‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 221 sur 359 · EPITRE XL · texte numérisé non relu

EPITRE XL

AAGUMurr. •— l. Les lettres nous représentent les amis absents. — - II . II blâme le parler vite , et appreuve le lent en un philo- •ophe.

I. Je vous ai bien de l'obligation de la diligence que vous apportez à m'écrire. Puisque je suis privé de vous voir d'autre façon, je suis bien aise de vous voir en vos lettres. Je n'en reçois jamais, que je ne m'imagine que nous soyons ensemble. Et de fait, si nous prenons plaisir d'avoir le portrait de nos amis, parce qu'il nous en en-

4o6 LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.

tretient la mémoire , et par un contentement illasrâre adoucit en quelque façon Tamertcmie de leur éloignement, combien doivent les lettres être agréables , puisque ce sont les marques les plus certaines et la repié« sentation la plus vive qu'il est possible d'avoir des personnes que nous aimons! Ce que la présence a de plus doux , les caractères imprimés de la main d'un ami le font reconnoitre sur le papier.

II. Vous m'écrivez qu'on vous a conté qu'une auln fois* Sérapion le philosophe se trouvant en ces quartûn où vous êtes, discouroit avec une promptitude si grandei et une suite de paroles si pressée, qu'il sembloit qu^uM voix seule ne pût pas fournir à la multitude des conceptions que son esprit lui foumissoit. Cette qualité ne me platt pas en un philosophe : je veux du règlement en m langue. Aussi vous voyez qu'Homère, en la desmriptiaa d'un orateur, lui donne une véhémence rapide, et continuée comme celle d'un torrent, quand le printempi a fondu les neiges. Mais quand il est question d'un viefllard, il le iait couler tout bellement, et compare ses paroles à du miel. Faites donc état que ce grand flux de bouche a plus du charlatan , qui veut arrêter le monde à son banc', que de l'homme d'honneur qui traite quelque chose de grave, et se propose l'instruction de ceux qui l'écoutent. Mais comme je n'approuve pas le langage court, aussi ne veux-je pas qu'il tombe un mot après l'autre, comme des gouttes d'eau. La longueur importune les oreilles, et la précipitation les accable, combien que ce qu'on voit venir de loin se retienne, et trouve mieux sa place en la mémoire que ce qui vt

i, € Un autrefois > dans rédition de 1648. Ces deux mots ont été supprimés dans l'édition de 1659.

3. Le latin porte : Isteun vim dicendi,,,, aptiorem essé cireuUiUi

EPlTRE XL. 407

si vite qu'on n'a loisir de le regarder. Mais enfin iJ est question de bailler des préceptes : une chose qui échappe n'est point baiUée. Ajoutez à cela qu un discours qui ne se propose que la démonstration de la vérité doit être simple. C'est son artifice que de n'en avoir point. Eln ces harangues populaires, qui ne sont ordinairement que mensonges, et où le but n'est que d'émouvoir un peuple et d'abuser de son imprudence, pour le tramer par les oreilles, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, on peut faire passer les paroles si promptement, qu'on n'a pas le loisir de les manier. Mais comme est-il possible d'arrêter un autre, et ne s'arrêter point? On s'abuse : une remontrance faite pour la guérison des âmes, ne veut point demeurer en la superficie. Il faut qu'elle descende au fond de l'estomac. Quel bien sauroit faire un remède, s'il ne demeure quelque temps sur la partie malade? Toute cette parlerie a plus de vanité que d'autre chose : c'est une pièce de beaucoup de son, et de peu de valeur. J'ai des frayeurs, il me les faut ôter. Mes passions m'emportent, il leur faut donner une bride. J'ai des doutes, il me les faut éclaircir. 11 faut régler ma débauche, et corriger mon avarice. Laquelle est* de toutes ces choses qui se pourra faire en courant la poste*? Où est le médecin qui guérira son malade, s'il ne fait qu'entrer et sortir? Et puis quelles grâces peuvent avoir des paroles où il n'y a point d'élection? Mais comme il est de certaines choses difficiles à croire, qu'il faut voir une fois, pour pouvoir dire qu'on les a vues, il en est de même de ceux-ci, qui vont aussi vite de la langue. 11 leur faut donner une heure de temps à les ouïr, et n'y retourner plus; car que sauriez-vous ap-

I. c Laquelle est-ce. » (Édition de i6l45.) a. En courant la poste; le ladn dit raptim.

4o8 LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.

prendre d'eux, ou que voudriez-vous imiter? Quelle stabilité pensez-vous trouver en leur âme, puisque leur discours est si peu ferme, que quand ils lui ont une fois donné le branle, il leur est impossible de Tarréter? Us ressemblent à ceux qui courent à la vallée * : leur pesanteur les emporte, et les fait aller plus loin qu'ils n ont résolu. Cette volubilité n'a point de grâce en la philosophie : ce n'est point son fait de jeter les paroles en désordre, mais de les asseoir tout bellement chacune en sa place, et ne s'avancer autrement que pied à pied. Et quoi donc? elle n'aura jamais liberté de se hausser? Pourquoi non? Mais que toujours elle ait égard à la bienséance de sa profession, et se souvienne qu'il n'y a rien qui lui porte plus de préjudice, que cette provision de langage ainsi violent et déréglé. Il est bon qu'il ait de la force, mais modérée, et qu'elle coure, mais conune un ruisseau, non comme un torrent. Et tant s'en (aut que cette promptitude me plaise en un philosophe, qu'à peine la pourrois-je approuver en un orateur. Car conune voudriez-vous qu'un juge, qui peut-être ne sauroit pas trop bien son métier, le pût suivre, courant ainsi à bride abattue, principalement quand en la fertilité de quelque sujet, il se laisseroit emporter à l'ostentation de sa suffisance? ou quand quelque passion sortie hors de ses bornes, et plus forte que son jugement, lui feroit ouvrir la bonde aux paroles, et dire ce que puis après il seroit content de n'avoir pas dit? Il faut que la langue s'accommode aux oreilles, sans les mettre hors d'haleine à courre après elle, ou sans leur bailler de la matière plus que ce qu'elles sont capables d'en recevoir. Vous ferez donc sagement de ne vous approcher point de cette manière de gens, qui se soucient plutôt de dire

i, j4 la vallée^ en descendant; per proclive ^ dit Sénèque.

ÉPlTRE XL. 409

beaucoup, que de dire bien. U y avoit un certain P. Viniciusy de qui Âsellius disoit qu il parloit à remises^, et Geminus Varius, qu*il s'ébahissoit comme on faisoit cas de son éloquence, vu qu'il ne savoit pas mettre trois paroles ensemble. Je sais bien qu'il n'y avoit guère de plaisir à lui voir tirer les mots Tun après l'autre , et que quelquefois on lui eût pu dire : « Parlez , ou vous taisez. » Mais encore aimerois-je mieux vous proposer sa lenteur pour exemple, que la précipitation de Hatérius. Cet homme en son temps étoit estimé grand diseur; il ne hésitoit jamais, ne rompoit jamais son train, et du commencement alloit d'une traite jusqu'à la fin. Mais quoi qu'il en soit, je ne pense pas qu'un homme de jugement voulût parler comme lui. Toutefois chaque nation a son goût particulier : ce qu'on trouve mauvais en un lieu, semble de bonne grâce en un autre. Peut^ être entre les Grecs on supportoit cette licence, mai& nous sonmies si éloignés', que même en écrivant, nous mettons des points entre les mots pour les séparer. Gicéron même, qui le premier a donné réputation à l'éloquence romaine , n' alloit jamais qu'au petit pas en ses harangues. Le langage latin a de la vaine gloire : il se regarde; et parce qu'il a bonne opinion de son mérite, il prend plaisir que les autres le voient, afin d'en faire cas. Fabianus, grand personnage de vie et de science , et qui après ces deux points tient le troisième rang en la louange d'un homme fort éloquent, avoit une façon de parler non impétueuse, mais sans peine, de sorte que c'étoit plutôt facilité que promptitude. G' est bien chose que je ne défends point à un homme sage, que l'aisance de parler :

I . A remise*^ c*e8t-à-dire en faisant des pauses, lentement. 7>ac- /im, dit le latin, ■i. c Nous en sommes si éloignés. » (Édiiio/u de 164 5 et de 1648.)

4io LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.

toutefois je ne le lui oommande pu ^, et tromre enooie qu*il fen mieux de prononcer les paroles, que de les verser. Ce qui me fkit vous entretenir si longtemps sur ce sujet, pour vous en divertir, c'est que je sais bien que c'est un métier que vous ne pouvez faire , que premièrement vous ne renonciez à votre honneur. Il faut que vous perdiez toute honte, et que vous-même n'écoutiez pas ce que vous direz, pource que par inadvertance il vous échappera beaucoup de choses, qui ne vous sembleroient pas bonnes , si vous y apportiez du jugement. Je vous dis que c'est un métier qui veut de l'impudence' : préparez-vous-y, si vous le voulez suivre. Ce n'est pas encore tout : vous n'y pouvez acquérir de gloire; il vous faut exercer journellement, et laisser la substance des choses, pour l'écorce du langage. Au lieu que quand bien vous auriez des paroles plus que vous n'en sauriez désirer , et qu'elles vous sortiroient de la bouche comme d'une source inépuisable, pour bien faire il en faudroit être sobre et ne les employer qu'avec discrétion. La modestie est aussi requise au langage d'un homme d'honneur, comme en son allure. La somme des sommes '^ c'est que je veux que tu sois lent à parler*.

Page 1