I. Divêrti, distrait. — 3. Il v a dans le latin amaritudo
496 LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.
Y a de rude, et ne nous en laisse que le plaisir tout pur. Si nous le croyons, nous mangeons du sucre et des confitures, quand nous nous ramentevons nos amis qui se portent bien ; mais en la mémoire de ceux qui sont morts, on ne peut, à son avis, se réjouir sans s'affliger. Or qui est-ce qui ne sait point que les choses acres et mordicantes excitent Tappétit? Quant à moi je ne suis pas de son opinion. La souvenance de mes amis décèdes m'est toute douce. Je n'y trouve rien d'aigre, ni rien d'amer. Quand je les ai , je pense les pouvoir perdre ; quand je les perds , je pense les avoir encore. Vous êtes homme raisonnable, Lucilius : jugez de ce fait comme vous devez. Ne soyez pointingrat d'un bien que la fortune vous a &it. Elle vous a ôté un ami, mais elle vousl'avoit donné. Cette incertitude de ne savoir combien nous devons jouir de nos amis nous en doit faire jouir plus avidement. Représentons-nous combien de fois nous les laissons pour aller en quelque long voyage; combien demeurant eo même lieu, nous avons passé de jours sans les voir, et nous trouverons que quand ils vivoient ils n'étoient pas si souvent en notre compagnie connue à cette heure qu'ils sont morts. Mais comme est-il possible de ne se moquer point de ceux qui pleurent désespérément leurs amis, après les avoir possédés nonchalamment, et ne les aiment qu'après les avoir perdus? La peur qu'ils ont qu'on révoque en doute s'ils ont aimé, parce qu'ils n'en ont jamais fait pi*euve, les fait pleurer de cette façon. Ils attendent bien tard à faire paroitre leur affection. Si nous avons d'autres amis, nous leur faisons tort de penser qu'il n'y ait pas en eux de quoi se consoler de celui que nous avons perdu. Si nous n'en avons point, nous avons plus à nous plaindre de nous que de la fortune. EUe nous a ôté un ami, et nous n'en avons point fait du tout. Et puis qui n'a eu qu'un ami, n'en a point eu. Si quel-
ÉPlTRE LXIII. /»9:
qu'un, à qui on auroit dérobé son manteau, s'amusoit h le pleurer, au lieu de chercher de quoi se couvrir les épaules et se parer du froid, ne diriez-vous pas qu'il n^auroit point d'entendement? Vous avez mis en terre on homme que vous aimiez; le remède est d'en aimer un autre, vous am*ez moins de peine à refaire un ami qu'à le pleurer.
m. Je sais que ce que je vous vais dire est en la bouche de tout le monde ; mais pour cela je ne laisserai pas de l'alléguer. Le temps est le remède indubitable des ennuis que la raison ne peut guérir. La plus vilaine fin qu'un homme de jugement sauroit mettre à ses larmes, c est la lassitude de pleurer. Laissez la douleur, plutôt que la douleur vous laisse ; et de bonne heure cessez de faire une chose que vous ne pouvez continuer longtemps, quelque volonté que vous en ayez. Nos pères, qui bailloient un an aux femmes pour pleurer, ne vouloient pas qu'elles pleurassent tout du long de l'année, mais leur défendoient de pleurer plus d'un an. Quant aux hommes, les lois ne leur en donnent point de terme, pource qu'ils ne le peuvent si peu faire que toujours il n'y aille de leur honneur; et encore avec cette fragilité des femmes, laquelle est-ce de toutes celles qui s'attachent à leurs maris morts, et qui se veuillent jeter dans la fosse*, de qui les larmes aient continue jusqu'au bout du premier mois? n n'y arien qui nous attriste sitôt que la douleur. Quand elle est récente, il se trouve quelques gens qui la consolent; mais quand elle est vieille, le monde s'en moque, et justement; car il y a de la simulation, ou de la folie.
rV. Je sais bien, quoi que je vous écrive, que jamais
I. Dans Sénèque, bien entendu, il nVst question que de bûcher, viz a rogo deiraetis.
Malhf.bbk. II 3a
4^ LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.
homme ne fiit inconsolable, comme je fus en la mort d'Annéus Sérénus, et qu'à mon grand regret on me met entre les exemples de ceux, que la douleur a vaincus. Toutefois aujourd'hui je coi^damne ma faute, et reconnob bien que cette affliction si démesurée venoît de ce que jamais je lie m etois représenté qu'il pouvoit mourir devant moi. Tout ce que je m'imaginois, c'éloit qu'il étoit bien plus jeune que je n'étois. Et comme si les destins eussent compté les âges, je ne doutois point que je n'allasse au tombeau premier que lui. Le remède à cet inconvénient, c'est d'avoir toujours cette considération devant les yeux, que nous «pvunes mortels, et que nous n'avons rien qui ne le soit. Je devois dire alors : « Sérénus est pfau jeune que moi; qu'importe? il doit mourir après moi, mais il peut mourir devant. » A faute de m'étre préparé de cette façon, la fortune m'a surpris et m'a donné cette secousse qui m'a pensé faire choir. A cette heure je n'ai jamais autre méditation en l'âme que la nécessité de quitter le monde, et l'incertitude à quelle heure, et par quelle porte il en faudra sortir. Tout ce cpi peut arriver quelquefois peut arriver aujourd'hui. Pensons donc, Locilius, que nous irons bientôt nous-mêmes là où nous avons regret qu'il soit allé, et peut-être, si selon l'opinion des sages il y a quelque vie qui îious reçoive au partir de celle-ci, celui que nous pensons être mort n'a fait que nous précéder.
ÉPtTRE LXIV. 499
ÉPÎTRE LXrV.
AaGTnmiT. — I. Les préceptes de la philosophie hien entendus sont des remèdes aux maladies de Tâme. — II. Il faut honorer ceux qui nous ont frayé le chemin à bien yiyre.
V0U8 ftlles hier avec nous. Si vous n'y aviez été ni plus tôt ni plus souvent, vous auriez sujet de vous plaindre. C^est pourquoi j'ai dit avec nous; car avec moi, vous y êtes perpétuellement. Il m 'é toit survenu quelques amis, po>iir lesquels il falloit faire un peu plus de fumée que de coutume, non toutefois tant comme celle des grandes cuisines, qui met les sentinelles d'une ville en alarme ; mais assez pour faire connottre que j'avois des hôtes. Nous pairlftmes de beaucoup de choses, comme font des amis qui mangent ensemble; mais d'un propos nous passions à Fautre, sans en continuer un jusqu'à la fin. Après cela nous nous mîmes à lire dans Q. Sextius le père. Sans mentir, je trouve que c'est un grand homme, et stoïque, quoiqu'il y en ait qui ne le veulent pas avouer. Bon Dieu, que je le trouve nerveux ! que je le trouve relevé ! Les écrits des autres philosophes ne sont pas de même. Toute leur recommandation vient du nom de leur maître ; au demeurant ouvrez-les, vous n'y trouverez pas une goutte de sang. Ils proposent, ils disputent, ils cherchent des subtilités ; mais au partir de là , vous en sortez avec si peu de résolution que vous en avez apporté. Mais de Sextius, vous n'en sauriez si peu lire que tout aussitôt vous ne disiez : «< Il a de la vie, il a de la vigueur; il est libre, il est au-dessus de l'homme ; c'est à cette heure que je me sens du courage et de la force. <» Quant à moi, je vous confesserai librement qu'en quelque posture que
5oo LES ÉPtTRES DE SÉNÈQUE.
soit mon âme, je n'ai pas sitôt commencé de le lire, qu'il ne me prenne envie de provoquer tout ce qu'il y a de malheur au monde, et de faire un appel à la fortune même. Je pense être en la place de cettui-ci qui dans Virgile demande un sujet de faire paroître sa valeur :
Spumantemque dari pecora inter incrtia votis Optât aprum^ aut fuhum descendere monte feonem^,
11 faut que j'aie ou de l'occupation à ma valeur, ou de l'exercice à ma patience; car entre autres choses, Sextius a cela de particulier que , vous montrant coml>ien est grande la félicité qu'il vous propose, par même moyeu il vous fait connoître qu'il n'est point impossible d'y pa> venir. Il la vous fait voir en un lieu haut, mais accessible à qui se voudra mettre en chemin. La vertu même fera que ses contentemeuts vous sembleront des miracles, et cependant vous ne désespérez point de les avoir. 11 faut avouer qu'il n'y a point d'occupation à qui je donne plus d'heures qu'à l'étude de la philosophie. Mais j'en suis conune du monde , que je regarde tous les jours avec autant d'ébahissement que si jamais je ne l'avois vu. Aussi toutes ses inventions et ses inventeurs me sont vénérables; il s'en faut saisir comme d'une succession commune: cela m'est acquis, cela est fait pour moi. Mais aussi devons-nous imiter le bon père de famille, et faire que par notre industrie cet héritage aille à la postérité, meilleur et plus riche que nous ne l'avons reçu. On nous a bien laissé de la besogne : nous en laisserons bien à ceux qui viendront après nous. Et quiconque naîtra d'ici à mille siècles, s'il y prend peine il aura toujours moyen d'y ajouter quelque chose du sien. Mais quand les premiers auroient si exactement travaillé qu'il n'y auroit moyen de rien inventer après eux, il ne faut point craindre