralement parlant, la première loi sociale française du XIX« siècle, la loi de 1841 sur le travail des enfants, peut être cootidérée comme leur œuvre. — Il n'est que juste toutefois d'ajouter à ces deux noms celui d*Ad. Blanqui, successeur de J.-B. Say comme professeur d'économie industrielle au Conservatoire des Arts et Métiers (//is^. de réconomie politique, 1837). — Sur Villermé, Sismondi, et Blanqui, cons. Souchon, La situation dea ouvriers français k la fin du XIX* siècle {Musée social, août 1899) ; — Rambaud, liist. des doctr. écon., p. 198.
(J) Sur récole optimiste française, cons. notamment : Cossa, p. 373 ; Rambaud ; 288 : Maurice Block, Les propres de la science économique depuis Adam SmUh,préeiié, — Sur les travaux des libéraux étrangers de la même période : Gairnefl et St.Jevons en Angleterre, Walker aux Etats-Unis, de Thunen, Rau oa Hermann en A]leniagne,Ferrara,Boccardo ou Minghetti en Italie : — Cons. Cassa, op. cit.
comme ses leaders Font maintes fois proclamé? A parler franchement, nous ne le croyons pas. Sans doute, l'école libérale contemporaine, à part quelques intransigeants du libéralisme (1), s'est appliquée, d'une part, à atténuer ce que cet optimisme avait de manifestement inacceptable, par certaines concessions, habilement dosées, à Tinterventionnisme ; d'autre part, à établir qu'elle ne voyait pas dans l'économie politique une simple science de la richesse ou chrémalisiique, puisqu'elle se préoccupait aussi de l'homme lui-même, et des moyens d'améliorer sa condition sociale.
86. — Mais, au fond, l'école libérale demeure Toujours attachée aux principes posés par les chefs de l'école. Malgré certaines concessions d'opportunité, elle persiste à voir dans l'ingérence de l'Etat sur le terrain économique une atteinte aux lois naturelles qui régissent la production, et aussi à dénier à l'économie sociale le caractère de science. « Il est de toute évidence, écrit à ce sujet M. Paul Leroy-Beaulieu (2), qu'il ne s'agit pas là d'une
(1) Nous avons Tail ressortir déjà l'intransigeance d'H. Spencer, dont le libéralisme, fait d*une rentable aversion pour l'Etat, et généralement pour toute limitation légale apportée à la libre expansion de l'individu, confine par certains côtés à l'anarchisme. — L'absolutisme de Téminent philosophe anglais est égalée, sinon dépassée, par de Molinari, qui depuis un demi-siècle combat pour la défense des libertés économiques,et par Yves Guyot. — Cons. notamment: de Molinari, Cours d'Economie politique, 2 v. 1855-1863 ; Les lois naturelles de Véconomie politique, 1891 ; Esquisse de Vorganisation politique et sociale de la société future, 1899 ; Les problèmes du XX^ siècle, 1901 ; — Yves Guyot: La science économique; La tyrannie socialiste; La propriété, réfutation de la thèse communiste de P. Laforgue ; La morale de la concurrence. — Conf. Léon Say et Chailley-Bert, Nouveau dictionnaire d'économie politique, 3 vol., 2« éd., 1900 ; Yves Guyot et RafTalovich, Dictionnaire du commerce, de Vindustrie et delà banque, 1898-1901. — Sur cet exclusivisme de Técole libérale intransigeante, v. le jugement porté par Gide : « The économies schools in France » [PoUtical science quarterly, 1890, p. 603), et Précis d'écon. politique, p. 25.
(2) Paul Leroy-Beaulieu, Traité d'économie politique, 1. 1»^, li** part., chap.4. — Cons. aussi du même auteur : L'Etat moderne et ses fonctions, 2^ éd. ,1891 ; Essai sur la répartition des richesses (nettement optimiste), 4e éd. ,1896. — Parm» les auteurs contemporains se rattachant à Técole libérale, citons notamment : Frédéric Passy ; — Beauregai^d, Essai sur la théorie du salaire,el Eléments d'économie politique, lS9i ; — Liesse, Le travail, aux points de vue scientifique, industriel et social, 1901 ; — Colson, Cours d'économie politique, i.l*^^i90\ ; — Levasseur, plus connu d'ailleurs par ses remarquables travaux d'histoire économique sur Lhistoire des classes ouvrières. L'ouvrier américain, etc., ou de statistique, que par ses études dogmatiques d'économie politique pure; — Sauzet, dont nous retrouverons également plus loin les travaux historiques ; — Villey, La question des salaires, et Traité élémentaire d'économie politique, 2* éd., 1894, qui, plus que tout autre parmi les libéraux, pourrait revendiquer Vépilhèle d'éclectique. — Le même qualificatif conviendrait soit à M. Dufourmantelle {Précis, et Code Manuel de législation industrielle), soit aux auteurs étrangers, assez rares aujourd'hui, demeurés fidèles au libéralismû
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science. .. 11 s'agit d'un art, c esl-à-dire de questions d'application coalingenies el variables suivant les milieux et les hommes ; si utiles que puissent être ces observations, elles ne mènent pas à la constatation de véritables lois permanentes el universelles. »
II.— Ecole libérale chrétienne, ou école de la réforme sociale (Le Play).
37. — Le Play, sa méthode, ses tendances. — Il est intéressant de constater que, procédant de principes très divergents, Técole classique et l'école de la réforme sociale, ou de Le Play, sont aujourd'hui parvenues à des conclusions assez voisines, sur la question du rôle dévolu à l'Etat dans Tordre économique.
Le point de départ de l'école de l'économie sociale (dénommée aussi école de la réforme sociale ou école libérale chrétienne^ est manifestement une pensée de réaction contre l'optimisme égoïste de Técole classique. S'engageant plus avant dans la voie frayée parSismondi et Villeneuve-Bargemont, adversaires déterminés de la cbrématistique ricardo-malthusienne, Le Play, véritable fondateur de Técole, a eu le double mérite de substituer le point de vue éthique, moral, au point de vue économique étroit, et d'opposer, à lapriorisme des formules, à la superstition des lois naturelles, la méthode d'observation scientifique, basée sur Tétude monographique des groupes sociaux (Le Play, Les ouvriers européens. Les ouvriers des Deux-Mondes^ L'organisation du IracaiL etc.).
Quelques réserves qu'il convienne de formuler sur ses conclusions, l'on ne saurait contester, ni la supériorité du point de vuemoral sur le point de vue industrialiste (morale? de la concurrence), ni la fécondité de la méthode monographique, reprise depuis lors et perfectionnée par de nombreux chercheurs, français ou étrangers, appartenant d'ailleurs à toutes les écoles économiques. Nous aurons maintes fois à utiliser, chemin faisant, les travaux monographiques et statistiques de la plupart d'entre
économique, notamment A Tcconomiste anglais Marshall {f*rinciples of econonues, 2« éd., 1S91), aux économistes italiens Luzzali, Tapôtre des banques popolaires, et Cessa, Premiers éléments d'économie politique, trad. fr., 1901. — Berardî(Le fanzioni del governo neW economia sociaZe, 1887) est Tun des rares aoteurs qui défendent encore, hors de France, la doctrine absolue du laissez^ faire.
Parmi les parlementaires libéraux français les plus en vue, nous citerons, notamment MM. Aynard, Beauregard, Guillain, Motte, Ribot, Ch. Roux. etc...
Principaux organes périodiques de l'école libérale :— Economiste français (Paul Leroy' Beaulieu), Journal des économistes (de Molinari), Monde éeono* au^ae(Beaur^ard). — Comp. en Angleterre: The economist, et aux Etats^ Unis: Qaarterly Journal of Economies (revues plus éclectiques).
eux, tels que Levasseur, M. Block, Cheysson, du Maroussem (l), Gibon, Griiner, Fougerousse, Babeau, Lavollée, d'Avenel, Turquan, Neymarck, Variez, Waxweiler, de Schulze-Giivernitz, Rogers, Howell, etc., et de toute la pléiade du Musée Social, de Rousiers, G. Blondel, de Seilhac, etc.
38. — Mais, de ce double point de départ, à la fois humanitaire et scientifique, qui est aussi celui de l'école solidarisie (V. infrà), TEcole de Le Play ne déduira pas toutes les conséquences qui semblaient logiquement devoir en découler : — 1° parce qu'elle est trop profondément imbue des idées conservatrices, et de la nécessité primordiale de maintenir dans la société l'ordre traditionnel ou providentiel fondé, d'une part, sur l'affirmation du principe d'autorité (autorité de la religion dans l'Etat, du père dans la famille, du patron dans l'usine, considérée comme une grande famille), et d'autre part sur le maintien et la consolidation de la propriété individuelle, à l'aide de tout un ensemble de mesures législatives, destinées à favoriser la concentration des fortunes, autrement dit la reconstitution d'un régime à base aristocratique (V. Rambaud, p. 321) ;
2» Parce que cette môme école, précisément à raison de ses tendances aristocratiques, a le regard plus volontiers tourné vers le passé {retour à la coutume) que vers l'avenir, vers les corporations à forme archaïque que vers les formes nouvelles de groupements professionnels.
Le Play et ses successeurs n'ont dans l'Etat qu'une confiance restreinte ; ils comptent plutôt, pour faire renaître l'harmonie entre chefs d'industrie et salariés, sur l'initiative privée, stimulée par la charité chrétienne, et par une notion plus haute et plus large de la solidarité sociale. Quand la majorité des patrons aura conscience de ses devoirs, que chacun d'eux cherchera à améliorer la condition matérielle, intellectuelle et morale de ses ouvriers par des institutions de patronage (économats, logements ouvriers, participation aux bénéfices sous ses divers aspects, bibliothèques et cercles ouvriers, etc.), quand les patrons et les ouvriers réconciliés auront reconstitué, spontanément, ces corporations professionnelles mixtes dont la Révolution avait méconnu l'action bienfaisante et pacificatrice, l'œuvre de régénération de la société contemporaine sera accomplie, la paix sociale redeviendra une réalité, et le rôle du légistateur se bornera à une mission générale de police et de surveillance.
(1) V. dans l'ouvrage de du Maroussem, Len enqnéies, Texposé scientifique de la méthode.
39. — Mouvement convergent de Técole classique et de l'école libérale chrétienne. — Cette conception du rôle du législateur est aussi, nous Tavons établi, celle des libéraux sans épi- Ihèle. Aussi assistons-nous, depuis quelques années, surtout en France (1), à un mouvement convergent des deux écoles libérales : Vécole classique abandonnant son culte des formules et des lois naturelles pour rétablir à son plan le point de vue éthique, et recelé de Le Play, effrayée des hardiesses des catholiques sociaux (V. infrà), faisant de plus en plus prédominer dans ses écrits le point de vue libéral, et reléguant parfois au second plan ses préoccupations morales afin de consacrer ses efforts à la lutte contre le socialisme d'Etat (2).
(1) Cons. sur ce point : Henry Michel, op, cU.j p. 529 et suiv. — En Belgique, il n'en va pas tout à fait de même. Soit que la poussée démocralîque chrétienne y soit plus puissante, soit que les enseignements de l'Encyclique aient trouvé en terre flamande un terrain mieux préparé, les deux fractions de Técole catholique sont beaucoup moins séparées qu'en France. L'un des chefs les plus en vue de l'école catholique belge, V. Brants, successeur de Ch.Périn dans la chaire d'économie politique de l'Université de Louvain, est sans doute un libéral, mais son libéralisme n'exclut pas d'assez larges concessions à la thèse interventionniste, et la Revue sociale calholi' que, dont il est un des inspirateurs, est également ouverte aux libéraux et aux démocrates chrétiens. — V. aussi, du même auteur, Les grandes lignes de r économie politique ^1901, et ses nombreux articles de la Réforme sociale. — Vanlaer, professeur à TUniversité libre de Lille, nous paraît représenter en France cette nuance intermédiaire (V. les rapports présentes et les discours prononcés par lui au Congrès international de législation du travail, Bruxelles, 1897).
2) Gons., à l'appui de cette proposition, les ouvrages de Claudio Jannet, Le apiUl^ U apéeulation et la, banque au XJX^ siècle^lS92, et Socialisme it'Elat ; Béchaux,/^s revendications ouvrières en France, 1894 ; Hambaud,Lesociah'5me et Us lois économiques^ 1S90, el Eléments d'économie politique^ 1895. A rapprocher des écrits de ces trois auteurs, professeurs d*économie politique dans les Facultés libres de droit françaises, les Premiers principes d'économie politique de Ch. Périn, professeur à l'Universitc catholique de Louvain.(Ce dernier ouvrage a un caractère strictement confessionnel et catholique que l'on ne rencontrerait pas au même degré dans les écrits des professeurs français.) — V. aussi Hubert Valleroux, Contrat de travail,199b (d'un libéralisme intransii^eant^. — II convient de classer à part, parmi les libéraux chrétiens : Rostand, partisan convaincu de l'initiative individuelle, moins absolu cependant que Hubert Valleroux dans son abstentionnisme {L'action sociale par iinitiative privée, 1895, et chroniques du Journ, des Débats) ; Cheysson, éclectique assez voisin de l'école solidariste sur le terrain des assurances sociales (V. sur ses nombreux travaux d'économie sociale notre titre IV, infrà) ; Anatole Leroy 'Beaulieu, le vaillant champion de la pacification sociale, qui n'a pas craint, en un temps où il y avait quelque mérite à le faire, de déclarer publiquement c que les cloisons confessionnelles ne sont pas assez hautes pour empêcher les hommes de cœur de se donner la main et de travailler en commun à une œuvre de salut social > (Discours prononce au Congrès d'économie sociale, 1895). — A citer également parmi les principaux collaborateurs de la Réforme sociale, organe périodique de l'école de Le Play {Sodété d'économie sociale et Unions de la paix sociale) : G. Blondel, l'un
40. — Encyclique « de conditioiie opiflcum ». — Ce mouvement régressif à certains égards, en France du moins, de l'école libérale chrétienne a provoqué une scission très nette dans le camp des économistes qui se réclament de TEncyclique justement célèbre du pape Léon XIII « de condiiione opificum » (ou JRerum novarum^ 15 mai 1891). Sans doute, cette Encyclique est conçue en termes prudents et même quelque peu ambigus sur la détermination du rôle de TElat, et les libéraux de Técole de Le Play ont pu, sans trop de difficultés, étayer leur doctrine sur le passage suivant : « L'Etat ne peut pas tout, ce sont les mœurs qu'il faut réformer ; c'est la charité ou plutôt la solidarité chréiienney ridée de justice évangélique qui fera le reste. »
Mais il n'en est pas moins vrai que, dans son ensemble, l'Encyclique est plutôt interventionniste, et qu'elle fournit aux partisans du juste salaire un point d'appui très fort. N'y est-il pas affirmé, en effet, « que l'équité demande que VEtai se préoccupe des travailleurs, et fasse en sorte que de tous les biens qu'ils procurent à la société, il leur en revienne une part convenable » ? N'y lit-on pas ce passage plus significatif encore : « — La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs qui appartiennent à la classe pauvre en général » I (Comp. dans le même sens, d'autres actes postérieurs de Léon XIII, notamment l'Encyclique Graves de Communi, 18 janv. 1901) (1).
41. — Libéraux et interventionnistes : double mouvement de concentration. — Aussi est-ce sur l'Encyclique que les catholi ques sociaux des deux mondes, tendant la main aux chrétiens sociaux des autres confessions, depuis longtemps déjà engagés dans la voie des revendications démocratiques (V. infrà), se sont délibérément appuyés pour réclamer Tintervenlion énergique de l'Etat en faveur des déshérités.
Ils se sont rencontrés sur ce terrain avec les rnterventionnis-
des historiens les plus compétents du mouvement social germanique ; A. Gigot, G. Picot, de Curzon, Mazel, Cazajeux, etc.... — Conf. Revue catholique des insUtutiong et du droit. — Sur Toeuvre d'ensemble de TËcoIe, cons. notamment : — Vignes, La xcience sociale d'après Us principes de Le Plaïf et de ses continuateurs^ 2 vol., 1897.
(1) Sur Tensemble des actes pontificaux relatifs à la question sociale, cons. spécialement : Max Turmann. Le catholicisme social depuis VEncyclique Rerum novarum, 1900.
les de loule nuance ; el ainsi a-ton vu se constituer, dans les dernières années du XIX* siècle, en face de la concentration libérale, une concentration très signiGcalive des interventionnistes, àonlYinCluenceest décisive sur l'œuvre législative des Parlements européens ou anoéricains. C'est à la description sommaire de ce mouvement convergent des écoles interventionnistes, dont TabouUssant a été le Congrès de Paris de 1900, et la constitution de l'Association internationale pour la protection légale des tra- Tailleurs, que notre paragraphe suivant sera consacré.
§ 3. — Les écoles interventionnistes.
I, — Origines de l'intcrvenlionnisme. — L'Ecole historique. 42. Ecole historique : origine commune des doctrines interventionnistes. — C'est à l'école historique, ou réaliste que se rattachent manifestement les diverses écoles interventionnistes entre lesquelles se partagent la majorité des économistes contemporains (1). L*école historique, qui se constitua entre 1840 à 1860 (2) en Allemagne, sous la triple influence de la philosophie hégélienne, de Savigny et d'Auguste Comte, avec List, Knies, Roscher, Hildebrand, Stein pour fondateurs, emprunta à la philosophie positiviste d'Auguste Comte, sa méthode sinon
son esprit (3).
Cette méthode, développée depuis par H. Spencer, peut se
M' L'Ecole de Le Play, précédemment étudiée, s'y rattache aussi dans une larcc mesure par sa méthode, mais non certes par son esprit. A ce point de vue nous partageons absolument l'opinion de Rambaud : « Bien loin d'appartenir à l'histoire et à toutes les écoles de l'évolution sociale, M. Le Play est un traditionnaliste et serait plutôt un tradilîonnaliâle exagéré ; de plus, il crf»yait d'intuition à l'absolu..., et son doute apparent à l'égard des lois sociales naturelles avait eu beaucoup le caractère d'un doute cartésien », Rambaud, p. 314. .
(2^ Sur les origines de l'historisme, cons. notamment Bougie, Les sciences sociales en Allemagney 1896 ; Andler, Les origines du socialisme dElai en Allemagne, 1897; K. Bûcher, Die enstehung der Volhswirlhschafl, 1893; Cauwès, l! 4, append. ; Espinas, Hist. des doclr,^ p. 312; Cossa, ibid.-, pp. 4U et suiv. ; Rambaud. i6id., pp. 24-4 et suiv., 323 et suiv. — Les rcpré- »enlants les plus en vue de l'Ecole historique allemande actuelle sont L.Brcnîano et Sclimoller. Ce dernier a groupé autour de lui toute une pléiade d'économistes distingués, dont les travaux figurent principalement, soit dans la revue qu'il dirige depuis 1881 sous le titre de lahrbuch fur Gesetzgebunf/, Yerwaltang und Volkswirlhschaft, soit dans le recueil de monographies intitulé Suâls und Socialwissenschaftliche Forschangen (Berlin, 1878 et ann. suiv.;. — Comp. aussi SchmoUer, Grundriss der allgemeinen Volkswirlhsehafl, Berlin, 1900.
(3 L'ouvrage fondamental de List, Bas nationale sysiem der pohtischen CEkonomie est de 1841 ; Roscher a esquisse son système dans un plan de cours publié en 1843, mais les deux premiers volumes de son Sysiem der VolksicirlhschaftiOrundlsgender Nationalœkonomie), sont de 1854 et 1859.
ramener aux données essentielles suivantes : toutes les sciences sont solidaires les unes des autres, les lois sociales s'expliquent par les lois de la vie, lesquelles procèdent à leur tour des lois du mondp inorganique ; ces lois sont dominées par le principe universel de Vévoluiion, c'est-à-dire qu'elles sont la résultante nécessaire du milieu et du moment. C'est donc par la méthode inductive et expérimentale, c'est-à-dire par l'observation directe dans le présent et par Tétude du passé, en d'autres termes par l'histoire et la statistique, que le sociologue apprendra à connaître les lois générales des sociétés. C'est en s'inspirant de la môme méthode que l'économiste, acceptant ces lois comme point de dépari, étudiera les déformations que ces lois générales subissent dans tel ou tel milieu social, sous l'influence de telles ou telles circonstances contingentes, variables suivant les pays, et qu'il parviendra à diagnostiquer en quelque sorte le régime économique le mieux approprié aux besoins de l'Etat auquel il appartient.
L'économie politique, ainsi ramenée à ses véritables proportions, envisagée comme une simple branche de la sociologie ou même de l'économie sociale, ne comporte plus évidemment les affirmations absolues et dogmatiques de l'école libérale. Les limites de l'intervention de TEtat (soit dans la réglementation de l'industrie et du contrat de travail, soit dans l'établissement des droits prolecteurs destinés à protéger temporairement l'agriculture ou l'industrie nationale contre la concurrence étrangère), se déplaceront suivant le degré de prospérité, et aussi suivant les besoins intérieurs de l'Etal. Le principe de la libre concurrence et delà liberté économique ne sera pas aboli, mais il subira certaines limitations nécessaires (1).
(1) Parmi les principaux adeptes, en France, de Vébole historique, nous citerons Cauwès, dont nous précisons plus loin Tinfluencc sur le développement des doctrines interventionnistes. — Cons. Cauwès, Véconomie politique nationale , Revue d'économie politique, 1894, p. 97. — Comp. sur le même sujet, et dans la même revue, un article de Schmoller, 1893, p. 201. — V. aussi Bulletin de la Société d' Economie politique na/ioriafe, paraissant depuis 1898 ; et (mais plutôt au point de vue économique pur, thèse protectionniste,qu*au point de vue social) la Réforme économique. — Parmi les économistes anglais adeptes de rccolehistorique,nous mentionnerons Clife Leslie, Essays in political nnd moral philosophy, 1879 ; Rogers, Interprétation économique de l'histoire, trad. Castelot, 1892 ; Ashley, Introduction to english économie history and theory, trad. franc, de Bondois sur la 3» cdit. sous le titre âe Histoire des doctrines économiques de l'Angleterre, 1900; Ingram, Histoire de Véconomie politique. — Cpr. de Laveleye, Eléments d'économie politique, pour la Belgique ; et F. A. Walker, Political economy, aux Etats- Unis. — Cons. aussi Cohn, Die heutige nationalœkonomie in England (/a/irhuch de Schmoller. 1889, p. 1 et suiv.), et Foxwell, The économie movement in England {Quarterly Journal of Economies, Boston, octobre 1887).
4E . — X>éclaration d'Eisenaoh. — Les théoriciens allemands AeVécotkoniie sociale ne devaienl pas tous se borner à cette demiconcession, juste et nécessaire d'ailleurs, aux revendications ^aocialistes : plusieurs d'entre eux devaient s'orienter plus ou moins résolument dans la voie du socialisme. Tandis que les chefs du parti ouvrier, Lassalle, K. Marx, Engels, etc. préconisaient tout un plan de réorganisation fondamentale de la société, de socialisme pratique, les Universités allemandes développaient un système général d'intervention de l'Etat dans l'organisation de l'industrie, très différent du socialisme révolutionnaire en ce qull ne portait aucune atteinte ni à la constitution politique des Etats ni au régime de la propriété, mais empreint néanmoins de socialisme en ce qu'il assignait à l'Etat, dans l'organir^tion du travail,un rôle prépondérant. Modérées étaient les réformes immédiates réclamées alors (elles ont été dépassées depuis par maintes législations) ; mais le point de départ était de nature à encourager toutes les hardiesses. — Sur la déclaration célèbre des universitaires allemands au Congrès d'Eisenach,Oct. 1872, et la constitution du Verein fur Socialpoliiik, cons. notamment : Si-Marc, Rev, (TEcon, polit. (1892, p. 245j, et Andler, op, cii. 44. — Il est facile de comprendre comment de cette école unique, Vécole historique, procédant d'une méthode d'observation scientifique rigoureuse, ennemie des généralisations systématiques, ont pu sortir plusieurs écoles aux tendances assez diverg-entes (bien que ces divergences tendent aujourd'hui à s'atténuer... V. infrà) : l'école du socialisme d'Etat avec ses nuances a^ï^ez fuyanles, l'école sociale chrétienne Xéco\e éclectique, Vécole coopérative, et plus récemment l'école solidariste, qui d'ailleurs ne se différencie pas très nettement de l'école éclectique.
L'exagération du principe d'autorité, l'influence des doctrines socialistes éloquemment développées ou habilement présentées en Allemagne, avec un appareil scientifique impressionnant, par Lassalle, K. Marx et leurs disciples (1), les efforts croissants des Eglises, catholique ou protestantes, pour reconquérir la tutelle des âmes et participer au gouvernement des Etats, fût-ce au prix d'un retour, plus ou moins accentué suivant le milieu, aux doctrines égalilaires et môme socialistes des premiers temps du christianisme : toutes ces causes réunies ont contribué à donner naissance dans les différents pays, soit au socialisme d'Etat, soit ausocialisme chrétien,catholiqueou évangélique. Mais ces deux
(i; V. G- Blondel, Les récents progrès da soci&lisme en Allemagne {op,
tiL).
écoles sont plutôt des déviations du rameau primitif, et l'école éclectique acluelle,ou plutôt l'école solidariste qui n a fait à vrai dire que préciser et rajeunir les formules de la première, nous semble se rattacher plus directement à Técole historique, dont elle a conservé la méthode positive, et la déflance des systèmes aprioristes.
II. — Les principales écoles inlervenlionnistes. A. Socialisme d'État. — 45. — Le socialisme d'Etat, appelé aussi (surtout par ses adversaires) socialisme de la chaire, attendu quUl s'est développé principalement dans les Universités allemandes (1), d'où il s'est infiltré dans la législation ouvrière des Etats du centre de TEurope, a pour principaux représentants, en Allemagne et en Autriche, MM. Ad. Wagner, Schmoller,' Schœffle, Sombart, de Berlepsch, Bûcher, Hitze, Herkneri Schwiedland, von Scheel, von Mayr, von Philippovich, Braun', Bœdiker, etc. (MM. Brentano, Conrad ou Schônberg se rattachant plutôt à l'école éclectique) (2). — En France, pous ci- Ci) Les adeptes du socialisme d'Etat sont également assez nombreux en dehors de l'Allemagne. En France, Dupont-White {Vindividu et VEtal 1865^ peut être considéré comme Tun des premiers théoriciens de l'école À laquelle appartenait également, en Belgique, M. de Laveleye. — V Sprict • Dupont- White.£:(izdc «ur les origines du socialisme d'Etat en France 1901 J Plusieurs périodiques allemands correspondent, dans leur ensemble aux doc trines de l'école. Tels sont : le fahrbuch de Schmoller (Berlin) la Zeitschrifl fur die gesammte Staalswirlhschafl de Schœfne (Stuttgard)Ja Soziale Praxis <le Francke (Berlin), la Zeitschrifl fur Socialwissenschaft\\e Wolf les a/ chiv fur sociale Geselzgebung und Stalistik, de Braun (Berlin) qili como" tent d'ailleurs parmi leurs collaborateurs plusieurs socialistes purs aile mands ou étrangers, tels que Bernstein, Kaulsky, Vandervclde, etc — V aussi la collection des Schriften des Vereins fiir SocialpoUtik '— Com» • pour la France, la Revue d économie politique (dirigée par MM. Cauwès Gide Schwiedland, Villcy, Jay et Souchon) qui, bien que correspondant plutôt aux tendances de l'école éclectique ou solidariste, est une tribune ouverte éirale ment aux travaux des écoles divergentes, soit dans le sens libéral, soit dans le sens socialiste. — La même observation pourrait être faite pour les Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, revue fondée par nous en 1900, en collaboration avec M. Godart. - Adde : Notes critiques sciences sociales, de Andler, Blum, Durkheim, E. Lévy, Rist, revue bib'iographique à tendances sociales accentuées.— Comp. les revues suivantes • Schwei-eris che Blatter fur Wirthschaft und SocialpoUtik de Keichesberg (Suisse) * An nales of the american Academy of polilical and social Science Etats-
Unis), etc..
cons
(2) Sur les nuances nombreuses, et fort délicates, de l'école allemande .jns. notamment: St-Marc, Etude sur renseignement de Véconomie politique dans les Universités des pays de langue allemande, B9v d'écon polit 1892, p. 217 et s.. 43 et s.) ; Blondel, Voyage social en Allemagne, et*Andler' op. cit. — En dehors des œuvres nombreuses des principaux représentants de l'école allemande, dont on trouvera l'énumération dans les histoires des doctrines de Cossa, ou de Rambaud, il convient de signaler ici tout spécialement deux grands recueils collectifs, dont les collaborateurs représentent à
lerons, parmi les représentants les plus en vue de celle lendance scientifique : MM. Jay, Andler, Bougie, Bourguin, Cabouat, Depasse, Gapilant, Delbet, A. Fontaine, Keufer, Mélin, Paulet, Rist,Truchy ; et parmi les parlementaires ayant pris une part importante à la discussion des lois réglementaires de ces dernières années, MM. Dron,Dubief, Dutreix,Guieysse, Maruejouls,Mesureur, R. Waddington, etc. (1). — Peuvent également être classés dans le même groupe en Belgique, MM. Ansiaux, Cornil, Dejace, Mahaim, Morisseaux, Pussemier, Variez, Waxweiler, Wodon, etc. (2) ; en Suisse, MM. Bauer, Curti, Scherrer, Wuarin (3) ; en Italie, MM. Ferraris, Cusumano, Mortara, etc. ; en Angleterre, MM. Rogers,Ashley; aux Etats-Unis, MM. R. Ely, Willoughby,