II. — Les principales écoles interventionnistes
A. Socialisme d'Etat. — 45. — Le socialisme d'Etat, appelé aussi
1 V. G. Blonde! , Les récents progrès du socialisme en Allemagne (op. cit.) ; Du Sart, Karl Marx, Vie et œuvres (Démocratie chrétienne, sept.~oct. 1902) ; De Marans, L'Etat socialiste (Assoc. catholique, 1904. I. 132).
(surtout par ses adversaires) socialisme de la chaire, attendu qu'il s'est développé principalement dans les Universités allemandes1, d'où il s'est infiltré dans la législation ouvrière des Etats du centre de l'Europe, a pour principaux représentants, en Allemagne et en Autriche, MM. Ad. Wagner, Schmoller, Schaeffle, Sombart, de Berlepsch, Bûcher, Hilze, Herkner, Schwiedland, von Scheel, von Mayr, von Philippowich, Braun, Bœdiker, etc. (MM. Brentano, Conrad ou Schônberg se rattachant plutôt à l'école éclectique) \ — En France, nous citerons, parmi les représentants les plus en vue de cette tendance scientifique : MM. Jay, Bougie, Gabouat, Depasse, Capitant, Delbet, A. Fontaine, Keufer, Métin, Paulet, B. Raynaud, Truchy ; et parmi les parlementaires ayant pris une part
i Les adeptes du socialisme d'Etat sont également assez nombreux en dehors de l'Allemagne. En France, Dupont White (L'individu et l'Etat, 1865) peut être considéré comme l'un des premiers théoriciens de l'école, à laquelle appartenait également, en Belgique, M. de Laveleye. — V. Spriet : Dupont White, Etude sur les origines du socialisme d'Etat en France, 1901. — Plusieurs périodiques allemands correspondent, dans leur ensemble, aux doctrines de l'école. Tels sont : le lahrbuch de Schmoller (Berlin), la Zeilschrift fur die gesammte Staatswirthsch'tft de Schseffle (Stuttgart), la Soziale Praxis de Francke (Berlin), la Zeilschrift fur Socialwissenschaft de Wolf, les Archiv fur sociale Gesetzgebung und Statislik de Braun (Berlin), qui comptent d'ailleurs parmi leurs collaborateurs plusieurs socialistes purs, allemands ou étrangers, tels que Bernstein, Kautsky, Vandervelde, la Zeilschrift fur Volkswirthschafi, Socialpolitik . .., de Bœhm-Bawerk, etc — V. aussi la collection des Sshriflen des Vereins fur Socialpolitik . — Comp. : pour la France, la Revue d'économie politique (dirigée par MM. Cauwès, Gide, Schwiedland, Villey, Jay, Souchon, Germain-Martin etLescure) qui, bien que correspondant plutôt aux tendances de l'école éclectique ou solidariste, est une tribune ouverte également aux travaux des écoles divergentes, soit dans le sens libéral, soit dans le sens socialiste. — La même observation pourrait être faite pour les Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, revue fondée par nous en 1900, en collaboration avec M. Godait, et actuellement dirigée par MM. Pi<% Brouilhet, Bender et Amieux. — Adde : Notes critiques, sciences sociales, de Andler, Blum, Durkheim, E. Lévy, Rist, revue bibliographique à tendances sociales accentuées. — Gômp. les revues suivantes : Schweizerische Rlâtter fur Wirthschaft und Socialpolitik de Reichesberg (Suisse) ; Annals of the american Academy of political and social Science (Eiats-Unis), etc...
* Sur les nuances nombreuses, et fort délicates, de l'école allemande, cons. notamment : Saint-Marc, Etude sur l'enseignement de l'économie politique dans les Universités des pays de langue allemande, Rev. d'écon. polit., 1892, p. 217 et s., 43 et s. ; Blondef, Voyage social en Allemagne, et Andler, op. cit. — En dehors des œuvres nombreuses des principaux représentants de l'école allemande, dont on trouvera l'énumération dans les histoires des doctrines de Cossa, de Gide-Rist ou de Rambaud, il convient de signaler ici tout spécialement deux grands recueils collectifs dont les collaborateurs représentent à peu près toutes les nuances de l'interventionnisme : le Handbuch der polilischen Œkonomie, de Schônberg (collabor. : Conrad, Kohler, Lexis, Lôning, Neumann, Scheel, Wagner, etc., 4e éd., 1896, Tubingen, 2 forts vol.), et Y Handwôrlerbuch der Slaalswissenschaft, de Conrad (collabor. Elster, Lexis, etc., léna, 1889-1894, 6 vol.). — Cp. Stammhammer, Bibliographie der Socialpolitik, 1897. - V. aussi Kritische Rlatler fur die gesamle Socialwissenschaflen (Bibliographie sociale, critique internationale), paraissant depuis 1905, Berlin.
importante à la discussion des lois réglementaires de ces dernières années, MM. Dron, Dubief, Dutreix, Godart, Guieysse, Guillemet, Maruéjouls, Mesureur, etc. *. — Peuvent également être classés dans le même groupe en Belgique, MM. Ansiaux, Cornil, Dejace, Mahaim, Morisseaux, Pussemier, Variez, Waxweiler, Wodon, etc. 2 ; en Suisse, MM. Bauer, Curti, Scherrer, Wuarin 3 ; en Italie, MM. Ferraris, Cusumano, Mortara, Vivante, etc. ; en Angleterre, MM. Rogers, Ashley ; aux Etats-Unis, MM. R. Ely, Willoughby, G. Wright, etc., etc.
Tous ces auteurs sont loin de s'entendre sur toutes les questions de réglementation législative du travail. Mais du moins procèdentils tous de ce principe commun, de ce postulat, nettement contraire à la doctrine libérale (qui envisage l'Etat comme un mal nécessaire), que l'Etat est, au contraire, Yorgane suprême du droit, l'instrument de la justice. Sans l'intervention de l'Etat, les égoïsmes s'entrechoquent, et le fort écrase le faible : c'est à l'Etat, représentant des intérêts généraux, qu'il appartient d'intervenir pour réprimer la lutte des individualités égoïstes et oppressives, pour maintenir l'équilibre entre les différents facteurs de la production et assurer une meilleure répartition de la richesse 4.
46. — En elle-même, la thèse nous paraît absolument juste. Ceux qui se posent en défenseurs de la liberté contre l'Etat ne sont que trop portés, lorsque leurs intérêts particuliers sont en jeu, à solliciter des pouvoirs publics une intervention favorable à ceux-ci ; et puisque, à moins de supprimer l'Etat, il y aura toujours une certaine contrainte légale, mieux vaut assurément que cette contrainte « s'exerce au profit de la collectivité entière, au lieu de n'être mise en jeu que pour la défense de certains intérêts particuliers » (Wuarin, op. cit., p. 159).
47. — Mais sur cette voie de l'interventionnisme érigé en système,
1 Parmi les ouvrages des auteurs précités, que nous aurons l'occasion de citer au cours de cet ouvrage, cons. principalement au point de vue des tendances : Jay, Protection légale des travailleurs, 2e éd., 1910 ; Gapitant, Réforme de la loi de 1884, sur les syndicats, 1911 ; Dépasse, Transformations sociales; Truchy, Le système des impôts directs d'Etat en France, 1901 ; Vivante, La pénétration du socialisme dans le droit privé {Quest. pratiques, 1903, p. 33 et 65).
2 Cons notamment les rapports ou communications de MM. Mahaim, Variez, Waxweiler, aux Congrès de TAss. inlern. pour la prot. lég. des travailleurs (dernier Congrès, Lugano, 1910).
8 V. Wuarin, Une vue d'ensemble de la question sociale, 1896.
4 Sur le développement parallèle du socialisme d'Etat dans les différents pays, cons. notamment: Mataja, Socialisme municipal {Rev. d'écon. pol., 1894, p. 968, et 1895, p. 49) ; Cossa, p. 420 et s. ; Rambaud, p. 347 et s. ; Gide-Rist, p. 472. — Cf. Sombart, op. cil.
faisant antithèse à la thèse libérale, la pente est glissante, et plusieurs théoriciens du socialisme d'Etat sont parvenus, par une gradation logique, à des théories d'avant-garde, assez voisines de la thèse collectiviste C'est ainsi qu'Ad. Wagner1 réclame certaines limitations de la propriété privée, destinées à diminuer progressivement les inégalités sociales, et une extension corrélative du domaine de la propriété sociale : programme dont la mise à exécution, même par des voies rigoureusement légales, ne laisserait pas que d'entraîner un ébranlement considérable de l'ordre social actuel. Gonf. également les conclusions de Laveleye [La propriété et ses formes primitives) ,de Scheel, de Neumann, d'Andler, etc. . . Schseffle va plus loin encore, et dans une de ses œuvres au moins 2, semble admettre la possibilité de la réalisation des doctrines collectivistes.