ÉPÎTRE LXIII
femmes qui fut jamais, n'oublia point de manger en son affliction.
n. Voulez-vous savoir d'où viennent tant de lamentations, et de gémissements démesurés ? Nous voulons prouver que nous sonmies extrêmement ennuyés de la perte que nous avons faite, et ne nous lâchons pas tant à la douleur pour la douleur même, comme pour donner opinion que nous en avons beaucoup. Nous ne sommes point tristes pour nous, mais pour autrui. Nos douleurs ont leur vanité, conmie nos autres actions. Et quoi donc? ne me souviendrai-je point de mon ami ? La mémoire que vous en aurez ne sera guère longue, si vous la bornez à votre douleur. Vous êtes bien triste et bien rechigné. Mais vous ne laisserez pas de rire au premier sujet qui s'en présentera. Je ne vous remets point à cette longueur du temps, qui cicatrise toutes plaies et rend les plus désolés capables de consolation. Je vous dis que vous ne serez pas sitôt diverti * que vous ne perdiez ce que vous avez de triste en l'imagination. Vous gardez à cette heure votre douleur : soyez-y si vigilant que vous voudrez, il faut qu'elle échappe, et sa violence même sera ce qui la fera moins durer. Trouvons moyen que la souvenance de ceux que nous avons perdus nous soit agréable. Il n'y a personne qui se représente volontiers une chose qui le fâche. Toutefois, s'il ne se peut faire que nous voyant privés à jamais des personnes qui nous étoient chères, nous ne nous en ramentevions la pei te sans quelque amertume, faisons, s'il est possible, qu'en cette amertume même il y ait quelque douceur; car, comme soûloit dire Attalus, la mémoire des amis nous est agréable, coDfune l'austérité' du vin vieil, ou comme une douce aigreur en une pomme ; mais enfin le temps en ôte ce qu'il