ÉPÎTRE XLVI
Aagumbmt. — Les beaux liyres, quelque grosseur qu*ils aient^
ne sont jamais longs.
J'ai reçu votre livre que vous m'aviez promis, et l'ai ouvert, pensant ne faille qu'y mettre le nez, et le refermer tout aussitôt, pour le lire une autre fois quand j'en anrois la commodité. Mais je l'ai trouvé si bien à mon goût, qu'il a fallu que je sois allé de long'. Je ne saurois^ mieux vous faire croire ce qu'il m'en semble, que de dire qu'encore que sa grosseur le fera plutôt estimei quelque ouvrage de Tite Lire ou d'Epicure que le ou le mien, je n'ai pas laissé de le trouver court, et n( m'est point parti des mains que je ne Taie couru de boui en bout. Il se faisoit tard, je mourois de faim, la plui<
I. Ainsi dans rédition de i645. Celles de 1639 et de 1648 donnent : c pour une fois. » Le latin porte : in alium diem, a. jéiier de long, continuer.
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me menaçoit; mais avec tout cela, j*en ai vu la fin. Il ne m*a pas réjoui seulement, il m'a contenté. Quelle vivacité d'esprit, quelle force de courage n'y ai-je point reconnue ! Je dirois, quelle saillie ! si en quelque endiH>it il y eût des reprises d'haleine et des rehaussements par intervalles; mais il n'y en a point. Tout y est si continu que je puis dire que c'est une besogne virile et vraiment sacrée : et cependant il ne laisse pas d'y avoir toujours quelque trait agréable aux lieux où il s'est offert occasion d'y mêler de la douceur. Vous êtes grand, il le faut avouer, et relevé, comme j'ai toujours désire que vous soyez, et comme je prendrai plaisir de vous voir continuer, n se peut bien faire que l'abondance de la matière vous a servi de quelque chose; c'est pourquoi je conseillerai toujours de la prendre fertile, qui occupe l'esprit et qui l'excite. Je vous en dirai davantage de votre livre quand je l'aurai repassé encore une fois; le jugement que j'en fais à cette heure, c'est comme si je l'avois seulement ouï, et non pas lu. Laissez- le -moi fouiller, et ne craignez point que je ne vous en die librement ce que j'en trouverai. Oh! que vous êtes heureux de n'avoir rien qui me donne sujet de vous mentir de si loin, si ce n'est que, suivant la corruption du siècle, je voulusse mentir par accoutumance, ne pouvant mentir par occasion !
ÉPÎTRE XLVn.
Abgumbrt. — I. Gomme il faut vivre avec les serviteurs. — II. Que leur emploi est différent, selon qu*il plaît à la fortune.
I. Je suis bien aise d'entendre de ceux qui viennent de vos quartiers comme vous vous comportez doucement
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avec vos serviteurs. Vous êtes trop suffisant et trop judicieux pour en user autrement. Sont-ce serviteurs? ce sont hommes, ce sont domestiques, ce sont petits amis; et si nous considérons que la fortune a le même conunandément sur nous qu'elle a sur eux , ils peuvent dire : « Nous sommes tous conserviteurs. » C'est pourquoi je me ris de ceux qui penseroient s'être fait grand tort d'avoir fait manger un serviteur avec eux. Pourquoi le font-ils? par une coutume vaine et fastueuse, qui s'est introduite, qu'un mattre ne mangeroit pas à son aise, s'il n'avoit une douzaine de valets debout à ses côtés. Monsieur est à table, qui se remplit, et, à peine de crever, se met des viandes au ventre, qu'il est puis après bien empêché d'en faire sortir : et cependant les pauvres serviteurs sont là, qui n'osent pas seulement mouvoir les lèvres. S'ils soufflent, aussitôt le bâton est sur les épaules : un toussement, un éternument, un hoquet, qui sont choses casuelles, leur sont crimes irrémissibles. De quelque façon qu'ils interrompent le silence, ils sont assurés des étrivières, ou de quelque chose de pis, et demeurent en cette posture et en celte abstinence jusques au jour. De là vient que n'osant rien dire en la présence de leurs maîtres, ils parlent en leur absence, au lieu qu'autrefois ceux à qui leurs maîtres permettoient de parler, non devant eux seulement, mais avec eux, et ne leur faisoient point coudre la bouche, comme on fait aujourd'hui, présentoient librement leui's têtes pour celles de leurs maîtres; et s'ils les voyoient près de tomber en quelque péril, s'y exposoient volontairement, pour les en garantir. Us parloient en compagnie, mais ils se taisoient en la torture. De cette même arrogance est procédé le proverbe qui se dit communément : Jutant de çalets^ autant cC ennemis. On se trompe : ils ne sont point nos ennemis, mais nous leur en donnons tout le sujet que nous pouvons. Je n'allègue
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point l'inhumanité que nous avons d'employer des hommes aux mêmes services où nous employons des bétes. Cependant que nous sonmies à table, Fun a charge de '*:
marcher sur ce que nous crachons; Tautre, de ramasser ce que laissent tomber des ivrognes , qui bien souvent seront si soûls, qu'ils ne verront goutte; lautre avec une ''<
adresse étudiée donnera de la viande à la compagnie; il montrera sa suffisance à trouver bien les jointures de Taile ou de la cuisse de quelque oiseau. Misérable, certainement, de n'être au monde que pour couper une perdrix ou un levraut, de bonne grâce! si ce n'est que celui qui pour la volupté tient école de cette science l'est en- "^
core plus que lui, qui ne l'apprend que par nécessité. Un autre qui seit au buffet est paré comme une femme, et lui fait-on disputer sa jeunesse contre les années. Il est hors d'un âge où son maître le veut ramener par artifice, et porte déjà l'habit de soldat, qu'il lui fait abattre le poil avec le rasoir, ou arracher du tout. Il passe toute la nuit sans dormir, une partie à servir son maître à table « et Tautre à le contenter au lit. Un autre, qui a charge de tenir le contrôle des actions de ceux qui sont à table, se tient là planté à les regarder, afin que selon qu'ils auront mieux fait leur devoir, ou de flatter, ou de boire, ou de causer, il les fasse revenir le lendemain. Ajoutez-y ceux qui vont acheter la viande, qui savent exactement le goût du maître, ce qui l'excite (ce qu'il est bien aisé de voir), quelle nouveauté lui rend l'appétit, de quoi il est ennuyé, et ce que ce jour-là il prendra plaisir de manger. Cependant il penseroit avoir perdu sa noblesse, s'il avoit appelé quelqu'un de ses serviteurs à manger avec lui. Les Dieux sont bien plus justes, qui pour rétribution de cette arrogance, leur donnent bien souvent des maîtres du nombre de ceux qu'ils ont ainsi méprisés. J'ai vu chez Calliste celui qui avoit été son maître, qui lui avoit mis l'écriteau,
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et Tavoit mis en vente parmi ses esclaves de rebut, recevoir cet affront à la porte , qu'on Touvroit aux autres, et que lui seul étoit empêché d'entrer. Le serviteur qui avoit été mis en la première dizaine par où le crieur commence sa proclamation rendit le change à son maître, et comme il ne Tavoit pas estimé digne de sa table, il voulut passer plus outre en sa revanche, et ne Testima pas seulement digne de sa maison. Ce mattre avoit vendu Calliste ; mais combien de choses vendit depuis Callif te à son maître ! Voulez-vous remarquer conune celui que vous appelez votre serviteur est de même origine, qu'il jouit du même ciel, qu'il respire le même air? C'est sous la même condition de vivre et de mourir que vous. Il vous est aussi possible de le voir libre, comme à Im de vous voir serviteur. Combien pensez- vous qu'il y eût d'hommes de bonne maison, et qui, par le service qu'ils faisoient à la guerre, s'acheminoient à la qualité de sénateur, qu'en la défaite de Varus la fortune fit descendre à des services indignes, et rendit les uns bergers et les autres gardiens de quelque loge * au milieu des champs ! Et puis méprisez un homme pour être en un état où vous pouvez être réduit! Je ne veux pas m 'embarquer en cette matièi^e, et disputer de l'usage des serviteurs à qui nous sonmies si superbes, si cruels, et si contumélieux'. Toutefois voici la règle que j'en fais: vivez avec vos inférieurs, conmie vous voulez que vos supérieure vivent avec vous. Autant de fois que vous vous représenterez la puissance que vous avez sur votre serviteur, autant de fois représentez-vous que votre maître n'en a pas moins sur vous. — Oui, mais je n'ai point de maître. — Vous êtes encore jeune; vous en pourriez bien avoir un. Ne savez- vous pas