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L'école libérale, ou école classique orthodoxe

L'école libérale, qui reconnaît pour chef Adam Smith, a pour point de départ un certain nombre d'axiomes réputés infaillibles, desquels découle, en vertu des règles de la méthode déductive, toute l'économie politique. Tout individu, d'après Adam Smith, est dominé par un désir primordial, celui d'améliorer sa condition et de parvenir à la plus grande somme de richesse possible.

Ce désir est un principe d'action, il suffit à révélera l'homme les moyens les plus propres à réaliser sa destinée ; d'où il suit logiquement que le meilleur moyen d'arriver à une société organisée suivant un type de plus en plus parfait, est de laisser le champ libre à la concurrence, de faire disparaître graduellement tous les obstacles artificiels accumulés par des gouvernements aveugles, de supprimer les barrières douanières, les prohibitions, les monopoles, en attendant que l'on supprime les frontières, et que Ton parvienne à l'établissement d'une République économique universelle ! L'intervention de l'Etat doit donc être réduite à un strict minimum : entretien de l'armée, administration de la justice, exécution des travaux publics non susceptibles d'être exécutés parles particuliers (Y. H. Spencer, L'individu contre VEtal).

32. — Malthuset Ricardo. — La loi de la libre concurrence, tel estle dogme de l'économie politique enseignée par Adam Smith et par ses successeurs, anglais ou français, notamment par Ricardo et J.-B. Say. Seulement, tandis qu'Adam Smilh était un optimiste, un utopiste même à certains égards, ses disciples, plus pratiques, et surtout éclairés sur les conséquences réelles de la libre concurrence^ la suite de la transformation produite dans l'organisation industrielle parle développement du machinisme, ne cherchent nullement à dissimuler les conséquences fâcheuses que peut entraîner pour l'ouvrier la loi de l'offre et la demande, quand le législateur s'abstient systématiquement d'intervenir comme arbitre entre le capital et le travail.

Mallhus formule sa célèbre loi sur la population, d'après laquelle « la population se multiplie selon uneproportion géométrique, tandis que lessubsistancess'accumulent selon une proportion arithmétique»

et déduit avec une logique impitoyable les conséquences fatales de cette loi appliquée aux classes populaires. Bicardo, de son côté, formule cette autre loi, qualifiée par les socialistes de loi d'airain, d'après laquelle les salaires et profils vont toujours en diminuant, tandis qu'au contraire la rente foncière, dont le profit est exclusivement réservé aux propriétaires du sol, irait toujours en progressant, la seule limite de la dépréciation fatale du salaire étant la somme strictement nécessaire pour l'alimentation de l'ouvrier et de sa famille.

33. — Réaction contre l'école de Manchester. — Ces déductions, scientifiquement exposées, de l'Ecole de Manchester, provoquèrent, de 1820 à 1850, un triple mouvement de réaction : réaction violente caractérisée par l'éclosion des théories socialistes et humanitaires de Saint-Simon, Enfantin, Fourier, Louis Blanc et Proudhon et la publication du magistral traité de Stuart Mill (Principes d'économie politique, 1848), le premier ouvrage anglais de science économique « où ait passé un souffle socialiste » (Gide, Princ. dècon. pol., p. 25, note l)1 ; réaction énergique, malgré son caractère spéculatif et doctrinal, de l'école positiviste ou historique (V. infra) ; réaction timide et hésitante de l'école libérale française.

34. — Il serait injuste de méconnaître que dans la seconde moitié du xixe siècle, l'école libérale française, sous la pression de l'opinion, ait cherché à modifier ses méthodes, à utiliser plus largement les procédés d'observation et d'induction mis en honneur par l'école historique, et aussi à humaniser ses conclusions. Comprenant le danger du pessimisme ricardien, dont les œuvres de Sismondi, notamment, reflètent l'âpreté désolante 2, elle y a substitué,

1 Cf. J. Lubac, /. Stuart Mill et le socialisme, 1 vol. in-8.

* Nul n'a stigmatisé plus durement que Sismondi le machinisme moderne, et démontré avec plus de netteté les conséquences lamentables qu'entraîne pour la classe ouvrière la concurrence effrénée à laquelle se livrent les chefs d'industrie. Nouvt aux principes d'économie politique, 1819, 1827. — Il suffit, pour se rendre compte de l'exactitude des critiques formulées par cet auteur contre l'industrialisme, de se reporter à l'enquête approfondie ouverte quelques années plus tard par le Dr Villermé, chargé d'une mission officielle : Villermé, Tableau physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de soie, de laine et de coton, Paris, 1840. — Sismondi et Villermé ont eu le mérite d'établir la nécessité d'une économie sociale, inspirée d'une pensée de protection pour les faibles, venant corriger légoïsme de 1 économie politique pure ; moralement parlant, la première loi sociale française du x.x° siècle, la loi de 1841 sur le travail des enfants, peut être considérée comme leur œuvre. - Il n'est que juste toutefois d'ajouter à ces deux noms celui a Ad. blanqui, successeur de J.-B. Say comme professeur d'économie au Conservatoire des Arts et Métiers [Hist. de Nconomie politique, 1837). - Sur Villermé, Sismondi et Blanqui, cons. Souchon, La situation des ouvriers français à la fin du XIXe siècle (Musée social, août 1899); H. Denis, op. cit., t. Ie' n 376 • — Gide et Rist, op. cit., p. 198. r*'- ; ''

avec Rossi, et surtout avec Dunoyer et Bastiat, Cherbuliez, Michel Chevalier, Wolovvski, Jos. Garnier, Courcelle-Seneuil, A. Jourdan, Léon Say, M. Block, Beudant, P. Rougier, Baudrillart, pour ne citer que les disparus, un optimisme serein que malheureusement les faits ont brutalement démenti. Toute la thèse tient en somme dans cette formule inspirée des Harmonies économiques de Bastiat : 1° les intérêts du patronat et du salariat, bien loin d'être antinomiques, sont harmoniques ; 2° l'harmonie des intérêts est d'autant plus parfaite que l'Etat, par son abstention, laisse un plus libre jeu au développement des forces économiques naturelles *. — V. aussi : Renouard, Traité de législation industrielle.

Vainement cette école a-t-elle pris le qualificatif d'éclectique, sous le prétexte qu'elle aurait fait quelques concessions aux écoles divergentes, et qu'elle assignerait à l'Etat un rôle un peu moins effacé que l'école de Manchester : elle n'en procède pas moins directement de l'école libérale anglaise et de la doctrine physiocralique du laissez- faire, laissez-passer. Elle est aussi nettement libérale que l'école philosophique de Victor Cousin, qualifiée aussi d'éclectique, est nettement spiritualiste.

35. — L'école libérale contemporaine. — L'école libérale se serait-elle profondément transformée dans ces dernières années, comme ses leaders l'ont maintes fois proclamé*? A parler franchement, nous ne le croyons pas. Sans doute, lécole libérale contemporaine, à part quelques intransigeants du libéralisme 3, s'est appliquée, d'une part, à atténuer ce que cet optimisme avait de manifestement inacceptable par certaines concessions, habilement dosées, à l'interventionnisme ; d'autre part, à établir qu'elle ne voyait pas

1 Sur l'école optimiste française, cons. notamment. Cossa, p. 373; Rambaud, 288 ; Gide-Rist, p. 370. — V. aussi Ronce, Frédéric Bastiat, 1905'. — Sur les travaux des libéraux étrangers de la même période : Cairnes et St-Jevons en Angleterre, Walker aux Etats Unis, de Thunen, Rau ou Hermann en Allemagne, Ferrara, Boccardoou Minghetti en Italie: — Cons. Cossa, op. cit.

2 V. notamment Béchaux, Les écoles économiques au XXe siècle, et Schatz, L'individualisme, op. cit.

8 Nous avons fait ressortir déjà l'intransigeance d'H. Spencer, dont le libéralisme, fait d'une véritable aversion pour l'Etat, et généralement pour toute limitation légale apportée à la libre expansion de l'individu, confine par certains côtés à l'auarchisme. — L'absolutisme de l'éminent philosophe anglais est égalé, sinon dépassé, par de Molinari, qui depuis plus d'un demi-siècle guerroie pour la défense des libertés économiques, et par Yves Guyot. — Cons. notamment : de Molinari, Les lois naturelles de l'économie politique, 1891 ; Les problèmes du XXe siècle, 1901 ; — Yves Guyot, La science économique, 2e éd., 1907 ; La tyrannie morale de la concurrence. — Cf. Léon Say et Chailley-Bert, Nouveau dictionnaire d'économie politique, -3 vol., 2e éd., 1900 ; Yves Guyot et Raffalovich, Dictionnaire du commerce, de l industrie et de la banque, 1898-1901.

26 INTRODUCTION. — CHAPITRE Ih

dans l'économie politique une simple science de la richesse ouchrématisiique, puisqu'elle se préoccupait aussi de l'homme lui-même et des moyens d'améliorer sa condition sociale.

36. — Mais, au fond, l'école libérale demeure toujours attachée aux principes posés par les chefs de l'école. Malgré certaines concessions d'opportunité, elle persiste à voir dans l'ingérence de l'Etat sur le terrain économique une atteinte aux lois naturelles qui régissent la production, et aussi à dénier à l'économie sociale le caractère de science. « Il est de toute évidence, écrit à ce sujet M. Paul Leroy-Beaulieu \ qu'il ne s'agit pas là d'une science... 11 s'agit d'un art, c'est- à-dire de questions d'application contingentes et variables suivant les milieux et les hommes ; si utiles que puissent être ces observations, elles ne mènent pas à la constatation de véritables lois permanentes el universelles. »

II. — Ecole libérale chrétienne, ou école de la réforme sociale (Le Play).

37. — Le Play, sa méthode, ses tendances. — Il est intéressant de constater que, procédant de principes très divergents, l'école classique et l'école de la réforme sociale, ou de Le Play, sont au-

> Paul Leroy Beaulieu, Traité ({"économie politique, t. I"r, 1r" part., chap. IV. — Cous, aussi du morne auteur: L'Etal moderne et ses fonctions, 4e éd., 1911 ; Essai sur la réparti/ion des richesses (nettement optimiste), 4e éd., 1906. - Parmi les auteurs contemporains se rattachant à l'école libérale, citons notamment : Frédéric Passy ; Beauregard, Essai sur la théorie du salaire, et Eléments d'économie politique, 1804 ; Colson, Cours d'économie politique (t. 1er, consacré spécialement aux questions ouvrières), 2" éd., 190S ; Le vasseur (décédé en 1911), plus connu d'ailleurs par ses remarquables travaux d'histoire économique sur L'histoire des classes ouvrières, L'ouvrier américain. Les questions ouvrières en France, etc., ou de statistique, que par ses études dogmatiques d'économie pure ; Sauzet,dont nous retrouverons également plus loin les travaux historiques ; d'Eichthal, La formation des richesses, 1906, et La liberté individuelle du travail, 1908; Villey, La question des salaires, et Traité élémentaire d'économie politique, 2' éd., 1804, qui. plus que tout autre parmi les libéraux, pourrait revendiquer l'épithète d'éclectique. — Le même qualificatif conviendrait soit à M. Dufourmantelle (Précis, et Code Manuel de législation industrielle), soit aux auteurs étrangers, assez rares aujourd'hui, demeurés fidèles au libéralisme économique, notamment à I économiste anglais Marshall (Principles of économies, 2* éd., 1891, et iraduct. Sauvai re-Jourdan), aux économistes italiens Luzzati, l'apotre des banques populaires, et Cossa, Premiers éléments d'économie politique, trad. fr., 1001. — Berardi {Le funzioni del noverno nell' economia sociale, 1887) est l'un des rares auteurs qui défendent encore, hors de France, la doctrine absolue du laissez-faire.

Parmi les parlementaires français les plus en vue, nous citerons notamment MM. Aynard, Beauregard, Guillain, Motte, Ribot, Ch. Houx, etc.. La plupart des Chambres de commerce françaises sont demeurées fidèles à l'école libérale.

Principaux organes périodiques de l'école libérale : Economiste français (Paul Leroy-Beaulieu), Journal des économistes (de Molinari, Yves Guyot), Monde économique ;Beauregard) . — Comp. en Angleterre : The economist, et aux Etats-Unis: Quarierh/ Journal of Economies (revues plus éclectiques).

jourd'hui parvenues à des conclusions assez voisines, sur la question du rôle dévolu à l'Etat dans l'ordre économique.

Le point de départ de l'école de l'économie sociale (dénommée aussi école de la réforme sociale ou école libérale chrétienne) est manifestement une pensée de réaction contre l'optimisme égoïste de l'école classique. S'engageant plus avant dans la voie frayée par Sismondi et Villeneuve-Bargemont, adversaires déterminés de la chrématistique ricardo- malthusienne, Le Play, véritable fondateur de l'école, a eu le double mérite de substituer le point de vue éthique, moral, au point de vue économique étroit, et d'opposer, à l'apriorisme des formules, à la superstition des loi naturelles, la méthode d'observation scientifique, basée sur l'étude monographique des groupes sociaux (Le Play, Les ouvriers européens, Les ouvriers des Deux-Mondes, L'organisation du travail, etc.).

Quelques réserves qu'il convienne de formuler sur ses conclusions, l'on ne saurait contester, ni la supériorité du point de vue moral sur le point de vue industrialiste (morale ? de la concurrence), ni la fécondité de la méthode monographique, reprise depuis lors et perfectionnée par de nombreux chercheurs, français ou étrangers, appartenant d'ailleurs à toutes les écoles économiques. Nous aurons maintes fois à utiliser, chemin faisant, les travaux monographiques et statistiques de la plupart d'entre eux, tels que Levasseur, M. Block, Gheysson, du Maroussem *, Gibon, Grùner, Fougerousse, Babeau, Lavollée, d'Avenel, Turquan, Neymarck, Gh. Benoist, Eug. Rostand, Variez, Waxweiler, Brants, de Schulze-Gàvernitz, Rogers, Howell, etc., et de toute la pléiade du Musée Social, de Rousiers, G. Blondel, de Seilhac, Martin Saint-Léon, de Rocquigny,etc.

38. — Mais, de ce double point de départ, à la fois humanitaire et scientifique, qui est aussi celui de l'école solidarisle (V. infra), l'école de Le Play ne déduira pas toutes les conséquences qui semblaient logiquement devoir en découler : — 1° parce qu'elle est trop profondément imbue des idées conservatrices et de la nécessité primordiale de maintenir dans la société l'ordre traditionnel ou providentiel fondé, d'une part, sur l'affirmation du principe d'autorité (autorité de la religion dans l'Etat, du père dans la famille, du patron dans l'usine, considérée comme une grande famille), et d'autre part sur le maintien et la consolidation de la propriété individuelle,

1 V. dans l'ouvrage de du Maroussem, Les enquêtes, l'exposé scientifique de la méthode. — Cf. Armand Gautier, Le Play et sa méthode de recherches {Réf. sociale, n° 16 nov. 1900, p. 093).

à l'aide de tout un ensemble de mesures législatives, destinées à favoriser la concentration des fortunes, autrement dit la reconstitution d'un régime à base aristocratique (V. Rambaud, p. 321) ;

2" Parce que cette même école, précisément à raison de ses tendances aristocratiques, a le regard plus volontiers tourné vers le passé (retour à ta coutume) que vers l'avenir, vers les corporations à forme archaïque que vers les formes nouvelles de groupements professionnels.

Le Play et ses successeurs n'ont dans l'Etat qu'une confiance restreinte ; ils comptent plutôt, pour faire renaître l'harmonie entre chefs d'industrie et salariés, sur l'initiative privée1, stimulée par la charité chrétienne et par une notion plus haute et plus large de la solidarité sociale. Quand la majorité des patrons aura conscience de ses devoirs, que chacun d'eux cherchera à améliorer la condition matérielle, intellectuelle et morale de ses ouvriers par des institutions de patronage* (économats, logements ouvriers, participation aux bénéfices, cercles ouvriers, etc.), quand les patrons et les ouvriers réconciliés auront reconstitué spontanément ces corporations, professionnelles mixtes dont la Révolution avait méconnu l'action bienfaisante et pacificatrice, l'œuvre de régénération de la société contemporaine sera accomplie, la paix sociale redeviendra une réalité, et le rôle du législateur se bornera à une mission générale de police et de surveillance.

39. — Mouvement convergent de l'école classique et de l'école libérale chrétienne. — Celte conception du rôle du législateur est aussi, nous l'avons établi, celle des libéraux sans épithète. Aussi assistons-nous, depuis quelques années, surtout en France3, à un mouvement convergent des deux écoles libérales:

1 V. les quatre séries d'études publiées chez Guillaumin par Eug. Rostand, sous ce titre significatif : L'action sociale par V initiative privée, 1895-1907.

s Cf. Roguenant, Patrons et ouvriers, 1907.

8 Cons. sur ce point : Henri Michel, op. cit., p. 529 et suiv. — En Belgique il n'en va pas tout à fait de même. Soit que la poussée démocratique chrétienne y soit plus puissante, soit que les enseignements de l'Encyclique de Léon XIII aient trouvé en terre flamande un terrain mieux préparé, les deux fractions de 1 école catholique sont beaucoup moins séparées qu'en France. L'un des chefs les plus en vue de l'école catholique belge, V. Brants, successeur de Ch. Périn dans la chaire d'économie politique de l'Université de Louvain, est sans doute un libéral mais son libéralisme n'exclut pas d'assez larges concessions à la thèse intervent.onn.ste, et la Revue sociale catholique, dont il est un des inspirateurs, est également ouverte aux libéraux et aux démocrates chrétiens. - V. aussi, du même auteur, Les grandes lignes de l'économie politique, 1901 ; La petite industrie, op. ci t et ses nombreux articles de la Réforme sociale. - Vanlaer, professeur de 1 Université de Lille, nous paraît représenter en France cette nuance intermédiaire (V les rapports présentés et les discours prononcés par lui au Congrès international de législation du travail, Bruxelles 1897)

l'école classique abandonnant son culte des formules et des lois naturelles pour rétablir à son plan le point de vue éthique, et l'école de Le Play, effrayée des hardiesses des catholiques sociaux (V. infra), faisant de plus en plus prédominer dans ses écrits le point de vue libéral, et reléguant parfois au second plan ses préoccupations morales afin de consacrer ses efforts à la lutte contre le socialisme d'Etat1.

40. — Encyclique « de conditione opificum ». — Ce mouvement régressif à certains égards, en France du moins, oie l'école libérale chrétienne a provoqué une scission très nette dans le camp des économistes qui se réclament de l'Encyclique justement célèbre du pape Léon XIII « de conditione opificum » (ou Rerum novarum, 15 mai 1891). Sans doute, cette encyclique est conçue en termes prudents et même quelque peu ambigus sur la détermination du rôle de l'Etat, et les libéraux de l'école de Le Play ont pu, sans trop de difficultés, étayer leur doctrine sur le passage suivant : « L'Etat ne peut pas tout, ce sont les mœurs qu'il faut réformer ; c'est la

i Cons. à l'appui de cette proposition, les ouvrages de Claudio Jannet, Le capital, la spéculation et la banque au XXe siècle, 1892, et Socialisme d'Etat ; Béchaux, Les revendications ouvrières en France, 1894, et La réglementation du travail, 1904 ; Rambaùd, Le socialisme et les lois économiques, 1890, et Eléments d'économie politique,\895.A rapprocher des écrits de ces trois auteurs, professeurs d'économie politique dans les Facultés libres de droit françaises, les Premiers principes d'économie politique de Ch. Périn, professeur à l'Université catholique de Louvain (Ce dernier ouvrage a un caractère strictement confessionnel et catholique que l'on ne rencontrerait pas au même degré dans les écrits des professeurs français). — V. aussi Hubert Val leroux, Contrat de travail, 1895 (d'un libéralisme intransigeant). — Il convient de classera pari, parmi les libéraux chrétiens : Rostand, partisan convaincu de l'initiative individuelle, moins absolu cependant que Hubert Valleroux dans son abstentionnisme {L'action sociale par l'initiative privée, op. cit., et chroniques du Journ. des Débats) ; Cheysson, éclectique assez voisin de l'école solidariste sur le terrain des assurances sociales. Anatole Leroy-Beaulieu,le vaillant champion delà pacification sociale, qui n'a pas craint,en un temps où il y avait quelque mérite à le faire, de déclarer publiquement « que les cloisons confessionnelles ne sont pas assez hautes pour empêcher les hommes de cœur de se donner la main et de travailler en commun à une œuvre de salut social » (Discours prononcé au Congrès d'économie sociale, 1895). — A citer également parmi les principaux collaborateurs de la Réforme sociale, organe périodique de l'école de Le Play (Société d'économie sociale et Unions de la paix sociale) : G. Blondel, l'un des historiens les plus compétents du mouvement social germanique ; A. Gigot, de Curzon, Mazel, Cazajeux, etc.. . — Conf. Revue catholique des institutions et du droit; Guide social et tracts de VAction populaire (Reims-Paris) — Sur l'œuvre d'ensemble de l'Ecole, cons. notamment : Vignes, La science sociale d'après les principes de Le Play et de ses continuateurs, 2 vol., 1897 ; Auburtin, Le Play d'après lui-même, 1906 ; Gide-Rist, p. 560. — V. aussi la série des travaux publiés en 1906 à l'occasion des fêles du centenaire de Le Play (Héforme soc, n0i 1er et 16 juill. 1906) ; Béchaux Le Play (Rev. des Deux Mondes, 15 avr. 1906) ; Lair, Fréd. Le Play (Ann. des se. polit., 1906, p. 589). — Cf. Emile Cheysson, Œuvres choisies, 2 vol. in-8 (recueil posthume), 1911.

charité ou plutôt la solidarité chrétienne, l'idée de justice évangélique qui fera le reste. »

Mais il n'en est pas, moins vrai que, dans son ensemble, l'encyclique est plutôt interventionniste, et qu'elle fournit aux partisans du juste salaire un point d'appui très fort. N'y est-il pas affirmé, en effet, « que l'équité demande que Y Etat se préoccupe des travailleurs, et fasse en sorte que de tous les biens qu'ils procurent à la société, il leur en revienne une part convenable » ? Ne lit-on pas ce passage plus significatif encore : « ...La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs qui appartiennent à la classe pauvre en général » ! (Comp. dans le même sens, d'autres actes postérieurs de Léon XIII, notamment l'encyclique Graves de Communi, 18 janv. 1901 i)

41 . — Libéraux et interventionnistes : double mouvement de concentration. — Aussi est-ce sur l'encyclique que les catholiques sociaux de deux mondes, tendant la main aux chrétiens sociaux des autres confessions, depuis longtemps déjà engagés dans la voie des revendications démocratiques (v. infra), se sont délibérément appuyés pour réclamer l'intervention énergique de l'Etat en faveur des déshérités.

Ils se sont rencontrés sur ce terrain avec les interventionnistes de toute nuance ; et ainsi a-t-on vu se constituer, dans les dernières années du xixe siècle, en face de la concentration libérale, une concentration très significative des interventionnistes, dont l'influence est décisive sur l'œuvre législative des Parlements européens ou américains. C'est à la description sommaire de ce mouvement convergent des écoles interventionnistes, dont l'aboutissant a été le Congrès de Paris de 1900 et la constitution de l'Association internationale pour la protection légale des travailleurs, que notre paragraphe suivant sera consacré.

1 Sur l'ensemble des actes pontificaux relatifs à la question sociale,cons. spécialement : Max Turmann, Le catholicisme social depuis l'encyclique Herum novarum,

Bien différente, il est vrai, est l'attitude du successeur de Léon XIII, le pape Fie X, de plus en plus dominé par les influences rétrogrades. La condamnation retentissante du modernisme, par l'encyclique Pascendi ( 16 sept. 1907), suivant de près la publication du nouveau Syllabus (18 juillet), a mis incontestablement en fâcheuse posture les chrétiens sociaux, placés dans l'alternative embarrassante, ou de renoncer à leurs convictions, ou de sembler se mettre en révolte contre les enseignements du Saint-Siège. Nous reviendrons bientôt (n- 49) sur la situation nouvelle créée par ce revirement de la papauté.

§ 3. — Les écoles interventionnistes.

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