EPITRE LXXII
AiiouiiuvT. — I. Que Tétude de la philosophie doit commencer ck bonne heure et être continuée. — II. La fortune n*a point d'oapire tur le sage. — III. Différence d*entre celui qui est lage d celui qui est en Toie de Tétre.
Je sais bien la réponse de la question que vous me faites, s'il m'en pouvoit ressouvenir; mais il y a si longtemps que je n'ai donné de l'exercice à ma mémoire, que je n*en fais pas bien ce que je veux. Elle a les feuillets collés, comme ces livres qui n'ont été maniés depuis longtemps. Notre esprit a besoin d'être souvent déplié, pour remuer ce qui est dedans et le reconnoître , afin de s'en pouvoir servir quand il en sera besoin. Laissons donc cela pour une auti'e fois, car c'est chose qui mérite bien qu'on y pense. Au premier séjour que je pourrai faire en quelque lieu, je ne faudrai pas d'y mettre la peine. Il est des choses qui se peuvent écrire en coche * , et d'autres qoi veulent le lit, le repos et le cabinet. Cependant parmi ces occupations même, je ne laisserai pas d'y faire quelque chose; car si j'en voulois attendre la fin, ce ne seroit jamais fait. Nous les semons : pour une il en vient une douzaine , et puis nous nous donnons des remises nousmêmes. Aussitôt que je serai hoi*s de cette affaire, je m'en vais y travailler à bon escient : si je me suis tiré une fois d'un bourbier où je suis, je m'en vais devenir un grand écolier.
1. 11 ne faut pas philosopher quand vous n'aurez autre chose à faire j mais il faut quitter toute besogne pour
I . £n latin, d*après Tingénieuse conjecture de Pincianus : in euh.
ÉPlTRE LXXIL 559
philosopher. Quand nous commencerions d'étudier aussitôt que nous sommes hors du héguin, et que nous ne ferions autre chose jusques au dernier jour de la plus longue vie qu'un homme sauroit avoir, c'est une étude où nous ne saurions employer trop de temps. Autant vaut n'y travailler point du tout, que d'y travailler par intervalles ; car nous ne la retrouvons pas à l'endroit où nous l'avons interrompue. Elle fait comme une corde qui se rompt pour avoir été trop tendue. Elle revient à son commencement. 11 faut résister aux occupations et les remettre aux armoires , plutôt que les étaler *■ . Quand une étude est salutaire, il n'y a point de temps qui ne lui soit propre : mais la plupart n'étudient pas aux choses pour lesquelles il faut étudier.
II. Quelque empêchement qui survienne, il ne troublera point un esprit qui se sera mis en bon état . Ceux qui n'y sont pas ont encore des traverses : le contentement du sage est d'une con texture si bien entrelacée et d'un assemblage si fort que la fortune n'a point de pouvoir assez pour le rompre : en quelque temps et en quelque part qu'il soit, il est toujours à Fabri, parce qu'il ne dépend que de lui-même et ne met point ses espérances en la fkveur. La félicité lui est domestique : elle sortiroit si elle entroit; mais elle naît' chez lui. Il ne se peut faire que quelquefois il n'entrevienne quelque chose, mais ce n'est qu'une égratignure , qui lui prend un peu du dessus de la peau : il peut bien avoir des incommodités, mais son bien principal est toujoui's en sa place. U n'est point d'honune si bien composé, ni si sain , à qui quelquefois il ne soile
f. ËD latin : Res'utendum est occupât ionihus, nec expUcandm y sed tummovendœ sunt,
a. C'est le texte de Tédition de 164 5. Celles de 1689 et 1648 portent par erreur : elle n'est. Il y a dans le latin : Exiret ex anima, si intraret; ihi nascitur.
56o LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.
quelque pustule ou quelque bube ; mais cependant Tintérieur n'a point de mal. Il y a la même différence entre un qui est parfaitement sage et un qui est après deTétre, que d'un homme sain, et d'un autre qui relevé d'une longue et dangereuse maladie, pense être guéri, pource qii*3 lui est bien amendé^. Cettui-ci, s'il ne se gouverne bien, sent des pesanteurs et de fois à autre est contraint de prendre le lit. Le sage ne retombe jamais ni en la maladie d'où il est sorti ni en une autre ; car la bonne disposition du corps n'est que pour un temps, et celui qui la vous a rendue ne la vous peut pas entretenir. Il le £ittt renvoyer quérir une autre fois; un esprit guéri n'a jamais plus besoin du médecin.
III. Voulez- vous savoir à quoi vous connoîtrez qu'il est guéri ? S'il a son contentement en soi-même, s'il y a son assurance et reconnolt que tous ces biens pour qui les hommes font des vœux et qu'ils se donnent et demandent les uns aux autres, ne sont nullement considérables &t l'établissement d'une vraie félicité; car il n'y a point de doute que ce qui peut croîti*e n'est point parfait , ni er qui peut décroître n'est point perpétuel. Qui veut avoir une joie durable et que nul accident ne mette en désordre, qu'il la prenne chez soi. Toutes ces vanités qui semblent des merveilles au peuple ne font que passer d'une main à l'autre. Fortune ne nous baille rien à jouir en propriété. Ce n'est pas qu'en ce qu'elle donne il n'y ait de quoi prendre plaisir, mais il y faut apporter le tempérament de la raison, et par son règlement donner grâce à des choses qui n'en ont point quand on les prend avec indiscrétion. Attalus usoit ordinairement de cette simihtude: « Avez-vous jamais vu ces chiens qui recevant à gueule
I. C'est-à-dire : parce qu'uD amendement est suryena dans um eut.
ÉPlTRE LXXII. 56i
ouverte ce qu'on leur jette, n*ont pas loisir d'avoir avalé le premier morceau, pour ouvrir la gorge à recevoir Fautre? Nous en sommes de même. Si la fortune, après nous avoir fait longtemps attendre, nous jette quelque chose, nous l'envoyons aussitôt en bas, sans la goûter % pour nous en revenir tendre la main conune auparavant. » Le sage n'en fait point de même, parce qu'il est plein; et s'il lui vient quelque chose , il la reçoit froidement et la serre avec une contenance qui ne montre aucune agitation. Sa joie est parfaite et continuelle parce qu'elle est sienne. Ceux qui ne sont point encore au dernier point de sagesse, quelque bonne que soit leur intention et quelque chemin qu'ils aient déjà fait, ils ne sont jamais longtemps en un état. Ils vont, viennent, montent, descendent, tantôt au ciel et tantôt en la terre. L'inexpérience les fait broncher à chaque pas , et ils tombent en cet abîme sans fond, imaginé par les Epicuriens. Il y en a encore une troisième sorte, de ceux qui ne tiennent pas la sagesse à pleine main , mais ils y vont toucher du bout du doigt. Ceux-là ne branlent ni ne glissent. Ils ne sont pas encore en ten*e, mais ils sont déjà dans le port. Puis donc qu'il y a si grande différence entre les premiers et les derniers, et que ceux du milieu même ne sont pas hors des vagues, mais se peuvent voir en pire état qu'ils ne furent jamais, n'embrassons rien qui nous embarrasse; fermons la porte aux affaires. Si elles entrent une fois, elles en mettront d'autres en leur place devant que de sortir. Remédions-y de bonne heure : la fin n'en sera pas meilleure que le conmiencement.