‹ Traité élémentaire de législation industrielle. Les lois ouvrièresChapitre 14 sur 157 · I. Origines de V interventionnisme. — U école historique · texte numérisé non relu

I. Origines de V interventionnisme. — U école historique

42. — Ecole historique : origine commune des doctrines interventionnistes. — C'est à l'école historique ou réaliste que se rattachent manifestement les diverses écoles interventionnistes entre lesquelles se partagent la majorité des économistes contemporains \ L'école historique, qui se constitua entre 1840 et 1860* en Allemagne, sous la triple influence de la philosophie hégélienne, de Savigny et d'Auguste Comte, avec List, Knies, Roscher, Hildebrand, Slein pour fondateurs, emprunta à la philosophie positive d'Auguste Comte sa méthode, sinon son esprit 3.

Cetle méthode, développée depuis par H. Spencer, peut se ramener aux données essentielles suivantes : toutes les sciences sont solidaires les unes des autres, les lois sociales s'expliquent par les lois de la vie, desquelles procèdent à leur tour les lois du monde inorganique ; ces lois sont dominées par le principe universel de révolution, c'est-à-dire qu'elles sont la résultante nécessaire du milieu et du moment. C'est donc par la méthode induclive et expérimentale, c'est-à-dire par l'observation directe dans le présent et par 'étude du passé, en d'autres termes par l'histoire et la statistique, que le sociologue apprendra à connaître les lois générales des sociétés. C'est en s'inspirant de la même méthode que l'économiste, acceptant ces lois comme point de départ, étudiera les déformations

i L'école de Le Play, précédemment étudiée, s'y rattache aussi dans une large mesure par sa méthode, mais non certes par son esprit. A ce point de vue nous partageons absolument l'opinion de Rambaud : « Bien loin d'appartenir à l'historisme et à toutes les écoles de l'évolution sociale, M. Le Play est un traditionnaliste et serait plutôt un traditionnaliste exagéré ; de plus, il croyait d'intuition à l'absolu. » Rambaud, p. 314.

* Sur les origines de l'historisme, cons. notamment Bougie, Les sciences sociales en Allemagne, 1896 ; Andler, Les origines du socialisme d'Etal en Allemagne, 2* édit., 1897 ; K. Bûcher, Die Entslehung der Volkswirthschaft, 1893 ; Cauwès, t.IV, append. '•> Cossa, op. cit., p. 414 et suiv. ; Rambaud, op. cit., p. 244; Gide-Rist, p. 437. — Les représentants les plus en vue de l'école historique allemande actuelle sont L. Brentano et Schmoller. Ce dernier a groupé autour de lui une pléiade d'économistes distingués, dont les travaux figurent principalement, soit dans la revue qu'il dirige depuis 1881 sous le titre de Iahrbuch fur Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirthschaft, soit dans le recueil de monographies intitulé Slaats und Socialwissenschaftliche Forschungen (Berlin, 1878 et ann. suiv.). — Comp. aussi Schmoller, Politique sociale el économie politique, 1901, et Principes d'économie politique, irad. Polack, 5 vol., 1903-1908; Pesch, Lehrbuch der Nalionalœkonomie, 1906.

3 L'ouvrage fondamental de List, Das nationale System der politischen Œkonomie, est de 1841 ; Roscher a esquissé son système dans un plan de cours publié en 1843, mais les deux premiers volumes de son System der Volkswirthschaft [Grundlagen der JVationalœkonomie) sont de 1854 et 1859.

que ces lois générales subissent dans tel ou tel milieu social, sous l'influence de telles ou telles circonstances contingentes, variables suivant les pays, et qu'il parviendra à diagnostiquer en quelque sorte le régime économique le mieux approprié aux besoins de ' Etat auquel il appartient.

L'économie politique, ainsi ramenée à ses véritables proportions, envisagée comme une simple branche de la sociologie ou même de l'économie sociale, ne comporte plus évidemment les affirmations absolues et dogmatiques de l'école libérale. Les limites de l'intervention de l'Etat (soit dans la réglementation de l'industrie et du contrat de travail, soit dans l'établissement des droits protecteurs destinés à protéger temporairement l'agriculture ou l'industrie nationale contre la concurrence étrangère), se déplaceront suivant le degré de prospérité, et aussi suivant les besoins intérieurs de l'Etat. Le principe de la libre concurrence et de la liberté économique ne sera pas aboli, mais il subira certaines limitations nécessaires1.

43. — Déclaration d'Eisenach. — Les théoriciens allemands de l'économie sociale ne devaient pas tous se borner à cette demiconcession, juste et nécessaire d'ailleurs, aux revendications socialistes : plusieurs d'entre eux devaient s'orienter plus ou moins résolument dans la voie du socialisme. Tandis que les chefs du parti ouvrier, Lassalle. K. Marx, Engels, * etc., préconisaient tout un plan de réorganisation fondamentale de la société, de socialisme pratique, les Universités allemandes développaient un système général d'intervention de l'Etat dans l'organisation de l'industrie, très différent du socialisme révolutionnaire en ce qu'il ne portait aucune

» Parmi les principaux adeptes, en France, de Yécole historique, nous citerons Cauwès, dont nous précisons plus loin l'influence sur le développement des doctrines interventionnistes. — Cons. Cauwès, L économie politique nationale (Bévue d'économie politique, 1894, p. 97) ; Seignobos, La méthode historique appliquée aux 1 sciences sociales. — Comp. sur le même sujet, et dans la même revue, un article , de Schmoller, J895, p. 201. — V. aussi Bulletin delà Société d'Economie politique nationale, paraissant depuis 1898 ; et (mais plutôt au point de vue économique pur, thèse protectionniste, qu'au point de vue social) la Réforme économique. — Parmi les économistes anglais adeptes de l'école historique, nous mentionnerons Rogers, | Interprétation économique de l'histoire, trad. Castelot, 1892 ; Ashley, Introduction ttt english économie history and theory, trad. franc, de Bondois sur la 3e édit. sous! le titre de Histoire des doctrines économiques de l'Angleterre, 1900; Ingram, His- ] toire de l'économie politique. — Comp. de Laveleye, Eléments d'économie politique, 1 pour la Belgique; et F. A. Walker, Polilical economy, aux Etats-Unis. — Cons. I aussi Foxwell, The économie movemenl in England (Quarterly Journal of Economies, I Boston, octobre 1887).

* Turgeon, La conception matérialiste de l'histoire d'après Marx et Engels (Rev. I d'écon. polit., 1911, p. 273).

atteinte ni à la constitution politique des Etats, ni au régime de la propriété, mais empreint néanmoins de socialisme en ce qu'il assignait à l'Etat, dans l'organisation du travail, un rôle prépondérant. Modérées étaient les réformes immédiates réclamées alors (elles ont été dépassées depuis par maintes législations) ; mais le point de départ était de nature à encourager toutes les hardiesses. — Sur la déclaration célèbre des universitaires allemands au congrès d'Eisenach, oct. 1872, et la constitution du Verein fur Socialpolitik, cons. notamment: Saint-Marc, Rev. d'Econ. polit. (1892, p. 245), et Andler, op. cit.

44. — 11 est facile de comprendre comment de cette école unique, Y école historique, procédant d'une méthode d'observation scientifique rigoureuse, ennemie des généralisations systématiques, ont pu sortir plusieurs écoles aux tendances assez divergentes (bien que ces divergences tendent aujourd'hui à s'atténuer... V. in'fra) : l'école du socialisme d'Etat avec ses nuances assez fuyantes, l'école sociale chrétienne, l'école éclectique, l'école coopérative, et plus récemment l'école solidariste, qui d'ailleurs ne se différencie pas très nettement de l'école éclectique.

L'exagération du principe d'autorité, l'influence des doctrines socialistes éloquemment développées ou habilement présentées en Allemagne, avec un appareil scientifique impressionnant, par Lassalle, K. Marx et leurs disciples S les efforts croissants des Eglises, catholique ou protestantes, pour reconquérir la tutelle des âmes et participer au gouvernement des Etats, fût-ce au prix d'un retour, plus ou moins accentué suivant le milieu, aux doctrines égalitaires et même socialistes des premiers temps du christianisme : toutes ces causes réunies ont contribué à donner naissance dans les différents pays, soit au socialisme d'Etat, soit au socialisme chrétien, catholique ou évangélique. Mais ces deux écoles sont plutôt des déviations du rameau primitif; et l'école éclectique actuelle, ou plutôt l'école solidariste qui n'a fait à vrai dire que préciser et rajeunir les formules de la première, nous semble se rattacher plus directement à l'école historique, dont elle a conservé la méthode positive, et la défiance des systèmes aprioristes.

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