ÉPÎTRE XXXIX
AaouioarT. — - I. Un esprit généreux fait Texemple des chotei louables. — - U. Fuir les grandeurs excessÎTes et s'arrêter anx médiocfts. — III. Le pécbé ne va jamais sans pénitence et sans douleur. — IV. Les voluptés rendent par raccoutumance les choses nécessaires, qui étoient auparavant superflues.
I. Je VOUS envoyerai les mémoires que vous demandez, et les vous dresserai, le plus curieusement, et avec le moins de langage qu'il me sera possible; maïs avisez si un discours ordinaire vous feroit point plus de profit. C'est, à mon avis, ce qu'il faut pour un qui ap* prend. Ceux qui savent se peuvent passer d'un simple recueil*. Le premier enseigne, le dernier aveitit. Mais vous n'avez que faire de me demander ni l'un ni l'autre : je vous fournirai de tous deux quand il vous plaira. Vous me connoissez : je ne vous en dis autre chose. Vous aurez de moi ce que vous desirez ; mais vous attendrez que je sois en humem*. Cependant vous avez assez d'autres écrits , servez-vous-en , quoique je ne doute point que l'ordre n'y soit pas bien gardé. Prenez la liste des philosophes : il ne faut que cela pour vous éveiller. Quand vous verrez combien d'honnêtes hommes auront travaillé pour vous , vous voudrez être de la partie. Un
I. Bâcueil est ici la traduction des mots hreviarium et tumwuurium employés par Sénèque.
4o4 LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.
esprit généreux a cela, que Texemple d'une chose louable le convie à rimitation. Tout homme qui a du courage dédaigne les choses basses et sordides : celles qui sont de belle apparence lui plaisent , et TappeUent à les rechercher.
II. U est de notre esprit comme de la flamme : il s elève toujours en haut, et peut aussi peu descendre que reposer. Tant plus il a de force, tant plus il a le mouvement prompt et Faction vigoureuse. Heureux est celui qui le peut employer à bien : il se met hors de la jurisdiction de la fortune. S'il prospère, son âme pour cela ne sortira point de sa place. S'il lui arrive des adversités, il y trouvera de la consolation, et se moquera de ces vanités que les autres regardent avec admiration. Un grand cœur méprise tout ce qu'on appelle grand : il fuit choses excessives', et s'arrête aux médioci*es. Celles-ci sont utiles, et les autres nuisent par leur superfluité. Gomme vous voyez que les blés se couchent pour êti*e trop bons, que les bi^anches se rompent pour être tix)p chargées, et qu'une fertilité qui passe mesure n'arrive point à maturité, il en est de même des esprits. Une félicité disproportionnée les énerve, et lem* est un instrument à fâcher les autres, et se faire mal à soi-même.
m. Il est des hommes à qui leurs voluptés font ce que leur plus cruel ennemi qu'ils sauroient avoir' , n'au- Yoii pas le courage de leur faire. En quoi s'ils méritent quelque pardon, c'est qujB leur péché ne va jamais sans pénitence, et qu'il leur demeure toujours quelque douleur qui pèse bien autant que le plaisir.
I. Dans les éditions de i645 et de 1648 : a II fuit les choses excessives. >
a. « Le plus cruel ennemi qu*ils sauroient avoir. > (ÉdUiom it 1645.) — LeuTf qui est la leçon de i^Sg, est certainement une faute.
ÉPlTRE XXXIX. 4o5
IV. Il ne faut point trouver étrange que leur fureur leur donne de la peine. Depuis que nos désirs passent Ku delà de nature, il n'est plus de barrière capable de les arrêter. Nature a des bornes; les vanités et les concapiscences n*en ont point. Le profit est la mesure des choses nécessaires; mais les superflues, à quelle aune les réduisez- vous? Ce leur est tout un, pourvu qu'ils se plongent dans les voluptés, et ne prennent pas garde que par cette accoutumance ils tombent en cet inconrenient 9 que les choses qui auparavant ne leur étoient ^e superflues, leur sont nécessaires à 1 avenir. Ils serrent leurs voluptés, au lieu de les posséder, et (ce qui est le comble de leur ruine) ils ne pensent pas être bien, i*ils ne sont mal. Depuis que nous en sonunes venus là, qne d'aimer ce qui n'est point honnête, il faut faire oompte que notre misère ne peut aller plus avant, et que quand nous avons tant continué nos vices que nous en avons fait des mœurs, c'est se rompre la tête que de chercher des remèdes, et penser encore à la guérison.